Bon rétablissement

Après avoir aimé La tête en friche et Vivement l’avenir, je ne pouvais pas ne pas aimer ce nouveau roman de Marie-Sabine Roger.

Et pourtant…

Jean-Pierre Fabre est un vieux bougon, veuf et sans enfants. A la retraite depuis quelques années, il se retrouve un jour sur un lit d’hôpital à la suite d’un accident qui le laisse fracassé mais la tête à l’endroit et la langue bien pendue… Ce roman est l’histoire de son séjour à l’hôpital, des gens qu’il y croise et de la façon dont ces rencontres vont l’amener à évoluer. Un peu… Outre le personnel médical, il y fera connaissance avec Camille, le jeune homme qui l’a sauvé, l’adolescente Maëva à l’embonpoint trompeur, Maxime l’inspecteur qui mène l’enquête sur l’accident…

Il y a beaucoup d’humour dans ce roman. L’atmosphère de l’hôpital et les relations personnel soignant/patients sont justement décrites. L’émotion est embusquée au coin de la page et il suffit de la tourner pour passer du sourire au soupir mais cela m’a pas suffi pour apprécier totalement ce livre.

Je n’y ai pas retrouvé toute la gouaille et l’originalité des deux romans cités en introduction. On sent la patte de Marie-Sabine Roger, bien sûr mais une patte affaiblie, comme si c’était elle qui était sur ce lit d’hôpital, pour finir. Les personnages sont sympathiques, attachants, habilement décrits en quelques lignes mais l’histoire passe trop vite… On a à peine le temps de faire connaissance que le roman se termine! Je suis restée sur ma faim concernant la relation quasi-filiale qui se développe avec Maxime ou celle, plus étrange et plus subtile, entre Jean-Pierre et Camille son sauveur…

Je ne peux pas dire que je n’ai pas aimé ce livre mais il ne m’a pas rassasiée, pas contentée autant que je l’espérais. D’où un certain sentiment de déception, relatif certes, au vu de ce que je peux lire par ailleurs, mais réel… Je deviens exagérément exigeante, j’en suis bien consciente et d’autant plus désolée que Marie-Sabine Roger fait partie des auteurs que j’aimerais mettre entre toutes les mains…

En extrait, le passage que j’ai lu dans la librairie juste avant de me décider à acheter le roman…

Mademoiselle déglutit, s’approche à contrecœur, considère ma bistouquette avec une appréhension que je partage. L’urologue souffle Allons! Allons! en tapotant de la semelle. J’aimerais autant qu’il ne la brusque pas.

- Surtout, dites-moi si je vous fais mal, murmure-t-elle d’une voix timide.
- Allez, mademoiselle, on y va! aggrave l’urologue.

La mort dans l’âme, elle s’empare de mon vieil objet du délit d’une main mal assurée, du tube chirurgical de l’autre. Je dis :

- Et vous prenez le drain tous les jours comme ça?

L’urologue lève un sourcil. La petite rougit, réprime un rire nerveux. Je ne suis pas très fier du niveau de ma blague, mais c’est thérapeutique. Il y a urgence à dédramatiser.

Elle se reprend et me prévient, en commençant à me désintuber :

- Heu, ce serait peut-être mieux, si vous ne regardiez pas…

- Pensez-vous, je suis comme les vaches, j’adore voir passer les drains.
Elle éclate de rire un bon coup et me ruine un peu le bijou au passage mais bon, c’est terminé.

D’autres avis bien plus enthousiastes que le mien pour faire bonne mesure : Clara, Aifelle, Fransoaz

Bon rétablissement, Marie-Sabine Roger, Le Rouergue (what else?)

L’extravagant voyage du jeune et prodigieux T.S Spivet

1er décembre, c’est l’heure du Blogoclub!

Jeune, Tecumseh Sansonnet Spivet l’est vraiment puisqu’il n’a que douze ans. Prodigieux, il l’est également car il fait preuve d’une grande maturité. Passionné de cartographie et de sciences, il s’efforce de comprendre le monde, de lui donner du sens au fil des carnets multicolores qu’il remplit précautionneusement.

C’est d’ailleurs un des charmes de ce livre : la multitude de croquis, de schémas et d’explications dans les marges, que l’on découvre au fur et à mesure, comme une petite récréation entre les paragraphes.

L’extravagant voyage commence un jour où T.S est contacté par le musée Smithonian, pour lui annoncer qu’il a reçu le prix Baird et qu’il est invité à venir faire un discours. Au musée, personne ne se doute que Monsieur Spivet n’a que douze ans… Le jeune garçon, pris entre une mère distante qui préfère (croit-il) son travail scientifique à la tenue de sa maison et un père rancher, brut de décoffrage, a du mal à trouver sa place. D’autant que son jeune frère Layton est mort dans des circonstances étranges quelques mois auparavant et que les parents semblent tenir T.S pour responsable…

Aussi, l’attrait de la nouveauté aidant, T.S n’a pas à réfléchir beaucoup avant de se lancer dans cet extravagant voyage qui se fera principalement dans un train de marchandises… Au fur et à mesure des rencontres, le jeune intrépide va parfaire sa connaissance du monde, apprendre à connaître son arrière-arrière-grand-mère et faire de surprenantes rencontres.

Ce livre qui ne ressemble à aucun autre a beaucoup de charme. Sa présentation, qui rappelle les vieux carnets, les dessins et les explications qui fourmillent au fil des pages : tout a un goût doux-amer, vaguement nostalgique. Il est à l’image de l’enfant dont il conte l’histoire. Un peu à contre-temps, à la fois très en avance et un peu suranné. Infiniment attachant. Les fréquentes digressions m’ont un peu gênée car elles rompent régulièrement le récit et j’ai parfois eu du mal à reprendre le cours de l’histoire. De même, la police minuscule ne facilite pas la lecture… tous les lecteurs n’ayant pas de yeux de douze ans! Ce livre n’a pas le pep’s qu’ont souvent les récits destinés aux enfants et aux adolescents. Le narrateur prend son temps. Il est sans doute plus adapté aux lecteurs adultes. Un livre à feuilleter pour vérifier si le charme agit sur vous aussi…

Cour Nord

Cela faisait un petit bout de temps que je voulais découvrir cet autre auteur publié (entre autres) au Rouergue : Antoine Choplin. L’occasion m’en a été donnée avec ce court roman dont l’action se situe dans une petite ville du nord, au début des années 80.

Là, une usine va bientôt être fermée, le personnel licencié. Le père de Léo combat rageusement cette décision et participe sans fléchir à la grève qui s’est déclenchée. Léo, lui, ne travaille que depuis peu de temps dans l’usine, il suit son père plus par habitude que par conviction. Il faut dire que sa vie est ailleurs. Dans la musique, dans le jazz et dans cet instrument qui lui permet de donner un autre sens à ses actes : la trompette.

Entre le père et le fils, il y a le gouffre de deux conceptions de la vie et du monde que tout oppose. Mais il y a aussi de l’admiration mutuelle, de la complicité, un passé sensible qui s’agrège autour de la femme, de la mère, musicienne elle aussi, trop tôt disparue. Antoine Choplin évoque tout cela avec des phrases légères, des mots comme des esquisses. A mi-chemin entre “Ressources Humaines”, pour la partie lutte sociale et “Un soir au club” de Christian Gailly, pour l’évocation de la musique, il fait émerger des brumes du nord quelques silhouettes que l’on n’a pas envie d’oublier : Léo et son père, bien sûr, mais aussi Ahmed, Nadine qui rêve de reprendre le magasin d’oiseaux de sa tante, Fanny dont le bistrot va fermer, faute de clients…

Pourtant, je ne sais pourquoi – peut-être à cause du format très court ou du contexte déjà vu – je reste un peu sur ma faim, comme si tout n’avait pas été dit. Mais sans doute est-ce parce que l’auteur veut préserver le mystère de ses personnages qui ressemblent à ces gens ordinaires que l’on croise parfois et qui, sans qu’on sache rien d’eux, nous marquent durablement à cause d’un geste, d’un regard ou d’une note qui doucement s’éteint…

Cour Nord, Antoine Choplin, Le Rouergue, 13€50

Le chœur des femmes

Si Clara ne me l’avait pas mis entre les mains (merci Clara!), je ne sais pas si j’aurais lu cet ouvrage de Martin Winckler. En tout cas, elle a été bien inspirée c’est un roman très riche dont la lecture ne m’a pas déçue, sauf un peu sur la fin… Mais commençons par le commencement.

Jean (prononcer à l’anglaise, comme dans “Jean Seberg”…) Atwood est en cinquième année d’internat à Tourmens. Spécialisée en chirurgie gynécologique réparatrice, il lui tarde de passer ses journées un bistouri entre les dents mains pour réparer et remodeler les corps imparfaits.  Elle vise un poste de chef de clinique mais avant de pouvoir y prétendre, son responsable exige qu’elle passe six mois dans l’unité 77, dirigée par le docteur Franz Karma.

A propos de Karma, elle a entendu tout et son contraire et c’est donc avec une certaine appréhension qu’elle arrive le premier jour dans le service. Elle devine que ça ne va pas bien se passer. Et effectivement, Jean qui est une jeune médecin persuadée d’être au summum de son savoir et qui rêve d’en coudre, se retrouve assise sur une chaise, obligée d’écouter les doléances des patientes du Docteur Karma qui semblent venir en consultation davantage pour raconter les malheurs de leurs petites vies étriquées que pour se faire soigner…

On court au clash… Et on y parvient rapidement cependant, l’histoire ne s’arrête pas là. Karma passe une sorte de contrat avec Jean et peu à peu, celle-ci va être amenée, au fil des rencontres et des consultations à changer son point de vue sur son métier, sur les femmes, sur Karma et sur elle-même…

La fin, au goût de chamallow fondu, m’a parue un peu mièvre par rapport au reste de l’histoire et les problèmes physiques de Jean m’ont semblé superflus. Disons qu’ils n’ajoutent pas grand-chose au fond de l’histoire…

Intéressant par cette sorte de “conversion” qu’il raconte, ce roman peut se lire aussi comme un manifeste pour une médecine plus humaine et plus respectueuse du patient. Entre Karma et Atwood, ce sont deux conceptions qui s’opposent. Atwood représente – du moins au début – cette médecine techniciste, sûre d’elle au point d’en devenir arrogante, qui va à l’essentiel sans se préoccuper du mental, de la psychologie et des dégâts collatéraux. Karma, lui, écoute avant d’agir, n’est jamais persuadé de savoir mieux que celles qu’il a en face de lui et essaie, dans la mesure du possible, de témoigner à ses patientes le plus grand respect. Cela donne lieu à quelques joutes mémorables…

Je vous parle de la morgue, de la vanité, de la boursouflure de vous-même qu’on vous a inculquées après vous avoir soigneusement humiliée et culpabilisée. Je parle de la manière dont les patrons à qui vous avez eu affaire vous ont déformée pour vous transformer en robot.

Mais le lecteur s’amuse aussi en voyant cette jeune médecin aux allures de garçon manqué qui sait tout et semble avoir tout vu se planter dans la prise de sa pilule, refuser de consulter, combattre sa migraine à coups de médicaments qu’elle fait passer avec de l’alcool ou bien traverser toute la ville pour trouver des serviettes hygiéniques parce qu’elle n’a rien chez elle (pourtant, elle devrait savoir que ça revient tous les mois, non?)… Cela fait aussitôt penser à ce fameux cordonnier si mal chaussé et en la voyant prendre si mal soin d’elle, on se demande comment elle peut prétendre prendre soin des autres…

Enfin, ce livre parle des femmes bien sûr. De toutes les femmes. De la place qui leur est faite ou plus justement, que les hommes veulent bien leur laisser dans cette société encore profondément marquée par le patriarcat. C’est un livre qui montre que le chemin vers l’égalité est encore semé de nombreuses embûches et qu’on n’est pas près d’en voir le bout…

La médecine française est, purement et simplement, une médecine de classe. Un trop grand nombre de “professionnels” méprisent souverainement tous les patients et les traitent comme des enfants – et plus encore les femmes, parce que ce sont des femmes.

(Sur l’infantilisation des citoyens et des femmes, il y aurait aussi beaucoup à dire car elle ne s’exerce pas seulement dans le domaine de la médecine mais dans tous les autres : professionnel, scolaire, routier, etc… )

Bref, un roman inégal – j’ai bien aimé les deux premiers tiers, me suis ennuyée au dernier… – mais dont je retiendrai l’analyse pertinente d’un milieu qu’on est obligé de côtoyer à notre corps défendant mais qu’on connait peu… Et il semble que ce soit (parfois…) réciproque! ;-)

Et dans la balance : l’avis pas content de Juliette, l’avis très content de Lucie et l’avis mitigé de Gambadou

Un délicieux naufrage

Philippe Langon est professeur émérite à l’université. Avouez que c’est le genre d’adjectif qui vous pose un homme. En néo-libéral convaincu, il a également publié L’Etat Inutile qui lui a valu une certaine reconnaissance médiatique. Agé de cinquante-sept ans, il mène une vie relativement sage, aux côté de sa femme et de ses enfants. Cependant, il commence à sentir le poids de l’âge peser sur ses épaules, il observe ses amis se débattre dans leur dilemmes amoureux et se dit qu’il est peut-être passé à côté de quelque chose… Que faire?

La réponse vient à lui sur ses deux longues jambes fuselées. Elle s’appelle Léna, elle a vingt-huit ans et semble toute disposée à écouter d’une oreille attentive le professeur émérite. Et plus si affinités… Ce qui devait arriver arrive et l’homme qui cherchait une aventure à même de brosser son ego et sa virilité dans le sens du poil tombe amoureux comme un adolescent de cette superbe jeune fille.

L’histoire est banale mais son récit ne l’est point. Avec une plume vacharde et incisive, Franck de Bondt nous dépeint la vie de cet homme qui court après la gloire, cherche à rester jeune coûte que coûte et à se rassurer sur sa virilité…

Ici, dans cet univers terne et poussiéreux, il parait à son avantage. La tête haute, la chevelure poivre et sel foisonnante, et quelques ouvrages de sa facture en bandoulière.

Au contact (intensif et prolongé…) de Léna, Philippe perd la tête. Il veut à tout prix croire à l’illusion de la jeunesse que la jeune femme lui procure. Tel un avare, il se précipite sur ce sursis.

Cet aveu vient de faire de Langon la victime consentante d’une passion dont il ne distingue, à cet instant, que les heureuses prémices. Il aurait tort de ne pas en profiter. Le bonheur ne serait pas si attrayant  si l’on en connaissait pas avance la fin. Le placement en Bourse relève un peu de la même logique : nul qui s’y risque ne songe au krach prochain. Chacun croit à sa chance comme si une main invisible le guidait mieux que personne.

Mais c’est méconnaitre les lois du marché. Un jour, un autre lance une OPA sur la belle Léna et la romance se termine d’une façon bien amère pour Langon…

J’ai trouvé la lecture de ce roman réjouissante. Le style est un peu particulier – on accroche ou pas – et la couverture peut paraître trompeuse… C’est à la fois une réflexion sur une certaine génération qui ne veut pas vieillir, qui ne veut rien lâcher et qui bloque sans vergogne l’avancée des suivantes. Et sur les vices et les vertus (il parait qu’elles existent mais je n’ai rien trouvé qui aille dans ce sens… ) du néo-libéralisme. La fin est mon seul bémol : un peu longue à venir, elle laisse l’histoire filer sur son erre jusqu’à l’échouage. J’aurais préféré quelque chose de plus net, de plus tranché.

L’avis de Canel et de Mr Canel qui tous les deux ont bien aimé.

Un délicieux naufrage, Franck de Bondt, Buchet Chastel, 17€50

Serena

Je n’ai pas commencé par le début et c’est avec Séréna que j’ai découvert Ron Rash… bien que le roman Un pied au paradis soit déjà dans ma PAL…

C’est toujours, pour moi, très inconfortable de lire un roman dans lequel je ne peux éprouver aucune empathie pour les personnages principaux. C’est mon côté “fleur bleue”, sans doute, et avec Séréna, rayon antipathie, j’ai été servie. Le personnage de cette femme, qui emprunte aux statues antiques traits sculpturaux et froideur extrême, est un vrai repoussoir. Lire la suite

Les mains nues

Première rencontre entre moi et la plume de Simonetta Greggio, auteure italienne qui écrit en français.

Démentant le bandeau trompeur qui associe ce roman avec Le diable au corps de Raymond Radiguet, cette histoire raconte avec beaucoup de délicatesse l’amour hors-norme entre une femme d’une quarantaine d’années et un adolescent de quinze ans. Mais à vrai dire, cette histoire-là n’occupe que peu de place dans l’ensemble du roman. Car Simonetta Greggio dresse aussi un beau portrait de femme : Emma, vétérinaire, qui a laissé passer sa chance en amour et essaie de vivre droite, fière et seule, dans une maison perdue dans la campagne, travaillant sans relâche auprès des fermiers et des éleveurs du coin.

Le jeune garçon qui débarque un beau jour chez elle – Gio – n’est autre que le fils de son ancien amour Raphaël et de son amie Micol. Un enfant qu’elle n’a pas vu depuis très longtemps, qu’elle a porté sur sa hanche et bercé jusqu’à ce qu’il s’endorme sur sa poitrine quand il était bébé… Un adolescent charmeur et plein de fantaisie qui a les yeux de son père…

Il y a dans ce roman une écriture ciselée qui m’a enchantée. Et j’ai aimé côtoyer le temps de quelques pages cette Emma courageuse et entêtée, qui cache sous la corne faite par la vie une tendresse et une grande douceur. Mais j’ai regretté que l’écrivain passe si vite sur l’histoire d’amour – à peine esquissée en quelques mots : ” des jours distraits et fragiles, des nuits cuivrées, pâles, exténuées” – et ses terribles conséquences – le procès, la sanction, la lâcheté de Raphaël, la colère de Micol. Comme si l’essentiel était ailleurs : dans le passé d’Emma, que Simonetta Greggio détaille avec précision.

J’ai trouvé dommage qu’un tel personnage n’ait, pour finir, que si peu de place pour s’exprimer. J’aurais aimé voir la plume descendre comme une sonde tout au fond de son cœur blessé. Voir les gestes d’amour et de tendresse entre Gio et Emma. Comprendre mieux les effets de cette étrange alchimie entre deux corps et deux trajectoires si différents…

Bref, je suis restée sur ma faim mais j’ai découvert une plume séduisante, riche, qui, dans l’évocation de la nature, n’est pas sans rappeler la sensualité de Colette.

Deux extraits en guise de conclusion :

La nuit s’étire, semble ne plus vouloir se terminer. Le bois du parquet de ma chambre respire sous mes pas. Le ciel à cette heure-ci ressemble aux yeux d’un nouveau-né avant que l’on sache de quelle couleur sera l’iris. Le temps n’est pas venu d’ouvrir les volets.

Je déteste les hommes qui pleurent. Ce n’est pas qu’ils en sortent diminués à mes yeux, c’est juste qu’ils pleurent généralement pour de mauvaises raisons. Sur eux-mêmes le plus souvent.

L’avis de Sylire et de Clarabel

Les mains nues, Simonetta Greggio, Stock, 16€

Marée noire

Ce qui ne te tue pas te rend plus fort… Jay Porter ne serait sans doute pas d’accord avec cette affirmation. Avocat noir dans une justice dominée par les Blancs, il n’a pour gagner sa vie que de petites affaires minables à défendre et tous ses clients ont la même couleur de peau que lui. Sans doute rêvait-il de mieux, du temps où, étudiant, il s’était engagé dans la défense des droits civiques. Mais ce passé trouble est justement ce qui le gouverne et s’il ne l’a pas tué, il ne l’a pas non plus rendu plus fort. Au contraire, Jay Porter a peur : pour lui, pour sa femme, pour le bébé à venir et leur vie en général. Aussi, quand le soir de l’anniversaire de Bernadine, son épouse, il est témoin d’une fusillade et sauve une femme blanche de la noyade, il préfère ne rien dire aux autorités. Très tôt, il a compris que dans ce pays, quand on est noir, il vaut mieux la fermer…

Mais tout ne se passe pas exactement comme il l’avait prévu et bientôt, il se retrouve malgré lui, pris dans les engrenages d’une histoire qui le dépasse et touche aux plus hautes sphères du pouvoir…

Sur fond de grève des dockers, de revendications raciales et de crise du pétrole, Attica Locke écrit là une histoire bien ficelée qui captive le lecteur. Il n’y a rien à redire : c’est un bon polar, fidèle aux standards du genre et qui évoque une période assez peu exploitée de l’histoire des Etats-Unis. De plus, il est bien traduit, pour ce qui concerne sa version française. C’est assez rare pour être noté. Jay Porter est crédible en anti-héros apeuré, qui vit avec son passé comme un boulet au pied. Injustement accusé, il a fait de la prison et n’a qu’une trouille : y retourner. Cette peur mange tout en lui et l’auteur le montre bien. Il en oublie tout le reste : ses clients, sa femme, son avenir, ses rêves de justice et de liberté… Le passé, c’est l’ombre même de cet avocat qui semble être bloqué quelques années en arrière. Le lieu où peut-être il trouvera la force de dépasser ce qui l’a arrêté…

Malgré toutes ces qualités, je n’ai pas été totalement conquise par cette histoire. Je suis restée un peu en dehors. Le fait de faire reposer toute la personnalité de Jay sur un seul sentiment – la peur – est peut-être justifié mais cela prive aussi le personnage d’une dimension. C’est comme s’il n’avait qu’une facette… La fin, heureusement, en révèle une autre et bien plus lumineuse…Quant à l’intrigue, je l’ai trouvée inutilement compliquée… C’est donc un bilan mitigé : un certain plaisir assorti d’un couac de vilain petit canard…

A lire, pour contrebalancer ma tiédeur, les avis enflammés de J.M Laherrère et de Wens qui fondent devant la plume d’Attica… ;-)

Merci à Dialogues Croisés

 

 

 

Marée Noire, Attica Locke, Série Noire Gallimard, 21€

La conquérante

Après avoir découvert la collection Terres de France, des presses de la Cité, à travers deux livres de Nathalie de Broc, un billet de Schlabaya m’a fait tendre la main vers cette Conquérante, qui semblait m’attendre sur un présentoir, à la médiathèque.

La conquérante, c’est Judith Fontange. Au sortir de la première guerre mondiale, la jeune fille, marquée par la mort de son père pendant le conflit, décide de quitter la vie bourgeoise et rangée que lui réserve sa Touraine natale pour s’installer à Paris. Là, elle va prendre part à ces Années Folles qui palpitent. Après le traumatisme de la guerre, la vie change. Plus rien ne fait peur. L’amour se fait plus libre. Les affaires repartent et permettent des coups osés. Par hasard, Judith devient vendeuse dans une petite bijouterie insignifiante. Là, elle fait la connaissance de Raphaël Stern qui va l’initier patiemment aux mystères des pierres précieuses. Forte de ce savoir, Judith va alors tenter d’entrer dans une bijouterie célèbre pour y faire ses preuves et mener à bien le projet qui prend forme, peu à peu, dans son esprit : monter sa propre boutique!

Elle fait aussi connaissance avec l’Amour mais lui préfère toujours sa liberté, ce qui, à cette époque-là, provoque de nombreux malentendus avec les hommes…

La Conquérante est une lecture agréable. On suit avec plaisir les aventures de cette Judith qui n’a pas froid aux yeux et l’arrière-plan historique permet de belles descriptions. Cependant, je suis restée sur ma faim car le récit de l’ascension sociale et des aventures amoureuses de Judith m’a semblé manquer de cette tension narrative qui donne envie de tourner les pages. C’est une lecture tranquille, facile, comme une croisière sur un fleuve… Risque de coup de vent mais pas de tempête en vue…

La Conquérante, Dominique Marny, Presses de la Cité, 21€

Invitation pour la petite fille qui parle au vent

Plus que le roman, c’est d’abord la démarche de l’auteur qui a retenu mon attention. Sébastien Fritsch, en effet, après avoir vu trois de ses romans publiés par diverses maisons d’édition, a choisi, pour ce quatrième ouvrage, de se tourner vers l’auto-édition. Ce choix étonnant a éveillé ma curiosité et de fil en aiguille, j’en suis venue à lire ce fameux roman “Invitation pour la petite fille qui parle au vent”. Prévenue par Clara et Aifelle, je n’ai pas été suprise par la construction “en puzzle” du roman. L’auteur s’est, en effet, amusé à mélanger les époques et les personnages, rendant ainsi son histoire tout sauf linéaire… et le résumé, par la blogueuse que je suis, plutôt ardu!

Le personnage central, le pivot de ce roman, est Thomas, tour à tour enfant, étudiant, père et grand-père. Il est en quelque sorte la ligne directrice, voire la poignée à laquelle le lecteur s’accroche quand l’histoire prend des allures de Grand Huit. Autour de lui, gravitent famille et amis dont on découvre peu à peu l’histoire. Celle de l’enfance de Thomas est confuse. Orphelin, adopté puis sans famille, il n’a que des souvenirs parcellaires de ses premières années. Il faudra toute l’obstination de sa fille pour qu’on découvre enfin qui était cette petite fille qui parlait au vent… C’est une histoire qui brasse les époques et les questions : comment naît l’amour? comment aimer? qu’est-ce que le courage? la vie n’est-elle que violence? quelle est la forme d’une absence? la beauté est-elle vraiment un avantage?

J’ai été agréablement surprise par ce roman et je l’ai lu assez vite, impatiente de connaître le fin mot de l’histoire. La construction du roman est intéressante mais peut aussi déstabiliser le lecteur. Elle permet néanmoins d’approcher les personnages, un à un, et de voir émerger peu à peu l’histoire, dans toute sa cohérence, comme si celle-ci sortait de la brume. Les contours deviennent plus nets, le récit prend forme, et l’on s’attache à ce médecin, sa femme, ses enfants, son assistante – un très beau personnage de femme – aux trajectoires peu ordinaires… Le revers de cette qualité, c’est que j’ai parfois éprouvé comme un excès d’originalité, comme si le trait, forcé, s’annulait lui-même.

En conclusion, un roman bien écrit, qui sort des sentiers battus et que sa construction hors-normes peut servir ou… desservir, selon le lecteur.

Invitation pour la petite fille qui parle au vent, Sébastien Fritsch, Editions Fin mars début avril, 17€