Archives du mot-clé Actes Sud

Kinderzimmer

Kinderzimmer, de Valentine Goby, fait partie des livres qui ont marqué la rentrée littéraire de l’automne 2013, et c’est à ce titre que je souhaitais le lire.

91159421Comme le dit fort justement Saxaoul, on ne peut pas « aimer » ce roman, parce qu’il décrit à l’état brut l’entreprise d’extermination des nazis dans le camp de Ravensbrück. Ce n’est pas un livre qui fait du bien, ce n’est pas un roman distrayant. C’est un roman coup de poing qui vient rappeler à notre société confortable, numérique, évidente, qu’il n’est pas besoin de se tourner beaucoup en arrière pour trouver l’horreur, la mort, l’exécution délibérée, planifiée et cynique de millions de personnes.

Lire la suite Kinderzimmer

La Réserve

imagesLe 4 juillet 1936, jour de l’Independance Day, le docteur Cole et sa femme reçoivent dans leur chalet, au bord du lac, dans les Adirondacks, quelques amis de longue date. On est entre nantis, dans ce club très fermé où seuls les membres fondateurs peuvent posséder une maison, et le personnel qui va avec. La nature préservée permet à chacun de se ressourcer. Vanessa Cole, la fille du couple, s’ennuie ferme jusqu’à ce que Jordan Groves débarque sur le lac avec son hydravion. Artiste frondeur, homme de passions, il est à la fois peintre, « rouge », et séduisant. Lire la suite La Réserve

Double jeu

P1040918Quentin Silber vient de changer de lycée. C’est une dernière chance qu’on lui accorde comme un privilège. Après avoir fréquenté l’établissement de son quartier, où il connaissait tout le monde, le voici propulsé dans l’univers propre et friqué du lycée Clémenceau, le meilleur de la ville. Il n’y a pas d’amis et n’a pas envie de s’en faire. Il sait qu’on attend de lui des efforts de comportement, de travail, mais n’est pas décidé à les fournir. Jusqu’à ce que la prof de français, qui anime aussi l’option théâtre lui propose un rôle. Quentin doit alors choisir : plaquer son ancien univers et s’adapter au nouveau? Ou bien refuser ce qu’on lui demande de faire, encore une fois? 

Dernier opus de Blondel, chez Actes Sud Junior, ce Double Jeu ne m’a pas enthousiasmée autant que l’avait fait Brise-Glace. La question centrale est celle de l’identité, du statut social. Est-on défini par ses origines? Quand tout semble mal parti, a-t-on une chance de s’en sortir quand même? C’est une interrogation fondamentale pour les jeunes, et sans doute ce livre leur parlera-t-il, car l’auteur sait aborder ces problèmes avec douceur et subtilité.

Je n’ai rien à dire sur le style, les personnages, l’histoire. Du pur Blondel… J’ai juste trouvé que l’auteur ne se renouvelait pas beaucoup. Il est sur le sentier balisé d’un monde qu’il connait bien. Ça roule, un peu pépère. Ce n’est pas désagréable à lire, mais pas très marquant non plus. A côté, Jo Witek avec sa Jill aveugle (Rêves en noir) ou Martine Pouchain avec sa Zelda la Rouge (billet à venir) me font l’impression d’être des pionnières, qui vont défricher du bout de leur plume des terrains peu explorés et s’attaquent avec brio à des sujets difficiles.

Double Jeu, Jean-Philippe Blondel, Actes Sud Junior. 

Rêves en noir

P1040853Jill a dix-sept ans. Depuis ses quatre ans, elle est aveugle. Battante, coachée par son père, elle refuse que son handicap ternisse sa vie. Elle fait du sport, a des amis, se balade seule et suit des cours à l’Institut des Jeunes Aveugles à Paris.

Un soir, alors qu’elle tente un acte un peu fou pour se prouver qu’elle en est capable, Jill est témoin d’une violente altercation entre plusieurs hommes. L’un d’eux, salement amoché, appelle au secours. Quand les pompiers arrivent à la rescousse, l’homme n’est plus là.

A la suite de cet évènement, Jill se met à rêver. Des rêves en couleurs, pleins d’images alors qu’elle ne voyait plus, même en rêve, depuis longtemps. Bientôt, elle comprend que ses rêves sont prémonitoires. Et qu’elle a un rôle à jour dans ces scènes que son esprit lui fait voir. Mais lequel? Et comment, elle, aveugle, pourrait-elle bien venir en aide à des voyants?

Ce dernier roman de Jo Witek, chez Actes Sud Junior, embarque le lecteur dès les premières pages. Jill est une jeune fille attachante, sensible, en révolte aussi, qui refuse de viser petit sous prétexte qu’elle est privée de la vue. Avec détermination, elle se glisse dans une histoire qui n’est pas la sienne et qui pourtant la fera considérablement évoluer. Sa bande de copains permet de varier les points de vue sur ce handicap et de montrer que, hors de la solidarité, point de salut.. L’auteure a passé quinze jours à l’INJA de Paris, et cela se sent dans ce récit bien construit, bien mené et solidement étayé par un travail de recherche.

En résumé, une excellente lecture qui devrait plaire, tant aux ados qu’aux adultes. Au delà de ses qualités littéraires, elle permet aux voyants que nous sommes, de nous glisser dans la peau d’une aveugle et de voir la vie sans les yeux. Rêves en noir constitue donc excellent point de départ pour réfléchir au handicap sous toutes ses formes : comment il est vécu, comment il est vu, et surtout, comment l’humain s’adapte pour surmonter les difficultés et transformer, parfois, une faiblesse en force.

A lire sans délai!

Rêves en noir, Jo Witek, Actes Sud Junior

Lady Hunt

Depuis plusieurs mois, mes nuits sont troublées par l’irruption d’un rêve étrange. Une maison s’introduit dans mon sommeil, accapare mes rêves.

Laura Kern, jeune femme (trop?) sensible, s’inquiète de ce rêve récurrent qui pourrait être le premier symptôme d’une maladie héréditaire dont est mort son père. Pour savoir si elle aussi est atteinte, il lui suffirait de faire un test, mais dans le fond, elle ne veut pas avoir de réponse. Elle travaille pour une agence immobilière spécialisée dans les appartements chics du triangle d’or à Paris et entretient une liaison en pointillés avec son employeur.

Peut-être ai-je surnommé mon amant « le Patron » pour contenir en une formule l’homme qui m’échappe, tant il s’offre à travers des détails, morceaux de corps, expressions et regards qui s’impriment en moi avec l’intensité douloureuse de la sensation aussitôt transformée en souvenir.

Troublée par ses rêves, Laura est également perturbée par divers phénomènes qui se produisent alors qu’elle fait visiter des appartement : c’est cet enfant qui disparait mystérieusement dans une pièce sans issue, c’est ces visages qui n’existent que dans les miroirs, ces clefs qui disparaissent… Le jour où elle découvre en photo la maison de son rêve récurrent, elle imagine pouvoir enfin dénouer les fils du passé et mettre fin aux sortilèges familiaux.

P1040854Dans Lady Hunt, Hélène Frappat a choisi de reprendre les codes du roman gothique : mystères, ténèbres et esprits mal intentionnés. L’évocation d’un Paris énigmatique, inconnu du grand public, avec ses passages privés, ses appartements labyrinthiques est très réussie. L’ambiance onirique, nimbée de la lumière pâle des spectres qui hantent le présent, contribue à créer une atmosphère inquiétante. Enfin, le passé de Laura contient en germes des perspectives de développement intéressantes.

Si l’on se laisse charmer par ce récit au goût d’étrange pendant les deux premières parties, on attend pour les trois dernières un peu d’action, de vraies surprises, des coups du sort, bref qu’il se passe enfin quelque chose! Hélas, l’histoire n’en finit pas de tourner sur elle-même, comme autrefois les tables des spirites. Les personnages secondaires ont l’inconsistance des fantômes. Quant à Laura, elle demeure lointaine et froide, murée dans des tourments auxquels on ne croit plus.

Lady Hunt, Hélène Frappat, Actes Sud. 

Ce livre a été lu dans le cadre des Matchs de la rentrée littéraire organisés par PriceMinister-Rakuten que je remercie au passage.

Galéa n’a pas eu la même lecture que moi : elle a beaucoup aimé! Tout comme Leiloona et Kathel. Sandrine, elle, n’a pas été plus convaincue que moi… 

Un écrivain, un vrai

2013-01-11_mGary Montaigu est l’archétype de l’écrivain américain à succès. Populaire, reconnu par ses pairs, il vient d’obtenir la consécration grâce à un prix prestigieux. Il accepte de participer à l’émission de téléréalité « Un écrivain, un vrai », durant laquelle les téléspectateurs pourront intervenir sur le déroulement de son roman en cours. Gary est en effet persuadé que la télé peut amener les gens vers la littérature et propager l’envie de lire.

Cependant, très vite, il déchante. L’irruption des caméras dans son intimité, l’obligation permanente de dévoilement, de transparence, attaquent directement les fondements de son métier et sa liberté d’auteur.

Quelques mois plus tard, on le retrouve confiné dans son bureau où il peine à écrire, où il mange et dort, loin du monde.

Formidable réflexion sur le rôle de l’artiste dans notre société contemporaine hyper-connectée, voyeuriste et superficielle, le livre de Pia Petersen nous propulse dans une fiction qui pourrait être demain très réelle. Il y a de l’humour et de la férocité dans ce récit impossible à lâcher. Si les tourments de l’écrivain sont décortiqués jusqu’à l’os, le rôle de l’épouse de Gary est également finement étudié : elle fait partie de ces gens irrésistiblement attirés par la lumière des sunlights et qui pourraient renier ce qu’ils ont de plus cher pour un quart d’heure de célébrité…

A lire absolument si l’on s’intéresse, de près ou de loin à la littérature, et plus largement à la place de l’art et de ceux qui le font, mais aussi à cette dérive de notre société où l’on ne cesse d’encenser un conformisme stupide et servile.

Un extrait que je trouve emblématique (et qui colle parfaitement à l’état d’esprit actuel)

Ce soir, le sujet tournait autour de l’idée de l’héroïsme. L’anti-héros avait fini par tuer le héros. L’homme ordinaire était le nouveau héros, le type même de la téléréalité. C’était lui maintenant qui définissait la norme de ce qui était bien ou mal. Obéissant, il disait toujours oui, il était l’homme positif, celui qui pouvait être sympa tout en étant lâche. L’acceptation était hissée au rang de l’héroïsme. Dire non poussait au débat, dire non condamnait à la marge, dire non excluait de la norme, dire non était négatif.

Un écrivain, un vrai. Pia Petersen. Actes Sud. 

Pour compléter mon billet, celui de Laurent, qui, comme toujours, a fait le tour de la question. Et celui de Clara qui avait beaucoup aimé aussi.

Petit aparté…

C’était ma première rencontre avec la plume de Pia Petersen. Je suis conquise, et comme je ne veux pas m’arrêter en si bon chemin, je suis déjà plongée dans Instinct Primaire, du même auteur, aux éditions NIL. Une lecture qui renverse tout sur son passage et donne une grande bouffée d’air frais à notre petit monde confit dans ses clichés et sa « bien-pensance ». Je vous en parle dès demain.

Traversées…

La diaspora des Desrosiers, de Michel Tremblay est composée de trois romans.

Le premier – La traversée du continent – narre le voyage de la jeune Rhéauna, dite Nana qui, après avoir été confiée, ainsi que ses deux sœurs, à ses grands-parents, doit les quitter pour rejoindre sa mère à Montréal. Partie de la province de Saskatchéwan, elle va accomplir un voyage de quatre jours, seule, et sera accueillie, à chaque étape, par un membre de la famille. Elle ira ainsi de découverte en surprise, au contact de chacun.

Le second – La traversée de la ville – est centré sur Nana et sa mère, deux ans après leurs retrouvailles. Alors que la guerre s’est déclarée en Europe, la jeune fille va parcourir la ville pour rejoindre la gare où elle veut acheter, avec ses maigres économies, des billets pour elle, sa mère et son jeune frère Théo afin de partir, le plus loin possible du conflit, dans la province où vivent ses grands-parents. Dans le même temps, sa mère Maria se souvient de son voyage à elle, qui lui a fait fuir la maison de ses parents pour partir aux Etats-Unis, à la recherche d’un bonheur qu’elle n’a jamais trouvé, puis revenir au Canada, près de ses sœurs Tititte et Teena.

Le dernier – La Traversée des sentiments – est le récit d’une semaine de vacances des trois sœurs – Maria, Tititte et Teena – chez leur cousine Rose, avec leurs enfants. Loin de la ville, de la pollution et du bruit, les femmes et Nana vivent une semaine au cœur de la nature, loin des soucis, dans la région sauvage des Laurentides.

On s’attache très vite aux personnages de cette trilogie, et notamment à la jeune Nana. Elle est une enfant née avec le XXème siècle et c’est à travers son regard que l’on voit le monde changer et les adultes – notamment les femmes – tenter d’apprivoiser une liberté qui ne va pas de soi. Une femme doit être mariée et mère ou célibataire et chaste…

Le français de nos voisins canadiens s’offre dans des dialogues savoureux qu’on a parfois envie de lire à haute voix, « juste pour le fun ». Il y a bien sûr quelques longueurs, et j’ai trouvé le roman du milieu – La traversée de la ville – un peu moins bien bâti que les deux autres, mais cela reste un grand plaisir de lecture. On referme le dernier volume avec l’envie de découvrir encore plus avant l’œuvre de cet auteur prolifique.

Merci Laurent pour cette belle découverte!

Prince d’orchestre

Cet article aurait pu s’intituler « Le prologue m’a tuée…« 

Le dimanche 15 août 1998, aux alentours de midi, un homme se défenestra du cinquième étage d’un immeuble situé place du Cirque, à Genève.

Dans la cuisine de l’appartement qu’il habitait, les policiers trouvèrent le corps de deux femmes. L’une, au teint mat, gisait sur le dos, le bas du visage rouge de sang, la bouche ouverte dans une grimace étrange. L’autre était une blonde de forte stature. Elle aussi avait la bouche ouverte. Sur son chemisier maculé de rouge, les policiers trouvèrent un morceau de chair qui avait la forme d’un petit losange.

Une fois qu’on a lu ça, la question est : est-il vraiment utile de lire le roman? Quel est l’intérêt d’écrire une histoire si on la déflore en exposant sa fin avant même d’avoir commencé? J’avoue que cela a grandement contribué à ma déception de lectrice.

L’histoire est celle d’Alexis Kandilis, un chef d’orchestre au sommet de sa gloire, un homme à qui tout semble avoir réussi depuis que les fées ont décidé de se pencher sur son berceau (en postillonnant un peu, selon la tradition grecque, pour éloigner le mauvais œil, mais cette histoire prouve justement que cette méthode n’est pas infaillible, cf prologue). Ce soir d’avril 1997, alors qu’il dirige le New York Philarmonic qui joue les Kindertötenlieder de Gustav Mahler, deux souvenirs vont surgir et venir bouleverser son plan de carrière. Deux souvenirs qui, comme des grains de sable, vont gripper la belle machine bien huilée et conduire l’homme, degré après degré, vers son funeste destin (c’est le prologue qu’a cafté!)

Ce roman a fait partie de ma « série noire de Toussaint » (c’est sans doute la saison qui veut ça) – avec Un week-end en famille, dont je parlerai bientôt – car pas une seconde, je n’ai apprécié cette lente et laborieuse description d’une descente aux enfers. Je me suis ennuyée à de nombreuses reprises, tant l’histoire peine à avancer. Les étapes du chemin de croix d’Alexis Kandilis m’ont paru convenues (le jeu, le sexe…) et dans cette débandade (c’est le cas de le dire!), pas un seul personnage auquel m’accrocher pour qu’il tente un massage cardiaque sur mon intérêt défaillant (la faute au prologue, rappelez-vous!). C’est un roman très sombre, dominé par la pulsion de mort, malgré les tentatives désespérées de la musique omniprésente pour laisser passer un rayon de lumière.

Pour vous faire une meilleure idée, allez lire l’avis d’Anne sur la question. Elle est moins partiale que moi et plus précise.

Le dévouement du suspect X

Yasuko Hanaoka vit avec sa fille dans un petit appartement. Ancienne entraîneuse, elle travaille désormais chez un traiteur et essaie d’oublier et son passé et son ex-mari dont elle a divorcé depuis cinq ans. Mais ce dernier finit par retrouver sa trace et vient la harceler. A bout, elle le tue.

Elle a à peine le temps de réaliser la portée de son geste que son voisin, Ishigami, un professeur de mathématiques secrètement amoureux d’elle, vient lui proposer son aide pour se débarrasser du cadavre et lui forger un alibi. Paniquée, effrayée à l’idée des conséquences de son geste si la police vient à enquêter, elle accepte.

Deux jours plus tard, on découvre un cadavre mutilé dont la police parvient cependant à définir l’identité : il s’agit de l’ex-mari de Yasuko. L’inspecteur Kunisagi est chargé de l’enquête. Il a parfois recours à son ami Yukawa, un brillant physicien connu pour ses facultés de déduction logiques. Or, il se trouve que Yukawa a jadis étudié dans la même université que le professeur de mathématiques Ishigami. Il se souvient notamment de sa remarquable intelligence…

Est-il plus difficile de chercher la solution d’un problème que de vérifier la validité de sa solution? C’est sur cette question que repose ce polar qui prend à rebours les codes du genre. On connait la victime, le coupable et les circonstances du meurtre. La question est alors : Ishigami parviendra-t-il à duper la police et son ancien camarade d’université pour protéger la femme qu’il aime?

Je me suis laissée emmener par ce polar jusqu’au dénouement qui réserve une surprise de taille. Plus psychologique que sanglant, basé sur les détails et leur fine analyse par les protagonistes que sur des « effets » ou une « recette » à l’américaine, ce roman policier ne m’a pas marquée autant que le précédent que j’avais lu du même auteur mais j’ai quand même passé un bon moment, sans ennui aucun.

Le dévouement du suspect X, Keigo Higashino, Actes Sud Noirs, 21€