La fée de Dublin

 Le vieil homme l’appelle la fée de Dublin. La faute à ses taches de rousseur et à ses cheveux couleur d’automne qu’elle n’attache jamais. Depuis une semaine déjà, ils s’observent sans trop parler, avec une courte trêve à l’heure des repas. Hier, il est revenu du marché avec des panais dans son panier en macramé. Avant-hier, c’était des crosnes. Il s’est mis en tête de lui faire goûter toutes les merveilles oubliées qui poussaient jadis dans les jardins alentour. C’est peut-être sa manière à lui de faire attention à elle. Elle se laisse faire, elle veut la paix. Pour elle. Et pour l’enfant qui grandit en son sein.

Il l’a trouvée, il y a quelques jours, alors qu’elle dormait sur un lit de feuilles, ensevelie sous la vielle couverture, dans la remise où il s’adonne à sa passion pour l’horticulture. Son regard s’est posé sur ce corps déformé par la maternité, sur les cheveux où des fleurs séchées étaient restées emmêlées, sur ces chaussons usés avec lesquels elle avait dû marcher longtemps. C’est vrai qu’elle ressemblait à une fée au jardin dormant… C’est le long soupir qu’il a poussé qui l’a sortie du sommeil. Elle a eu ce geste comme si elle voulait fuir et puis elle a renoncé. Trop lourde et puis trop fatiguée. Il lui a tendu la main, lui a proposé un café qu’elle a bu avec plaisir. Il lui a dit qu’il n’avait pas besoin de savoir. Qu’elle pouvait rester là le temps qu’elle voudrait. Pour reprendre des forces.

La maison autour d’eux était comme une grande coquille sur laquelle le temps avait déposé sa patine. La cuisine sentait l’encaustique. Elle voulait parler, elle avait besoin de parler. Elle a évoqué cet homme, le père de l’enfant. C’était un mécréant qui ne ferait jamais un bon père. Elle avait alors voulu rompre. Il était devenu enragé, violent. Il l’avait menacée du fer brûlant avec lequel elle faisait le repassage puis enfermée et promise à une prochaine exécution, si elle ne revenait pas sur sa décision. Elle était opiniâtre et n’avait pas peur. La chambre où elle était confinée avait une fenêtre. L’homme s’était installé derrière la porte, lisant à voix haute ce livre sur les supplices qu’il avait déniché dans une brocante et qui allait forcément l’inspirer, pour la punir, pour la châtier. La poix ou le couperet? sussurait-il derrière le bois, de sa voix avinée. A moins que je n’arrache tes membres un par un. Je terminerai par le bébé… Il avait fini par ronfler. Elle avait ouvert la fenêtre et sauté, les bras autour de son ventre, pour le protéger. Dieu, pour finir, devait exister : elle ne s’était rien cassé! Ensuite elle avait marché, marché, jusqu’à s’effondrer  d’épuisement, dans ce jardin…

Ce matin, comme les précédents, il lui sourit et lui verse encore un peu de café dans le bol de faïence ébréchée, ultime pièce d’un service qu’on lui a offert, après quarante années de salariat. Tu parles d’un cadeau de départ à la retraite! Il sait qu’il n’est pas très fin et bien encombré de ses grandes mains calleuses, de son dos voûté par les heures passées à l’atelier. Il n’a plus personne d’autre qu’elle. Cette inconnue. La fée de Dublin qui est venue illuminer sa vie de vieillard à la remorque. Il a cette grande maison trop vaste, ce jardin. Il a tous ces vieux rêves qu’il a emballés dans du papier de soie, avec les albums anciens et les vêtements de Marie et d’Oscar. Il a suffisamment d’argent pour répandre quelques paillettes de bonheur sur la Fée et son bébé à venir.  Il ne sait pas si tout cela à un sens. Il sait seulement que quand la vie vous offre une dernière chance, il faut la saisir.

Ce texte a été écrit pour Des mots, une histoire. Les mots imposés étaient : patine – salariat – remorque – regard – poix – exécution – rompre – panais – plaisir – savoir – paix – couperet – jardin – feuille – macramé – horticulture – sens – repassage – chausson – soupir – automne – ensevelir – opiniâtre

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