Magie Noire

Dans le miroir piqué qui ornait le mur de la salle de bains attenant à sa chambre, Sarah observait de ses yeux verts de panthère le reflet de son visage, étirant ici, repoussant là. Sa peau était souple, élastique : le lifting n’était pas pour tout de suite! Minuit venait de sonner à l’horloge du salon. Sarah se sentait fourbue et n’avait qu’une envie : se coucher. Avec parcimonie, elle étala une crème hors de prix sur sa peau pâle fraîchement démaquillée et constellé de taches de rousseur. De toute façon, se faire lifter, c’était vulgaire, non?  Même si certaines, comme sa tante Eugénie, en auraient eu bien besoin…

La pauvre Eugénie! Sarah avait à peine eu le temps de s’installer dans le vieux manoir de Kerroch’, construit tout au bout de la lande, que sa tante était tombée malade et avait dû être hospitalisée d’urgence. Salmonelle, avaient dit les médecins. Depuis trois jours, Sarah était seule dans la grande maison. Marie, la bonne, ne comptait pas, elle dormait dans le petit pavillon, à côté de la grille d’entrée. Et ça allait durer comme ça jusqu’à la fin de la semaine, si la vieille ne passait pas l’arme à gauche d’ici là… Même si le manoir, sombre et lugubre, lui donnait les chocottes, Sarah comptait mettre à profit sa relative solitude pour faire un petit inventaire de son futur héritage. Eugénie n’avait pas d’enfant et Sarah la bichonnait depuis des années. Il était normal que cette grande baraque, avec tout ce qu’elle contenait, lui revienne, non? Son cabinet de curiosités, plein d’antiques accessoires de magie valait à lui seul une fortune.

Eugénie avait été longtemps l’assistante du Grand Fulbert, un magicien plus doué qu’Houdini. Elle avait d’ailleurs fini par l’épouser. Histoire classique et ultime tour de passe-passe, se dit Sarah qui enleva d’un geste décidé le bandeau qui retenait ses longs cheveux couleur d’automne. C’est alors qu’elle vit dans le miroir le reflet d’une lueur étrange, derrière elle. Elle se retourna. Derrière les rideaux, une boule incandescente semblait flotter dans l’air. Sarah porta la main à son cœur, songeant à toutes ces héroïnes qui tombaient en pâmoison à la première bizarrerie. Elle n’allait quand même pas faire comme elles! Le XIX siècle était terminé et les esprits avaient cessé de faire tourner les tables…

Prenant son courage à deux mains, elle alla dégager les rideaux et ouvrir la fenêtre. Rien. Rien qu’un grand froid de tombeau, qui entra dans la pièce, comme aspiré par une bouche goulue. Sarah entendit alors un curieux chuchotement entrecoupé de ricanements épouvantables qui lui glacèrent le sang qu’elle avait pourtant chaud. Virevoltant dans sa chemise de nuit en soie, pieds nus, elle se rua hors de sa chambre et se mit à courir dans le long couloir à peine éclairé, descendit la volée de marches qui menait au hall, traversa l’office puis la cuisine qui sentait encore la soupe à l’oignon de Marie. Elle devait au plus vite sortir du manoir, retrouver l’air doux de l’été. Elle était frigorifiée. Dans sa tête, elle priait pour que la chose, la bête là-haut, ne la suive pas. Elle ouvrit la porte, déboula dans la cour, sentit à peine les graviers piquer la plante de ses pieds. Elle courait, courait, vers le calvaire rongé par le temps, vers l’allée qui la mènerait au pavillon de Marie où elle pourrait se réfugier et passer le reste de la nuit.

Un bruit. Elle s’arrêta brutalement, effaça d’une main tremblante les larmes qui s’étaient mises à couler sans qu’elle s’en aperçût et scruta l’obscurité. Une voiture arrivait tous feux éteints, ses pneus crissant sur le gravier. Sarah regarda à droite, à gauche, cherchant une échappatoire. Le manoir hostile d’un côté et cette voiture à peine visible dans  la nuit de l’autre. Où se cacher? Elle bondit derrière un platane et vit l’automobile passer comme au ralenti. C’était un très long corbillard et sa tante, assise au volant, tournait vers elle son vieux visage poudré…

Texte écrit pour Des mots, une histoire. Les mots imposés étaient : étrange – incandescent – pâmoison – parcimonie – crème – vulgaire – courir – virevolter – salmonelle – froid – oignon – aspirer – panthère – calvaire – effacer – prier – crisser – courage

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