Le retour

J’avais toujours dit que je ne reviendrais pas. C’est vrai. Et pourtant, je suis là. Rien n’a changé. Ou presque. Je suis venu seul, pas besoin de guide, pour ces retrouvailles avec ma ville natale. Cinq mille âmes qui auraient toutes voulu entrer dans le petit cinéma de la rue des Bouchers pour cette projection exceptionnelle de mon film, à moi, l’enfant du pays qui vient de recevoir la consécration à Hollywood. Un truc impensable il y a encore trois ans.

Je ne suis pas près d’oublier l’accueil qu’on m’a fait ici. Après le film, sous les vivats, j’ai dû monter dans une sorte de nacelle décorée de fleurs, d’épis de blé et de rubans. Trois costauds l’ont fait monter dans les airs et c’est depuis cette position privilégiée que j’ai dû faire un discours. Au début, j’étais stressé mais au bout d’un moment, le ridicule de ma situation m’a fait rire et je me suis lâché. Je ne savais pas qu’ils pouvaient être comme ça, les gens d’ici. J’avais le souvenir d’une enfance grise, d’une adolescence languide, pleine de rêves d’évasion. Je me disais alors en regardant les habitants : je ne veux pas finir comme eux! Finir ici. Comme ça. Mortel. Ennuyeux. Trop sage.

Je m’attendais à un séjour interminable. Mais ils m’ont fait la fête. Le retour du fils prodigue! Une sorte d’ivresse semblait s’être emparée d’eux. Les filles, les femmes voulaient toutes m’étreindre, m’embrasser. Les gars me tapaient dans le dos, me serraient la main, comme si j’étais leur fils, leur cousin. J’ai vécu un moment extraordinaire, dans un tintamarre digne d’un 14 juillet. Le cinéma, c’est un peu l’orthodromie entre le néant et le firmament. Avant-hier, je n’étais rien.  Aujourd’hui, le monde entier connait mon nom. Jamais, je crois, autant qu’ici, je n’ai signé tant dedédicaces. Le projectionniste m’a avoué que la ville avait acheté les bobines de mon film et en grande pompe, j’ai dû apposer sur les galettes ma signature avec un feutre indélébile de couleur rouge.

La fête s’est prolongée jusque tard dans la nuit. J’étais bien mais j’ai fini par avoir besoin de respirer. Les souvenirs revenaient me hanter. Je suis sorti. Le ciel était noir, les étoiles absentes. J’ai marché dans l’air frais jusqu’à l’endroit où la nature reprend ses droits et où commencent les champs. J’ai pris le sentier qui mène au Gros Tremblant, le rocher près de la cascade. La clé de ma chambre faisait un cliquetis rassurant dans ma poche. Mes pieds semblaient se souvenir mieux que moi de ce chemin que je suivais, autrefois, dans une autre vie, presque toutes les nuits pour retrouver Julio. Là, impatients, nous nous caressions fébrilement, partant ensemble à la découverte d’une sensualité interdite. Dans mon esprit, alors naissait un mélange étrange de brouillard et de résolution. J’étais déterminé à tracer ma route, à me faire un nom. Même si je ne savais pas encore comment… Ça le faisait rigoler, Julio, surtout quand il avait fumé.

On m’a dit qu’il était mort. Un stupide accident de la route. Avec tout l’alcool qu’il avait dans le sang, il parait qu’il n’a pas souffert. J’espérais je ne sais quoi, convoquer son esprit ou au moins son rire mais je ne vois rien. Rien de rien, sauf mes souvenirs. Et je n’entends que le bruit de la cascade qui jadis se mêlait à nos halètements. Julio. Vieux saligaud. Tu m’as manqué. Et tu as quitté la salle avant d’avoir vu la fin du film… Je fais demi-tour et du bout des doigts cherche sur le rocher ces graphes, ensembles de points et de traits que nous tracions, au couteau, et qui reliaient toutes ensemble nos nuits d’amour. Nous ne comptions pas, nous élaborions un schéma. Une théorie. La théorie Julio. Celle-là même qui vient de remporter un Oscar devant un public déchaîné…

 Les temps ont bien changé…

Texte écrit pour Des mots, une histoire. Les mots imposés étaient : guide – retour – nuit – couleur – dédicace – clé – cinéma – rocher – brouillard – étoile – orthodromie – exceptionnel – cascade – oublier – nacelle – sensualité – résolution – graphe – ivresse – galette – tintamarre – impensable

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