Je (ne) suis (pas) ton père

Tout cela n’est peut-être qu’une comédie. Un tour qu’on m’aura joué. Mon chauffeur et son taxi disparaissent au bout de la rue et je me retrouve seule, avec ma valise à mes pieds, mon harmonica dans la poche, devant la maison et le jardin paré de ses couleurs d’automne. Ma vie est en chantier, une page blanche sur laquelle rien n’est écrit encore.

La maison tient davantage du manoir. La mer azur est juste derrière, je perçois ses reflets argentés qui attirent mon regard comme un signal magnétique. Devant moi, le fouillis protecteur du jardin duquel émerge ici la silhouette caractéristique d’un amandier et là, les feuilles d’un bananier. L’été, j’imagine que la pelouse qui descend derrière vers la plage se couvre de marguerites, de coquelicots et de boutons d’or.T’aimes le beurre? demandent les enfants en vous mettant la fleur jaune sous le menton. Je l’ai fait moi aussi, il n’y a pas si longtemps, quand je rêvais de devenir princesse et ne m’habillais que de rose.

Mais aujourd’hui je suis une grande fille et j’ai dans la poche une lettre de ma mère, mon viatique pour cette étrange aventure qui commence. Ma mère est partie dans un pays du nord pour plusieurs mois. Elle ne savait pas que faire de moi. Il faut dire qu’on ne s’entend pas si bien que ça, toutes les deux. Alors elle a eu l’idée de m’envoyer chez mon père. Qui ne me connait pas. Qui ne sait même pas que j’existe. C’est, résumé là, toute sa philosophie de la vie : ce qui te gêne, débarrasse t’en… Et je doute que dans cette missive, elle fasse mon apologie…

Une nuée d’étourneaux passe au-dessus de moi. Déjà l’heure d’aller au nid? Au moins ceux-ci en ont un de nid, mais moi? S’il me rejette? S’il ne veut pas de moi? Et puis d’abord, comment est-il, mon géniteur? Chauve, le teint rubicond et largement ventripotent? Ou bien beau gosse encore, implanté, botoxé, stéroïdé, qui drague des filles qui ont mon âge et rient trop fort? L’un ou l’autre, de toute façon, ne me conviendrait pas… Je n’ai même pas son numéro de téléphone pour le prévenir. Qu’il ait cinq minutes pour se faire à l’idée. De toute façon, j’ai fait tomber mon portable ce matin, le clavier est ruiné. Pour le prévenir, il ne me reste que le bon vieux crayon de bois ou bien les signaux de fumée. Alors tant pis, j’y vais. Ce sera un choc pour moi aussi.

Je pousse le portillon peint en blanc et qui s’écaille par endroits. Je monte les marches de pierre et sonne à la grande porte d’entrée à deux battants. Le son se répercute à l’intérieur. J’attends. Longtemps. Et puis la porte s’ouvre sur… Il est blond, ses yeux entre le vert et le gris. Grand, sportif et portant à même la peau un pull de laine violet. Son sourire m’éblouit et je ne sais pas quoi dire. A part, salut, je suis ta fille. A quoi il répond dans un grand éclat de rire, ça vraiment, ça m’étonnerait…

Texte écrit pour Des mots, une histoire. Les mots imposés étaient les suivants : automne – nord – chauffeur – ceux-ci – amandier – crayon – page – maison – chantier – ventripotent – azur – philosophie – rubicond – apologie – princesse – rose – bananier – clavier – nid – ruiner – harmonica – coquelicot – magnétique – beurre – comédie

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