Archives pour la catégorie Bien mais…

Les chaussures italiennes

Le roman d’Henning Mankell pourrait se résumer par l’intersection flamboyante de trois trajectoires : un vieil homme solitaire et bougon qui, seul sur son île, rumine les échecs de sa vie; une vieille femme malade et obstinée qui veut tenter de renouer quelques fils épars avant de disparaître; une jeune femme, adepte de boxe, de projets utopiques et d’escarpins chics. Il se trouve que ces trois-là sont liés à vie puisque Fredrik et Harriet, autrefois amants, sont les parents de Louise. Glace, forêt, mer. Père, mère, fille. Thèse, antithèse, synthèse. Dans ce livre beaucoup de choses vont par trois. A la manière de mouvements musicaux qui s’enchaînent. Moderato, andante, allegro…

Je n’ai pas vraiment envie de résumer davantage l’histoire et les trajets étranges qu’elle suit. La quatrième de couverture fera ce travail bien mieux que moi…  Il suffit de dire que ces trois-là se trouvent, se retrouvent et apprennent à vivre un peu mieux, au contact les uns des autres. Les chaussures italiennes, c’est une histoire sur la vie et les choix que chacun fait. Quelles conséquences ont ces choix et comment on peut – ou non – les assumer. Réflexion au sens large sur la paternité, la maladie, la solitude, la peur, l’amour, l’art et les idées qui nous mènent par le bout du nez, ce roman démontre surtout que le « vivre ensemble » est la seule chose à même de compenser l’absurdité de la vie. A force d’attention et de patience vis à vis de ceux qu’il aime, l’Homme apprend à adoucir les contours d’abord rugueux de son existence  pour en faire quelque chose d’abouti, peut-être pas une œuvre d’art mais, à l’image de ces escarpins italiens, un lieu sûr, unique et confortable où l’Etre peut s’exprimer clairement, dans toute sa complexité.

Mon bémol – pour rester dans la métaphore musicale – concerne simplement quelques longueurs dans l’histoire, comme si l’auteur, par moments, s’égarait un peu, avant de retrouver la puissance du courant. L’écriture d’Henning Mankell, sobre et fluide, s’écoule donc tantôt vivement, tantôt avec calme et son histoire suit les circonvolutions d’une rivière intérieure dont les méandres ne présentent pas tous le même interêt. Mais toujours elle sonne juste et, quand le lecteur referme le livre, c’est avec l’impression d’avoir côtoyé des personnages qui l’accompagneront longtemps encore.

Les chaussures italiennes, Henning Mankell, éditions Le seuil, 21€50

La peine du menuisier

Marie, fille du Menuisier, voit le jour en Bretagne, à la fin des années 50. Très vite, l’enfant se coule dans le silence pesant qui semble prendre la maison et toute la famille dans sa gangue. Elle est surtout frappée par la mort, omniprésente, tant par les fréquentes visites des uns et des autres au cimetière que par les photos en noir et blanc des défunts qui ornent les murs, contribuant, par leur silence figé, à accroître le mystère de cette famille où l’on ne dit rien. Prise entre une sœur folle, une mère qui n’entend pas et un père qui ne parle presque jamais, la fillette pousse tant bien que mal dans cette atmosphère, alourdie par les non-dits.

L’écriture de Marie Le Gall restitue parfaitement les souvenirs de cette enfance bretonne. Sa langue, riche et fluide, évoque tantôt les vacances dans le penn-ti, dans la chaleur des étés, tantôt la vie grise et triste entre les quatre murs d’une maison de la banlieue brestoise. L’évocation de ces moments, très vivante, donne au lecteur l’impression de pouvoir sentir, lui-aussi, la chaleur de ce soleil passé ou bien la fraîcheur de l’eau dans laquelle on trempe les pieds.

La lumière rebondissait sur l’écorce des arbres puis glissait, moirée, liquide sur le bras de mer. Il faisait encore chaud, une chaleur douce et enveloppante qui arrêtait les gestes, suspendait tout mouvement et le temps lui-même jusqu’à ce que quelque chose bascule. Un oiseau peut-être, la vision soudaine de pièces d’or sur les fougères dans les talus tout proches, derniers signes d’un soleil doux et rasant. On entendait de nouveau le chuchotement du ressac. Alors la surface de l’eau se ridait sous l’effet du souffle de la brise qui faisait renaître l’odeur fade et forte du sol. Une longue écharpe d’air sentait soudain le sel. Tout redevenait frottements, bruissements, clapotis, respiration d’un monde qui s’était pour quelques instants endormi.

Cependant, pour moi, cette histoire est restée froide comme le bloc de granit qui ferme le caveau des familles. Je n’ai pas pu y entrer. La personnalité de cette enfant m’a dérangée. Je n’ai pas vraiment compris les raisons de son attitude ni cette pulsion morbide qui la conduit à préférer l’ombre et le froid à la lumière. Tantôt passive, tantôt butée, elle m’a parue maintenir volontairement cette distance avec ce père, tout en lui en attribuant la responsabilité. Ce père déjà âgé, dont elle a honte et qu’on prend souvent pour son grand-père, humble et travailleur qui, certes, parle peu mais auquel, dans le fond, elle n’a rien à reprocher. Curieusement, sa manière de présenter les membres de sa famille, d’évoquer certains faits marquants donne l’impression que c’est d’elle, avant tout, qu’émane ce silence profond. A plusieurs reprises, l’occasion lui est donnée de le briser, de changer la donne mais jamais elle ne la saisit. Au contraire, elle se mure dans une distance qu’elle est peut-être la seule à avoir construite. De la même manière, elle efface les bons moments de sa mémoire et choisit de ne garder que les instants maudits.

Je sais que les générations de nos grands-parents, de nos arrières-grands-parents parlaient peu. Le travail était tout, avec la famille et, souvent, la religion. Malgré tout, je n’arrive pas à comprendre cette enfant qui ne sait appeler son père autrement qu’en évoquant sa profession. Tout au long du livre, j’ai senti l’amour maladroit de ce père et la manière dont sa fille s’applique à ne pas le voir. Je n’ai pas compris pourquoi elle faisait de ce silence une montagne, quand d’autres traversent des épisodes bien plus traumatisants sans jamais renier leur joie de vivre. La culpabilité que la narratrice ressent quand, enfin, des pièces du puzzle familial se mettent en place, m’a parue factice. Plus queLa Peine du menuisier, ce livre est pour moi l’histoire d’Un Cœur Froid, celui d’une femme qui n’existe qu’en refusant d’aimer.

J’appris ces trois années-là à ne plus rien sentir à son contact. Pour ça, j’étais bien préparée. Aucun frisson dans mon corps de jeune fille, aucun sursaut dans mon cœur froid, aucune émotion ne venait me troubler. Il était passé dans ma vie et son passage allait prendre fin.

La peine du menuisier, Marie Le Gall, éditions Phébus, 20€

L’annonce

Dans une campagne immuable, Annette, femme encore jeune, et son fils, Eric, essaient de prendre racine. A la suite d’une annonce à laquelle elle a répondu, Annette, en effet, a fait connaissance de Paul, paysan installé dans un hameau du Cantal, pris dans l’écheveau des terres, des bêtes et d’une famille qu’il n’a pas choisi mais avec laquelle il a appris à composer : Nicole, sa sœur, et ses deux oncles octogénaires. Mais Paul, même s’il sait que personne ne reprendra l’exploitation après lui, refuse de se passer de la douceur d’une femme pour vivre à ses côtés, l’accompagner, partager avec lui les longues nuits d’été, les repas de famille, les joies et les soucis. Quelques rencontres avec Annette ont suffi pour qu’ils comprennent qu’entre eux une forme de compagnonnage était possible. Et promptement, elle a déménagé de son Nord natal pour venir s’installer à la ferme.

L’annonce est le récit de cette arrivée, ou plutôt de cette greffe, dont on se demande à chaque page si elle va prendre, tant pour la mère que pour l’enfant qui doivent faire face à une hostilité plus ou moins larvée, à des usages inconnus, à des rites implicites. La description des paysages, des habitudes et des personnages fait sentir au lecteur cette terre aride, difficile à apprivoiser, qui recèle dans ses plis  des beautés simples mais aussi une certaine sauvagerie, tapie au creux des bois et des champs, prête à bondir. Il y a de très beaux passages – l’orage, la nuit, les jeux d’Eric avec Lola, la chienne de la ferme – écrits dans un style précis, riche, affûté, parfois jusqu’à l’excès…

Je sais que beaucoup sont unanimes, dans la blogbulle, pour considérer ce roman comme une réussite. Pour ma part, je l’ai trouvé inégal. A cause du style, justement, qui enferme le récit dans un corset de mots sophistiqués à l’extrême quand il faudrait mettre, ici et là, une  certaine simplicité : Le fils des Vidal de Soulages, écrasé à vingt-deux ans par son tracteur neuf renversé sur une pente cent fois pratiquée en d’usuelles circonstances… Pour le coup, je les trouve plutôt aggravantes, les circonstances… Plusieurs fois, l’envolée d’une description poétique finit par retomber lourdement en stéréotype : le paysan taiseux, la vieille dame digne à chignon, la sœur vieille fille et aigrie, le gamin qui se tait mais qui n’en pense pas moins. Enfin, j’ai été gênée dans ma lecture par un tic d’écriture qui revient une dizaine de fois au moins : les bouchées faisaient bosse le long des cous maigres (p86), une femme faisait besoin à Fridières (p43), la grange était vaisseau (p62), ils ne donnaient pas peine(p59), les toits du Jaladis faisaient repère (p67), le vain désir de faire famille (p97). Cette absence systématique d’article avant le mot, lue une fois ou deux, peut « faire patois » (!) mais après cinq ou six occurences, ça « fait style »…

Malgré ces réserves, j’ai trouvé cette histoire sobre et touchante. L’auteur y déploie le portrait clairvoyant d’une vie paysanne traversée de réflexes millénaires, où se déploie une intelligence muette entre les hommes, les bêtes et la nature et d’où les tiraillements créés par la modernité ne sont pas absents.

A lire aussi, le billet de Sylire.

Merci à Argantel qui a fait voyager ce livre jusqu’à chez moi…

L’annonce, Marie Hélène Lafon, Buchet – Chastel, 15€

 

Les heures souterraines

Au long d’une journée (horaires de bureau), les trajectoires parallèles de deux personnages. D’un côté, Mathilde, quarantenaire, cadre dans le service de marketing d’une grande entreprise. De l’autre, Thibault, médecin urgentiste. Tous les deux sillonnent Paris à leur façon, l’un en voiture, l’autre sous terre. Deux trajectoires semblables car ces deux-là, sans se connaître, éprouvent la même lassitude face à la vie urbaine, à la vie tout court.

Mathilde vit un véritable cauchemar dans l’entreprise où elle travaille. Victime de harcèlement de la part de son supérieur, elle est totalement mise à l’écart, vidée de sa substance, de sa raison de vivre. Thibault, lui, vit un échec amoureux et se demande si la voie qu’il a choisi lui convient vraiment.

Si Delphine de Vigan parle avec justesse des épreuves que traverse Mathilde et parvient à se mettre dans sa peau, cela est moins vrai avec Thibault, qui semble moins « achevé », comme personnage. Il est plutôt une esquisse, avec des zones encore un peu floues. La ville, dans son inhumanité, est parfaitement décrite : les étendues maussades, les embouteillages incompréhensibles, les transports en commun qui ressemblent à des wagons à bestiaux, la solitude dans la foule, l’ignorance de l’autre comme bouclier de survie, l’incapacité à sortir de la cuirasse qu’on se construit peu à peu. De même, l’écriture reflète cette sécheresse d’âme qui gangrène la ville. C’est une vision juste mais partielle et subjective cependant. Un constat d’échec d’une société qui se veut basée sur le progrès et finit par broyer ceux qu’elle est censée servir. C’est un roman noir dans le sens où les germes d’espoir n’ont ni assez d’énergie, ni assez de lumière pour éclairer un peu ces personnages dévitalisés.

C’est un livre qui sonne juste mais qui, cependant, m’a laissée sur ma faim car son pessimisme renvoie à une vacuité un peu morbide. Toute cette énergie dépensée pour rien? Vraiment? Si ces deux solitudes n’étaient pas destinées à se rencontrer, j’aurais aimé, au moins, que leurs doutes et leurs réflexions débouchent sur un acte, positif ou non. Or, à la fin du livre, ne demeure que le vide.

Les heures souterraines, Delphine de Vigan, JC Lattès, 17 €