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Du domaine des murmures

Avoir une rentrée littéraire de retard n’est pas désagréable. L’emballement pour les titres des auteurs attendus au tournant s’est calmé. On peut lire à tête reposée, sans urgence et sans pression. C’est ainsi, en tout cas, que j’ai abordé ce Domaine des Murmures, de Carole Martinez, qui a remporté le Goncourt des Lycéens l’année dernière.

C’est au Domaine des Murmures que vit Esclarmonde, fille chérie que son père s’apprête à marier à Lothaire, un jeune et rustre chevalier. Pour échapper à sa condition de femme mariée et donc soumise, elle décide d’être emmurée dans une chapelle dédiée à Sainte-Agnès, à côté du chateau de son père. Là, elle n’a plus qu’un hagioscope qui lui permet de suivre la messe et une fenestrelle qui lui révèle un peu des couleurs du monde.

A mi-chemin entre foi et supersition, Esclarmonde devient, sans le vouloir, une sorte de protectrice pour les gens de la région ainsi que pour tous les pèlerins qui transitent par les Murmures. Elle qui voulait consacrer sa vie à prier doit écouter, rassurer, guider tous ceux qui s’en remettent à sa sagesse et à sa foi. Son ancien fiancé, Lothaire, profondément transformé, vient lui chanter des chansons d’amour courtois qui la troublent.

Mais un évènement imprévu va venir bouleverser le quotidien d’Esclarmonde et plus encore ses certitudes. Violée le jour de son enfermement, la jeune femme met, en effet, au monde un fils. Et cette chair de sa chair dont elle sait qu’elle va devoir se séparer, lui brise le cœur et étouffe sa foi…

Je me suis attachée au verbe d’Esclarmonde et ai suivi sa progression avec intérêt. J’ai trouvé que l’histoire était vraiment originale et riche. Et vraisemblable, qui plus est. C’est vraiment un tour de force de donner à cette pucelle du XIIème siècle cette voix et cette présence. La féminité et la maternité me semblent être les deux cœurs de ce roman qui n’en manque point… Cependant, il s’en est fallu d’un petit quelque chose pour j’entre vraiment dans l’histoire et sois transportée. Pour que l’intérêt se transforme en coup de cœur.

Du domaine des Murmures, Carole Martinez, Gallimard

Si vous voulez lire davantage de billets sur ce titre, je vous renvoie vers celui de Noukette qui en recense un grand nombre.

Ceux et celles qui ont lu le roman comprendront le pourquoi de l’illustration… 😉

Le grand Cœur

Né à Bourges, Jean-Christophe Rufin a grandi à l’ombre du palais de Jacques Cœur. Il n’en fallait pas plus pour qu’il soit fasciné par cet homme et entreprenne – à défaut de pouvoir faire rapatrier sa dépouille de l’île de Chios où Cœur est mort – une biographie romancée de celui qui fut l’Argentier de Charles VII et le premier à développer les relations commerciales avec le Levant.

Traqué par des ennemis multiples, condamné à rester sur l’île de Chios où il s’est réfugié, Jacques Cœur entreprend de raconter ses mémoires. Son enfance d’abord et sa rencontre avec Macé, celle qui deviendra sa femme. Puis son premier voyage en Orient, son association avec Ravand, un monnayeur peu scrupuleux et comment celle-ci l’a envoyé au cachot pour un temps. Puis il décrit la grande idée de sa vie : développer le commerce, particulièrement avec les pays d’Orient. Pour ce faire, il doit entrer dans les bonnes grâces du roi Charles VII, l’inciter à cesser la guerre qui ravage le pays depuis trop longtemps et développer tout un réseau d’hommes de confiance. Au bout du compte, une richesse infinie, une amitié amoureuse avec Agnes Sorel, la maîtresse du roi et le risque de provoquer, pour ces deux raisons, l’ire du monarque…

Jean Christophe Rufin a mis beaucoup de lui-même dans ce roman et dans la bouche de Jacques Cœur. Il le dit dans la postface. Comment faire autrement puisqu’il ne reste de cet homme que des informations sur sa fortune et son activité? C’est à la fois le mérite et la limite de cette biographie romancée. Elle a l’avantage de faire sortir de l’ombre un homme que l’Histoire telle qu’on l’enseigne néglige souvent, de lui donner cœur et chair, de le rendre vivant, palpitant, amoureux. Mais elle bute aussi sur ces limites historiques. Point de place pour l’imaginaire : les repères historiques constituent des bornes au-delà desquelles l’imagination de l’écrivain ne peut aller. Au final, un roman très bien écrit, qui fait émerger un Jacques Cœur passionné et souvent passionnant mais qui n’est pas exempt de longueurs et pâtit du côté un peu « guindé » que recèle toute tentative biographique.

Le grand Cœur, Jean-Christophe Rufin, Gallimard

La délicatesse

Je vous le dis toute de suite, je vais encore faire « couac » sur ce coup-là…

Eh oui, j’ai lu la Délicatesse et je n’ai pas été conquise. Je n’ai pas détesté non plus mais je suis restée en dehors de l’histoire, j’ai souri à quelques phrases bien trouvées, quelques formules qui font mouche mais cette première rencontre entre David Foenkinos et moi est restée des plus chastes et des plus tièdes. Je sais bien que je vais décevoir un grand nombre d’entre vous en annonçant cela sans préparation psychologique préalable.

Elle s’appelle Nathalie. Il se prénomme François. Ils s’aiment. Chabadabada. Mais voilà qu’un stupide accident vient bouleverser la vie de Nathalie en lui enlevant François. Nathalie se réfugie dans le travail. C’est sa manière de faire son deuil. Charles, son patron, amoureux at first sight essaie bien d’occuper la place laissée vacante mais rien à faire, Nathalie, qui aurait pu parodier Pialat, lui dit : Je ne vous aime pas!  Car Charles n’a pas ce petit truc en plus qu’on appelle la délicatesse…

A la place de Charles, Nathalie choisit d’embrasser Markus, comme ça, sur un coup de tête en quelque sorte (le genre de truc que je ne me risquerai pas à pratiquer…). Et Markus, bouleversé par ce baiser inattendu et impromptu, va peu à peu se rapprocher de Nathalie. Ils vont apprendre à se connaître. Nathalie va se rendre compte que sous son air insignifiant Markus cache de l’humour mais aussi une grande délicatesse. Il l’a, lui, il  l’a!

Happy Ending et générique de fin…

Vous l’avez compris, David n’est pas mon type. Je dois manquer de délicatesse. Je suis un peu comme Charles, moi, même si je ne mange pas des Krisprolls à longueur de journée. D’ailleurs, ce billet semble bien le prouver… Résumer La Délicatesse avec autant de nonchalance, c’est vraiment se moquer du monde, non?

Parmi celles qui ont aimé : Noukette est sous le charme, Lucie l’a « coupdecœurisé »…

Ah mais tiens, je découvre en regardant les liens que je ne suis pas la seule à avoir fait la moue : Gambadou est déçue, Mirontaine l’a trouvé bien léger… Merci les filles, tout d’un coup, je me sens moins seule…

La Délicatesse, David Foenkinos, Gallimard (what else?) 16€

Quai des enfers

Après une quatrième de couverture forcément alléchante et une présentation de l’auteur tout en simplicité « Ingrid Astier vit à Paris, face à la Seine, où elle soigne ses obsessions comme des animaux de compagnie. Elle aime l’anatomie, le chocolat et le vin, sans discrimination de couleur, Faith No More, Rob Zombie, Trent Reznor et Schubert. Et traîner partout où elle ne devrait pas être« , j’ai découvert les premières pages de ce polar édité – excusez du peu – dans la fameuse Série Noire de Gallimard.

Et là, j’ai commencé à faire la grimace et à me demander qui était donc cette Ingrid Astier. C’est vrai, ça : c’est qui, Ingrid Astier? Lire la suite Quai des enfers

Marée noire

Ce qui ne te tue pas te rend plus fort… Jay Porter ne serait sans doute pas d’accord avec cette affirmation. Avocat noir dans une justice dominée par les Blancs, il n’a pour gagner sa vie que de petites affaires minables à défendre et tous ses clients ont la même couleur de peau que lui. Sans doute rêvait-il de mieux, du temps où, étudiant, il s’était engagé dans la défense des droits civiques. Mais ce passé trouble est justement ce qui le gouverne et s’il ne l’a pas tué, il ne l’a pas non plus rendu plus fort. Au contraire, Jay Porter a peur : pour lui, pour sa femme, pour le bébé à venir et leur vie en général. Aussi, quand le soir de l’anniversaire de Bernadine, son épouse, il est témoin d’une fusillade et sauve une femme blanche de la noyade, il préfère ne rien dire aux autorités. Très tôt, il a compris que dans ce pays, quand on est noir, il vaut mieux la fermer…

Mais tout ne se passe pas exactement comme il l’avait prévu et bientôt, il se retrouve malgré lui, pris dans les engrenages d’une histoire qui le dépasse et touche aux plus hautes sphères du pouvoir…

Sur fond de grève des dockers, de revendications raciales et de crise du pétrole, Attica Locke écrit là une histoire bien ficelée qui captive le lecteur. Il n’y a rien à redire : c’est un bon polar, fidèle aux standards du genre et qui évoque une période assez peu exploitée de l’histoire des Etats-Unis. De plus, il est bien traduit, pour ce qui concerne sa version française. C’est assez rare pour être noté. Jay Porter est crédible en anti-héros apeuré, qui vit avec son passé comme un boulet au pied. Injustement accusé, il a fait de la prison et n’a qu’une trouille : y retourner. Cette peur mange tout en lui et l’auteur le montre bien. Il en oublie tout le reste : ses clients, sa femme, son avenir, ses rêves de justice et de liberté… Le passé, c’est l’ombre même de cet avocat qui semble être bloqué quelques années en arrière. Le lieu où peut-être il trouvera la force de dépasser ce qui l’a arrêté…

Malgré toutes ces qualités, je n’ai pas été totalement conquise par cette histoire. Je suis restée un peu en dehors. Le fait de faire reposer toute la personnalité de Jay sur un seul sentiment – la peur – est peut-être justifié mais cela prive aussi le personnage d’une dimension. C’est comme s’il n’avait qu’une facette… La fin, heureusement, en révèle une autre et bien plus lumineuse…Quant à l’intrigue, je l’ai trouvée inutilement compliquée… C’est donc un bilan mitigé : un certain plaisir assorti d’un couac de vilain petit canard…

A lire, pour contrebalancer ma tiédeur, les avis enflammés de J.M Laherrère et de Wens qui fondent devant la plume d’Attica… 😉

Merci à Dialogues Croisés

 

 

 

Marée Noire, Attica Locke, Série Noire Gallimard, 21€

L’honorable société / DOA-Manotti

Ce livre, dont la sortie est prévue début mars, sera sans doute un véritable évènement et fera couler pas mal d’encre. D’abord parce que ses auteurs – DOA et Dominique Manotti – sont deux grandes pointures du polar. Ensuite parce que ce roman – vrai bon polar à la française – prend ses racines dans un réel encore très frais et montre sans ménagement l’envers du décor…

L’action se situe entre deux tours d’une élection présidentielle. Les enjeux sont élévés. La tension, palpable. Dans un immeuble parisien, Benoit Soubise revient chez lui plus tôt que prévu. Il surprend un homme cagoulé en train de copier son disque dur. Il cherche à le neutraliser mais l’inconnu est accompagné. La confrontation tourne mal, Soubise est tué. Et les deux cambrioleurs partent avec son ordinateur sous le bras.

L’enquête est confié au commandant Patrus Pâris, ancien de la brigade financière qu’on a muté à la Criminelle pour qu’il arrête de faire des vagues. Très vite, il apparait qu’un groupe de trois écologistes extrêmistes est lié à l’affaire mais Pâris ne les croit pas coupables. Avec son équipe, il fouille et il creuse et suit une piste qui le mène dans des cercles très proches du pouvoir. Voilà qui risque d’en froisser plus d’un à l’heure où l’élection suprême doit se tenir…

Dans le même temps, Neal Jones-Saber, père de la jeune femme supposée faire partie du groupe d’écologistes, se lance sur les traces de sa fille. Ancien journaliste, il retrouve très vite ses vieux réflexes…

L’honorable société, à travers une histoire dense et haletante, montre comment quelques uns utilisent la force de l’appareil d’Etat pour servir leurs intérêts. Il découvre aussi la concupiscence de ces dirigeants de groupes privés, prêts à parier sur un poulain politique pour récupérer, ce-dernier ayant enfin accédé à la plus haute fonction, les retours sur investissements : des privatisations juteuses et extrêmement favorables, faisant ainsi passer le bien public dans l’escarcelle de quelques privilégiés.

Les personnages sont bien campés et très crédibles. L’un des candidats, Pierre Guérin, grossier, colérique et dévoré d’ambition ne manquera pas de vous rappeler quelqu’un… J’ai apprécié ce roman de politique-fiction de bout en bout. Il n’y a pas un mot de trop, pas de digressions inutiles. Récit nerveux, captivant, accablant, c’est aussi le fruit d’un immense travail de documentation, qui démonte un à un les rouages de notre honorable société où les Justes n’ont plus droit de cité… A lire d’urgence!

Ils avancent dans le couloir et s’arrêtent sur le seuil de la scène de crime, à côté d’un autre homme en civil. Le médecin. Salutations, politesses lasses d’usage entre familiers. A l’intérieur, encore des techniciens, du matériel, des cavaliers jaunes. Un corps. Litanie de précisions sur le décès. L’heure semble compatible avec les premières déclarations de la femme, entre vingt et une heures et deux heures du matin. Il y a eu lutte. La victime a le poignet droit et le nez cassés, une des arcades entaillée et le côté gauche du crâne enfoncé. C’est vraisemblablement ce trauma-là qui a été fatal. Choc probable avec un rebord de table. Le bureau est désigné.

L’honorable société, DOA/Manotti, Série Noire Gallimard, 18€

Merci à Dialogues Croisés.

France 80

De Gaëlle Bantegnie, on ne sait que peu de choses : née en 1971 à Douarnenez (ce n’est pas fait exprès, je vous assure…), professeur de philosophie à Paris et jeune maman. France 80 est son premier roman. Roman, vraiment? Je ne sais pas si ce mot est vraiment adapté à ce qui se joue ici. Entre portrait minutieux et catalogue exhaustif de nos années 80 – fin du politique, début des années fric, publicité à gogo et destins qui n’en sont pas… – le livre de Gaëlle Bantegnie suit principalement deux personnages entre 1984 et 1989.

La première, Claire Berthelot, est une adolescente à tendance boulimique et maniaque qui emménage dans une maison faussement jolie d’un nouveau lotissement de la banlieue de Nantes. Sa vie en classe, ses copines, ses vacances chez Mémé à Douarnenez, les relations avec ses parents sur fond de barres Nuts et de dentifrice Teraxyl dont passées minutieusement en revue.

Claire sautille désormais de pièce en pièce, dévale les escaliers et se dirige dans la cuisine pour préparer son goûter. Elle dispose sur un plateau la boite cartonnée de chocolat Poulain, une brique de lait entamée, un pot de confiture à la fraise Bonne-Maman, des tartines et de la margarine et porte le tout sur la table basse devant la télé. Il est 16h, le générique de C’est encore mieux l’après-midi est lancé. En attenant Christophe Dechavanne, son animateur préféré, elle avale une cuillerée à soupe de poudre chocolatée qui la fait éternuer.

Le second, Patrick Cheneau, gourmette et costume de Tergal, est technico-commercial. Il vend des décodeurs pour la nouvelle chaîne – Canal + -, se la joue séducteur mais finit toujours par succomber aux charmes de Nadine, la coiffeuse qui veut ressembler à Madonna…

Il faut faire l’appoint. Patrick s’en fout, il introduit une pièce de 5 francs dans l’appareil puis s’allume une Marlboro en attendant que le gobelet blanc s’emplisse de café noir sans sucre. Dans son papier alu, le jambon-beurre qu’il est préparé à l’aube avant de prendre la route a ramolli. C’est la grande mode de la baguette industrielle, la pâte est livrée congelée, le boulanger n’a plus qu’à la faire réchauffer. La chaîne Brioche Dorée vient d’ouvrir un magasin cours de 50-Otages, ça exaspère Patrick, qui analyse le phénomène en termes de pain de merde et de concurrence déloyale à l’égard du petit commerce. En 2001, le consommateur lassé du caoutchouc se tournera sans hésitation vers la baguette Tradition.

Si le début du roman, avec ses références permanentes aux modes, aux produits, aux usages en cours dans les années 80 provoque une sorte de deuxième effet Kiss Cool sur le lecteur – une nostalgie au goût fade et frelaté (ben oui, c’est les années 80, ça sent le Banga…), la suite, elle provoque une espèce de malaise et d’ennui, qui sont peut-être les termes les plus adaptés pour qualifier cette décennie…

Mais, en raison du parti pris de l’auteur, qui a une écriture très distanciée et factuelle, on a davantage l’impression de passer en revue de vieilles publicité démodées, de revoir des films jaunis par les années que de lire un véritable roman. Le procédé est amusant mais il finit par lasser. Utilisé dans une longue nouvelle, il aurait fait mouche. Là, sur plus de deux cents pages, il perd de sa force.  Le style particulier adopté par Gaëlle Bantegnie lui permet de se démarquer – et de se faire remarquer dans la production de la rentrée littéraire – mais l’ensemble laisse une impression d’enlisement et on referme France 80 en n’étant pas certain de savoir où l’auteur voulait vraiment nous mener… Dans le mur des années 80?

France 80, Gaëlle Bantegnie, L’Arbalète Gallimard, 17 €

Les Harmoniques

Mister est noir, pianiste de jazz et épris de vérité. Pendant plusieurs sets, au Dauphin Vert, le club où il officie chaque soir, son regard a croisé celui de Vera Nad, une jeune femme au visage d’ange… Mais voilà : un matin, le cadavre de Vera Nad, brûlé, a été découvert dans un entrepôt désaffecté. Pour la police, le meurtre de cette immigrée n’est que le dommage collatéral d’un règlement de comptes entre dealers. Mais pour Mister, le vrai coupable court toujours. Il décide, aidé de Bob, le chauffeur de taxi philosophe, de mette au jour la vérité…

Mister mène son enquête comme il improvise sur les touches blanches et noires. Il saisit le premier fil – et le seul… – qui peut le mener vers la vérité et le suit, obstinément. Il rencontre d’abord le professeur de théâtre de Véra puis une amie à elle qui elle-même, le mène vers un peintre à qui Véra a servi de modèle. Et ainsi de suite, comme on enchaîne les arpèges, Mister et Bob tentent de percer le secret de Vera Nad.

C’était une histoire de caves, finalement. Il y avait des caves où l’on écoutait Gershwin, il y avait des caves où l’on écoutait Racine et Brecht, il y avait celles où l’on écoutait grincer ses dents. De cave en cave. Ligne directrice tracée par la force des choses. On a les repères qu’on peut. Dans un monde qui ne cessait de tourner, elle s’accrochait à un point fixe. Elle restait dans son élément. C’était une histoire de sous-sols, de tombeaux, de rats, de rêves. Une affaire d’enfermement tout autant qu’une manière de s’évader. sauver sa peau et ses pensées.

Ce roman n’est pas vraiment un polar même si Mister et Bob mènent leur enquête. C’est plutôt une histoire de musique et d’amour, de poésie aussi mais où la réalité fait parfois d’atroces et barbares effractions, où le blanc n’existe pas sans le noir et inversement. Marcus Malte y distille des morceaux de jazz, des clins d’œil (Renato l’homo tendance histrionique qui sert au bar n’est pas sans rappeler celui de La Cage aux Folles…), des moments drôles (le tracteur) et d’autres beaucoup moins car bien vite, tous les fils mènent à la guerre des Balkans, une sale guerre de plus sur laquelle on s’est contenté de jeter quelques pelletées de terre  avant de retourner se préoccuper d’argent, comme avant…

Ce roman agit insidieusement, comme la musique sur les cœurs. Il charme, on se laisse embarquer. On s’attache à Mister, oui, à Mister surtout, qui voudrait rester pur dans ce monde si sale. A Bob, son ami. Milosav et son grand-père centenaire. On suit cette bande improbable et parfois comique dans ces aventures qui n’en sont pas. La vie n’est pas loin, elle palpite. Les harmoniques, voilà le résultat de cette ballade nostalgique…

– Ce qui reste quand il ne reste rien, dit Mister. C’est ça, les harmoniques. Pratiquement imperceptibles à l’oreille humaine, et pourtant elles sont là, quelque part, elles existent.

Merci à Dialogues Croisés pour cette lecture!

Les Harmoniques, Marcus Malte, Série Noire, Gallimard.

Enquête sur la disparition d’Emilie Brunet

Voilà un livre qui ravirait Dame Armande qui aime par dessus tout les challenges… Armande, si tu m’entends, ce livre est pour toi!

Jeu de piste, jeu de mots, invitation à faire travailler nos petites cellules grises, histoires dans l’histoire : ce roman ne ressemble à rien de connu et c’est sans doute avec une grande jubilation qu’Antoine Bello l’a écrit…

Achille Dunot – sorte de cousin germain du célèbre Hercule Poirot – est un détective à la retraite. A la suite d’un accident, il souffre, en effet, d’amnésie antégrade : sa mémoire ne forme plus de nouveaux souvenirs. Il se réveille chaque matin en oubliant ce qu’il a fait la veille. Aussi, quand le chef de la police le sollicite pour résoudre l’énigme de la disparition d’Emilie Brunet, ce dernier doit-il noter chaque jour ses faits et gestes, le contenu des entretiens qu’il mène et le flot de ses pensées. Enquêtant sur la disparition d’une des femmes les plus riches de la ville et sur la culpabilité presque trop évidente de son mari, Achille devient en quelque sorte le héros et le lecteur d’un étrange roman policier dont il est aussi… l’auteur. Mais ce travail de patience lui prend beaucoup de temps et il passe bientôt plus de temps à se relire qu’à faire progresser son enquête…

Les références à Agatha Christie sont nombreuses mais il n’est pas nécessaire d’avoir écrit une thèse sur son œuvre pour lire ce livre et y trouver un plaisir certain. Car, à la manière de l’auteure anglaise, Antoine Bello s’est amusé à semer les indices et les leurres ( les fameux détectandes…) tout au long du récit d’Achille. Aussi contraint que le détective, le lecteur ne peut avancer dans l’histoire qu’en faisant confiance à celui qui la raconte. Mais celui-ci est-il digne de foi?

Un livre à lire mais surtout à relire pour pouvoir ensuite confronter les points de vue et les théories ( je n’ai d’ailleurs pas fini de débattre avec moi-même…). Car il n’y a pas de fin. Ou plutôt il y en a plusieurs… A vous de vous faire votre opinion. A déconseiller à ceux qui aiment les histoires bien ficelées et scellées du mot « FIN »…

A déguster avec un thé et des scones, of course!

Le billet d’Ys qui est à l’origine de mon envie de lire ce roman… Merci Ys! 😉

Enquête sur la disparition d’Emilie Brunet, Antoine Bello, Gallimard, 17€50