Madame Bovary

Je l’avais déjà lu pourtant! Mais je ne me souvenais que des lieux communs qui surnagent dans les conversations pseudo-littéraires… Emma Bovary, femme frustrée et tragique… En fait, j’étais à côté de la plaque. Une lecture qu’on fait à dix-huit ans ne ressemble pas à celle qu’on fait vingt ans plus tard. J’ai infiniment apprécié cette deuxième lecture du roman le plus connu de Gustave Flaubert, Madame Bovary. J’en ai savouré chaque paragraphe.

Je l’ai lu d’abord comme le témoignage fidèle des mœurs et des usages d’une époque. Les descriptions, d’une grande minutie, permettent de se figurer les scènes dans les plus petits détails. L’éducation de Charles Bovary, les noces d’Emma et de Charles, l’aménagement de leur intérieur, la ferme du père Rouault, le bal à la Vaubyessard : autant de lieux et d’évènements qui prennent vie, sans effort, grâce à la plume précise de Flaubert.

Il (le vestibule) était pavé de dalles en marbre, très haut, et le bruit des pas, avec celui des voix, y retentissait comme dans une église. En face, montait un escalier droit, et à gauche une galerie donnant sur le jardin conduisait à la salle de billard dont on entendait, dès la porte, caramboler les boules d’ivoire. Comme elle la traversait pour aller au salon, Emma vit autour du jeu des hommes à figure grave, le menton posé sur de hautes cravates, décorés tous, et qui souriaient silencieusement, en poussant leur queue.

Admirez la concision de l’auteur qui, en quelques lignes nous décrit les lieux, leur grandeur, leur disposition, l’émerveillement caché d’Emma  (« comme dans une église »), la qualité des hommes présents (« décorés tous »), leur vêtement et leur goût pour ce jeu (« qui souriaient silencieusement »), tout cela avec les bruits en fond, dans une langue riche et bien rythmée qui sonne parfaitement si, d’aventure, on lit le texte à voix haute.

Madame Bovary,  récit d’une femme mal mariée et prisonnière d’une province sans intérêt, est aussi, évidemment, une réflexion sur la société d’alors et la place qu’elle accorde aux femmes. Emma, intelligente, sensible et volontaire, se sent entravée, autant par ses jupes que par le rôle auquel on la confine. Elle cherche à s’affranchir des pesanteurs de sa condition par  la religion, les hommes puis par l’argent mais toujours elle retombe, victime de sa féminité.

Elle souhaitait un fils; il serait fort et brun, elle l’appellerait Georges; et cette idée d’avoir pour enfant un mâle était comme la revanche en espoir de toutes ses impuissances passées. Un homme, au moins, est libre; il peut parcourir les passions et les pays, traverser les obstacles, mordre aux bonheurs les plus lointains. Mais une femme est empêchée continuellement. Inerte et flexible à la fois, elle a contre elle les mollesses de sa chair avec les dépendances de la loi. Sa volonté, comme le voile de son chapeau retenu par un cordon, palpite à tous les vents; il y a toujours  quelque désir qui entraîne, quelque convenance qui retient.

Tout est dit et en si peu de mots! Et c’est encore Flaubert qui résume le mieux cet art de bien écrire qu’il s’est efforcé de mettre en œuvre dans ce roman qu’il mit cinquante-six mois à élaborer:

« un style qui sera rythmé comme le vers, précis comme le langage des sciences, et avec des ondulations, des ronflements de violoncelle, des aigrettes de feu; un style qui vous entrerait dans l’idée comme un coup de stylet, et où votre pensée enfin voguerait sur des surfaces lisses, comme lorsqu’on file sur un canot avec bon vent arrière ».

Madame Bovary, roman moderne, est aussi une critique acerbe d’une certaine société où rien ne change jamais vraiment. De nombreux thèmes, novateurs à l’époque de ce roman incontournable, trouvent encore leurs prolongements dans l’époque actuelle. Les écarts de salaires entre hommes et femmes, les éternels débats sur les droits et les devoirs liés à la féminité, les problèmes de surendettement, les faux savants qui glosent devant un public nombreux et crédule, les cloisons presqu’étanches entre classes sociales, l’avidité dans la consommation, les effets d’une frustration permanente et voulue… Si l’on se donnait la peine de les chercher tous, on pourrait faire de nombreux parallèles…

Au moment de sa sortie, c’est « l’atteinte aux bonnes mœurs » qui a marqué les lecteurs, plus que le caractère original du roman. Les bonnes mœurs ayant quand même évolué, il reste la qualité littéraire et la modernité de ce roman à apprécier, lors d’une lecture (ou d’une relecture) qui permettra de savourer ce style dense, souple et musical qu’on range trop facilement chez les classiques… et dont bien des modernes pourraient s’inspirer!

 

Les heures souterraines

Au long d’une journée (horaires de bureau), les trajectoires parallèles de deux personnages. D’un côté, Mathilde, quarantenaire, cadre dans le service de marketing d’une grande entreprise. De l’autre, Thibault, médecin urgentiste. Tous les deux sillonnent Paris à leur façon, l’un en voiture, l’autre sous terre. Deux trajectoires semblables car ces deux-là, sans se connaître, éprouvent la même lassitude face à la vie urbaine, à la vie tout court.

Mathilde vit un véritable cauchemar dans l’entreprise où elle travaille. Victime de harcèlement de la part de son supérieur, elle est totalement mise à l’écart, vidée de sa substance, de sa raison de vivre. Thibault, lui, vit un échec amoureux et se demande si la voie qu’il a choisi lui convient vraiment.

Si Delphine de Vigan parle avec justesse des épreuves que traverse Mathilde et parvient à se mettre dans sa peau, cela est moins vrai avec Thibault, qui semble moins « achevé », comme personnage. Il est plutôt une esquisse, avec des zones encore un peu floues. La ville, dans son inhumanité, est parfaitement décrite : les étendues maussades, les embouteillages incompréhensibles, les transports en commun qui ressemblent à des wagons à bestiaux, la solitude dans la foule, l’ignorance de l’autre comme bouclier de survie, l’incapacité à sortir de la cuirasse qu’on se construit peu à peu. De même, l’écriture reflète cette sécheresse d’âme qui gangrène la ville. C’est une vision juste mais partielle et subjective cependant. Un constat d’échec d’une société qui se veut basée sur le progrès et finit par broyer ceux qu’elle est censée servir. C’est un roman noir dans le sens où les germes d’espoir n’ont ni assez d’énergie, ni assez de lumière pour éclairer un peu ces personnages dévitalisés.

C’est un livre qui sonne juste mais qui, cependant, m’a laissée sur ma faim car son pessimisme renvoie à une vacuité un peu morbide. Toute cette énergie dépensée pour rien? Vraiment? Si ces deux solitudes n’étaient pas destinées à se rencontrer, j’aurais aimé, au moins, que leurs doutes et leurs réflexions débouchent sur un acte, positif ou non. Or, à la fin du livre, ne demeure que le vide.

Les heures souterraines, Delphine de Vigan, JC Lattès, 17 €

 

13 heures

Avis aux amateurs de polars et aux fans : le nouveau livre de Deon Meyer vient de sortir. Je me suis jetée dessus sans trop tergiverser car j’ai lu tous les précédents et n’ai pas été déçue, loin de là.

13 heures. C’est le temps qui s’écoule entre le début et la fin du livre.

Ce nouvel opus commence avec une course-poursuite. Il est cinq heures du matin. Une jeune touriste américaine est traquée par une groupe d’hommes, prêts à tout pour la retrouver et qui ne paraissent pas animés de bonnes intentions… Un peu plus tard, Benny Griessel, inspecteur à la brigade des homicides du Cap est réveillé en sursaut. On l’appelle d’urgence sur le lieu d’un crime. Une femme a été retrouvée la gorge tranchée. Puis une heure et demie plus tard, une autre femme se réveille d’une longue nuit alcoolisée pour découvrir son mari, mort à côté d’elle. Evidemment, elle ne se souvient de rien…

Benny Griessel traverse les romans de Deon Meyer, tantôt personnage principal, tantôt secondaire. Ancien alcoolique, il tente d’arrêter de boire pour sauver son mariage et pouvoir retourner vivre avec sa femme. Il attend une promotion et, dans cette police complètement transformée, en raison de la discrimination positive, il peine à trouver sa place. Son supérieur, en attendant, l’a chargé de former les recrues prometteuses du service. Il doit composer avec les caractères et les origines sociales des uns et des autres, superviser trois enquêtes à la fois. Ses idées se brouillent. La tentation d’un verre n’est pas loin. C’est trop pour un seul homme. Cependant, il ne mollit pas. Une vie est en jeu, celle d’une jeune femme qui pourrait presque être sa fille. Alors Benny court, toute la journée… et le lecteur, les mains et les yeux littéralement ligotés, ne peut pas s’empêcher de le suivre.

Je n’en dirai pas plus sur l’histoire pour ne pas risquer de la déflorer. L’univers de Deon Meyer est captivant et dépaysant. Ses personnages, bien bâtis, ont de l’épaisseur et une humanité qui touche le lecteur. Les décors, dans une Afrique du Sud en pleine mutation, sont toujours finement décrits et on a l’impression d’y être, de mieux comprendre, aussi, les enjeux de cette société qui essaie de bâtir une nouvelle entente sans laisser libre cours à la colère, qui court toujours ici et là.

C’est un très bon polar pour lequel on hésite : doit-on se laisser captiver et le lire d’une traite ou bien le savourer, petit à petit, en prenant garde d’en laisser un peu pour les jours suivants?

Le dilemme de tous les amateurs de bons livres! 😉

Le site de Deon Meyer pour ceux qui voudraient des photos des lieux décrits dans les romans…

13 heures, Deon Meyer, Seuil Policiers, 25€

 

La vie d’une autre

Marie, vingt-cinq ans, récemment embauchée, décide d’aller fêter ça dans un restaurant avec ses amis. Elle est attirée par un des hommes présents dans le restaurant. Il s’appelle Pablo, c’est un beau brun ténébreux qui finit par l’emporter dans ses bras. Ils passent la nuit ensemble. Au matin, Marie s’éveille. Douze ans se sont écoulés. Elle est mariée à Pablo et ils ont trois enfants. Elle ne comprend pas. Il doit y avoir une erreur. Pourtant elle se souvient bien des évènements de la veille. Elle est certaine de n’avoir pas rêvé… Alors d’où sortent ces têtes blondes? Et où a-t-elle attrapé ces petites rides au coin des yeux? Marie pourrait s’affoler, courir chez un psychiatre. Elle n’en fait rien. Elle veut comprendre seule le pourquoi de cette amnésie sélective. Elle se met alors à enquêter sur cette femme qu’elle a été pendant douze ans et qu’elle a fait disparaître en une nuit…

Frédérique Deghelt, belle brune aux longs cheveux et aux grands yeux tantôt rieurs, tantôt pensifs, est un auteur qui préfère l’ombre à la lumière. Peut-être est-ce pour cette raison que son nom était demeuré si confidentiel que je n’en avais jamais entendu parler… Il a fallu le mystère des correspondances entre un album de jazz produit par quelqu’un qui porte son nom pour que je remarque son roman dans les rayonnages de la bibliothèque. Mais le hasard a bien joué!

L’écriture de Fred Deghelt est fluide. L’histoire happe le lecteur et l’emmène sur ses chemins, sans lui laisser d’autre choix que de la suivre… Avec curiosité et un peu de frayeur, on suit Marie dans sa découverte du monde. En douze ans, en effet, c’est fou comme les choses ont changé. Apparition des portables, d’Internet… autant d’outils que Marie n’a jamais utilisés. Dans ces conditions comment donner le change? Entre rire et esquive, l’héroïne cherche à en savoir toujours plus sans jamais se trahir… Au moment d’écrire cette histoire, l’auteur a cherché à se mettre dans la peau du personnage, à se faire peur pour mieux explorer les possibilités de ce récit. Et elle y est arrivée puisque le lecteur, à son tour, se glisse dans la peau, les yeux, les doigts de Marie et avec elle ré-apprend son monde.

C’est un récit plein d’énergie, avec de belles questions sur la vie de couple, l’amour, l’installation d’une certaine routine, l’intuition des enfants… On en sort revigoré, avec à son tour, l’envie de prendre la plume… même si c’est juste pour chanter les louanges de La Vie d’une Autre…

La vie d’une autre, Frédérique Deghelt, Babel, 8,50€

Pour ceux qui veulent en savoir plus sur le processus narratif et l’auteur : Une vidéo sur Fred Deghelt

Extrait :

Zoé se réveille dans le taxi qui nous ramène à l’appartement. Il pleut. Blottie contre moi, elle regarde les gouttes qui dégoulinent le long de la vitre. J’appuie mon nez contre sa tête, elle sent le beurre sucré, le gâteau. En revenant, je fais une halte dans une grande surface… qui livre. Entre les rayons, nous jouons à attraper les boites. Zoé les garde entre ses mains, puis les pose dans le chariot derrière elle quand je lui en tends une nouvelle. Une vraie complicité existe et je découvre à quel point on peut partager de toutes petites choses avec un être qui ne parle pas encore. Tout en découvrant pour la première fois une petite fille qui est la mienne, je sens la trace d’un lien puissant et très différent de tout ce que j’ai pu connaître autrefois.

 

No et moi

Lou Bertignac, 13 ans et des Converse toujours mal lacées aux pieds, est une jeune fille précoce qui n’en finit pas de s’interroger sur le monde. En classe de seconde, très en avance pour son âge, elle est inévitablement décalée, un peu solitaire, épaulée seulement par le rebelle de la classe, Lucas, qui lui a donné le charmant surnom de Pépite. Solitaire, Lou l’est aussi dans sa famille. Une mère dépressive qui ne la voit plus, un père débordé qui pratique souvent l’amour paternel façon brasse coulée… les soirées autour du dîner sont loin d’être drôles.

Sur un coup de tête, Lou décide de faire un exposé sur les sans-abri pour le cours de Monsieur Marin. Elle a repéré une fille, à la gare du Nord et se dit qu’elle pourrait peut-être l’aborder pour l’interroger. C’est ainsi qu’elle fait la connaissance de No, dix-huit ans et plus toutes ses dents, jeune zonarde qui tire derrière elle une valise bourrée à craquer, son seul trésor.

No et Lou se retrouvent dans un café pour discuter. Lou essaie d’en savoir plus sur la vie de No. Celle-ci est imprévisible. Tantôt loquace, tantôt mal lunée. Elle s’anime soudain puis tombe dans un mutisme incompréhensible. Pourtant, au fil des jours, Lou parvient à apprivoiser No et même à s’en faire une amie. Très vite, il lui parait impensable de ne pas aller plus loin dans sa démarche. Faire un exposé, c’est une bonne idée. Dénoncer l’injustice c’est un premier pas. Mais tenter de la réparer, c’est encore mieux. Un soir, Lou prend son courage à deux mains et demande à ses parents d’accueillir No…

Delphine de Vigan écrit là un roman sensible qui a vite fait de captiver le lecteur. Lou est surdouée mais elle pourrait très bien ne pas l’être : tous les jeunes de son âge sont sensibles à ces sujets, et plus particulièrement à l’injustice. C’est peut-être même le moment où l’on interroge le plus pertinemment le monde, sans hypocrisie et avec l’idée qu’il est possible de faire changer les choses. Ce roman, qui pourrait paraître d’emblée naïf est en réalité une réflexion sur l’humain et les choix qu’il fait, contraint ou non. C’est aussi une réflexion sur la société actuelle où les zones de non-vie se multiplient et se banalisent. Il faut le regard d’une enfant pour enfin y remettre une saine indignation.

No et moi, Delphine de Vigan, editions JC Lattès, 14 €

 

La fille des Louganis

Bien sûr il y a la Grèce.
Brûlante. Omniprésente.
Et puis il y a Pavlina, véritable héroïne d’une tragédie qui pourrait être antique mais se passe dans les années 50, quand l’honneur d’une femme ou d’une famille primait  tout.
Dans la famille Louganis, les secrets sont bien gardés, jusqu’au jour où… l’amour fait éclater la vie comme une pastèque trop mûre. Pavlina, enfant choyée en fera les frais pour toujours.
Je ne veux pas dévoiler davantage cette histoire qui , malgré sa densité, tient en 238 pages à peine. Sachez que vous y trouverez quelques poussières de Destin, des grains de cet heureux hasard qui provoque de belles rencontres, de la poudre d’or qui fait luire l’amitié dans la nuit la plus sombre.
Car, après l’amour et après l’abandon, vient le temps de la quête…
La fille des Louganis, Metin Arditi, collection BABEL.

La tournée d’automne

C’est un phénomène qui ne se produit que rarement. Après un petit tour dans les rayonnages de la médiathèque, je reviens à la maison les bras chargés de livres. Je les feuillette un à un et c’est là que le miracle peut se produire. Dès les premiers mots, je suis accrochée. Je repousse les autres livres et me plonge dans la lecture de l’ouvrage. Ça n’arrive pas souvent mais c’est ce qui s’est passé avec La Tournée d’Automne. Un livre qui ne paie pas de mine. Un petit livre de poche, pas très épais. Une couverture qui n’a rien d’aguicheuse et une quatrième de couv’ qui laisse planer le mystère.
C’est l’histoire d’un Chauffeur, celui du bibliobus qui, tous les étés, entreprend sa tournée dans les petits villages de la Côte Nord québécoise. Or, cette année-là, alors qu’il s’apprête à partir pour la dernière fois, il croise le chemin d’une troupe d’artistes français, en tournée eux-aussi. Parmi eux, il y a Marie, avec qui le Chauffeur découvre vite des liens, des affinités secrètes, tissées par-dessus les airs et les mers. Cette tournée partagée sera l’occasion de faire plus ample connaissance et peut-être, de reprendre confiance dans la vie.
La Tournée d’Automne, Jacques Poulin, collection BABEL.