Long week-end

C’est comme ça, la blogosphère (1) : ça bruit, ça chuchote, ça insuffle dans les bronches du lecteur un souffle épique, ça distille dans ses oreilles le nom de quelques auteurs indispensables, ça fourmille d’idées de textes tous plus alléchants les uns que les autres… Et c’est ainsi, à force d’une fréquentation assidue, que je me suis retrouvée avec ce livre dans les mains. Je n’ai vraiment pas fait exprès. Je vous le jure! Il m’a sauté tout seul dans les bras, du haut de sa pile, à la librairie. A croire qu’il m’attendait! Tel un bon gros matou, il a passé une partie du week-end sur mes genoux. Complaisant jusqu’au bout, il s’est laissé lire du début à la fin. Et maintenant, me voilà bien embêtée car comment faire aussi bon que le billet sur In Cold Blog? Vous suggérer de ne pas le lire? Ce serait contraire à l’éthique des blogueurs! Procrastiner? J’ai déjà assez abusé de ce verbe là… Allez, un peu de courage, en ce lundi matin, Gwé, lance toi!

Bon, d’accord… Mais c’est bien parce que c’est vous!

Adele et Henry. Un couple étrange, pas au sens classique du terme puisqu’il s’agit de la mère et du fils. Ils vivent à l’écart, dans un petit lotissement, évitant au maximum les échanges, les rencontres. Henry, jeune teenager (il a tout juste treize ans mais possède une maturité bien supérieure à son âge réel) sait bien que sa mère est bizarre. Qu’elle ne ressemble pas aux autres mères, qu’il croise parfois. Sans réel travail, affolée à l’idée de sortir de sa maison, sans amour et sans ami, elle a de curieuses sautes d’humeur, des réactions imprévisibles qui mettent Henry mal à l’aise. Cependant, puisque son père est parti reconstruire une famille à quelques rues de là, le jeune garçon se sent investi du devoir de prendre soin de celle qui l’a mis au monde.

Or, un jour, alors qu’Adele s’est risquée à emmener son fils faire quelques courses au supermarché, voilà qu’un inconnu les aborde. Il est blessé mais pas vraiment inquiétant. Il demande de l’aide, qu’on lui prête asile pour quelque temps. Adele accepte et ramène Frank – c’est le nom de l’homme – chez elle. Très vite, elle et son fils comprennent que Franck s’est évadé de prison. Mais curieusement, l’inconnu n’a pas une attitude très inquiétante. Au contraire, énergique, doux, respectueux, il apporte avec lui un vent de nouveauté qui renouvelle l’air un peu saturé dans lequel Henry et sa mère évoluaient jusqu’alors. Finies les boites de soupes Campbell, Frank fait la cuisine comme un chef. Fini l’ennui dans la chaleur des après-midis, Frank sait comment distraire un jeune garçon. Fini le silence, la radio chante et dans le salon, Adele et Frank dansent…

Si Henry est soulagé d’avoir enfin de l’aide pour prendre soin de sa mère, il est aussi inquiet à l’idée que cet homme puisse faire voler en éclats leur vie à l’abri du monde car entre lui et Adele, l’amour est presqu’immédiat. Love at first sight… A treize ans, on ne connait rien à la vie, même si cette vie s’est chargée de vous faire mûrir trop vite. En plein doute, ne sachant pas s’il peut faire confiance à cet étranger, Henry est tenté de s’en débarrasser, y compris par des moyens peu appropriés.

Roman d’apprentissage, histoire d’amour, radiographie des conséquences d’un acte fondateur, manuel sur la puberté, ce livre peut se lire de bien des manières. Le style de Joyce Maynard, sans tambour ni trompette, sans artifice non plus, emmène doucement le lecteur sur le chemin de ce récit dont l’éclat se révèle au fil des pages, jusqu’au dernier mot. Les personnages prennent tout de suite toute leur consistance et sont particulièrement attachants. A coups de plume légers, l’auteur décrit parfaitement les peurs, les doutes et les espoirs des uns et des autres. Un livre à offrir à ceux qu’on aime ou bien à s’offrir pour une pause délicate et pleine de charme, loin de la frénésie de la blogosphère… 🙂

Long week-end, Joyce Maynard, editions Philippe Rey, 19€

(1) appelée aussi « blogochose », in Petit Flipo Illustré

 

In love with Flaubert…

Comment résumer la vie d’un homme? C’est là une entreprise démesurée et presqu’impossible, surtout quand l’homme s’appelle Gustave Flaubert! Pourtant, dans cette biographie – Gustave Flaubert, une manière spéciale de vivre – Pierre-Marc de Biasi parvient non seulement à dresser un portrait de l’auteur qui sonne juste mais aussi à nous faire entrer dans son intimité, dans ses pensées, dans sa manière même de concevoir l’écriture et le roman, et cela sans jamais abuser de l’extrait ou de la citation (défaut commun à beaucoup de biographies!).

Très tôt, Gustave Flaubert a été attiré par les mots, par le fait d’écrire. A neuf ans à peine, il se jette dans la langue française avec ardeur, inventant des histoires, écrivant de courtes pièces de théâtre… Ce goût, dès lors, ne le quitte pas et il n’aura de cesse de pouvoir s’y consacrer tout entier. Après des études avortées et un problème de santé assez grave – que Michel Onfray décrirait sans doute comme le hapax existentiel de l’écrivain – il peut enfin se lancer, tête baissée, dans ce qui lui tient à cœur : l’écriture.

Cette biographie a pour sous-titre : Une manière spéciale de vivre. D’emblée, en effet, Flaubert a voulu accorder sa vie au pas de son art. L’une nourrissait l’autre, en permanence. Et vice-versa. Avec cependant le souci de transformer ses observations, son vécu de manière à les rendre impersonnels, dégagés de toute la subjectivité de l’auteur dans l’œuvre. « C’est un de mes principes qu’il ne faut pass’écrire.(…) Je ne veux pas considérer l’art comme un déversoir à passion, comme un pot de chambre un peu plus propre qu’une simple causerie, qu’une confidence. Non! Non! La Poésie ne doit pas être l’écume du cœur. » Outre ce souci d’impersonnalité, Flaubert a révolutionné le romanesque en imposant la relativité des points de vue, une certaine conception du vague et le refus de conclure.

Curieux de tout, aimant jouir du sentiment de force et de liberté que lui procurait une course à cheval sur une grande plage normande ou dans le désert, passionné par les femmes et les voyages, fidèle et exigeant en amitié, Flaubert prétendait que le Paradis se trouvait « sur le dos des chevaux, dans le fouillement des livres ou entre les deux seins d’une femme! » Ayant une conception élevée de son art et de lui-même, Flaubert posait les fondations de chacun de ses romans comme on se lance un défi. C’est ce que montre Pierre-Marc de Biasi dans son analyse fouillée et complète des méthodes de travail de l’écrivain qui ne se passait rien : dix fois, il recommençait une page, la « gueulait », pour en chasser assonances et répétitions.

Je ne prétends pas ici résumer l’œuvre de de Biasi mais seulement tenter de vous en donner le goût. Cette biographie d’un homme passionné et passionnant – mais que le commun des mortels connaît mal parce qu’il n’est plus, dans l’esprit de beaucoup, qu’une réminiscence vague du bac de Français – se lit avec la facilité d’un roman. L’auteur, captivé par son sujet  (il a écrit une dizaine de livres sur Flaubert) en parle comme d’un ami. Il nous rend ce grand écrivain infiniment proche, profondément humain, d’une exigence qui l’honore, visionnaire même, si l’on songe à l’Education Sentimentale qui, re-découverte un siècle après sa parution, n’avait pas pris une ride.

Que vous soyez apprenti-écrivain, passionné par la littérature ou simple passant sur ce blog, je vous en conseille vivement la lecture! Si vous vous laissez tenter, vous risquez fort de finir dans le même état que moi : in love with Flaubert! 🙂

Gustave Flaubert, une manière spéciale de vivre. Pierre-Marc de Biasi, Grasset, 21€50

La commissaire n’aime point les vers

Je l’attendais impatiemment. D’abord contrariée par l’impossibilité de trouver ce roman policier dans les librairies où je l’ai cherché, j’ai dû ensuite prendre mon tour car mon mari a eu la primeur de cet opus à l’élégante couverture jaune et noire, au petit goût de Chapeau Melon et Bottes de Cuir mâtiné de James Bond… Mais une fois que je l’ai eu dans les mains, je ne l’ai plus lâché! Et en deux soirées, je l’ai dévoré…

On s’attache très vite aux deux personnages principaux, la commissaire Viviane Lancier et son adjoint, le lieutenant Augustin Monot qui forment un couple de sparring-partners de choix, tant dans les dialogues que dans leur fonctionnement… Il faut dire qu’on pourrait difficilement trouver plus dissemblables : d’un côté, une femme flic, fonceuse, pas très cultivée, qui se débrouille comme elle peut dans sa vie en solitaire, obsédée par son poids. De l’autre, une grande tige, un homme jeune et pourtant flegmatique, lettré, un peu naïf, sincère, impatient de bien faire. Entre eux, c’est le charme qui opère même si aucun des deux ne veut l’admettre… Or, les voilà mis sur la piste d’un étrange sonnet que d’aucuns attribuent à Baudelaire. Trouvé dans des circonstances énigmatiques, ce poème semble porter la poisse à tous ceux qui s’en approchent, de près ou de loin… Très vite, Lancier et Monot sont largués. Emmêlés dans les querelles d’experts, les prophéties d’une voyante, les témoins plus ou moins fiables, ils pataugent et se font régulièrement rappeler à l’ordre par leur supérieur qui veut des résultats. La presse, agitée par une dir’com plus ambitieuse que son ministre, n’est pas en reste et contribue à troubler l’eau saumâtre dans laquelle baigne toute cette histoire…

Ce qui charme, avant tout, dans ce roman, c’est le style et l’humour avec lequel l’auteur campe ses personnages et déroule son histoire. On sourit, on rit, on se dit que c’est bien vu. Le tandem Viviane/Augustin amuse le lecteur qui s’attache, c’est obligé… C’est une lecture très agréable, un vrai divertissement. L’histoire prend parfois des allures abracadabrantesques cependant et j’ai trouvé que Viviane manquait de ces petits tics, de ces habitudes qui marquent la féminité. Pas de sac, pas de maquillage, pas de séance d’auto-questionnement dans le miroir… Comme d’autres blogueuses, je n’ai pas compris son geste à la fin… qui casse l’effet de réel. Nul doute qu’après un tel acte, elle va devoir, dans le prochain tome, se pencher sur ses abîmes intérieurs en compagnie d’un psychologue chevronné pour comprendre pourquoi elle a fait ça… car je suis sûre qu’elle ne le sait pas elle-même!

George Flipo, le père de cette Commissaire, possède un blog sur lequel il narre ses aventures d’écrivain, dévoilant avec malice les coulisses de ses créations. A visiter d’urgence… mais seulement après avoir lu le livre!

La commissaire n’aime point les vers, Georges Flipo, La Table Ronde, 18€

Un avis totalement différent, celui de Schlabaya, qui n’a pas apprécié ce premier opus des aventures de Viviane

 

Le vertige des auteurs

Devant attendre encore un peu avant de me plonger avec délices dans La Commissaire n’aime point les vers, je me suis consolée avec Le Vertige des Auteurs. Bien m’en a pris car l’humour féroce de Georges Flipo a réussi à gommer le gris d’un sinistre après-midi de samedi.

Il y a du Don Quichotte en Sylvain Vasseur, personnage central du Vertige des Auteurs… Comme l’hidalgo de la Manche, les mots (des lettres de réclamation qu’il écrit pour Air Hexagone) lui montent à la tête et il suffit du petit coup de pouce de son patron et d’une mise à la retraite anticipée pour qu’il se prenne pour un chevalier des lettres… A peine son pot de départ terminé, Sylvain Vasseur entre en écriture… Son acharnement à devenir un auteur, un vrai, un de ceux qu’on publie, va littéralement bouleverser sa vie.

Les premières pages sont trompeuses. Le lecteur ne peut, en effet, s’empêcher d’éprouver un peu de compassion pour cet homme, broyé par la restructuration, friand des égards que les puissants lui témoignent, naïf dans un monde sans pitié, qui croit qu’il suffit de vouloir pour pouvoir. Mais très vite, au fur et à mesure que Sylvain Vasseur ouvre les vannes de son égoïsme – négligeant sa femme, trahissant ses amis pour mieux se consacrer à sa future gloire – le lecteur reconsidère sa position et c’est avec une jubilation non-feinte qu’il suit l’aspirant écrivain dans ses aventures calamiteuses. N’ayant rien à dire et encore moins à écrire, le plumitif se jette à corps perdu dans le concept et invente l’histoire récursive… L’auto-fiction ne dit pas son nom. La belle Arlette se lasse. La photocopieuse tourne à plein régime. Sylvain est mûr pour toutes les compromissions…

Rien n’est épargné à cet anti-héros d’un genre nouveau. On rit de ce parcours du combattant, mâtiné de chemin de croix, tout en se demandant quelle est la part de vécu chez Georges Flipo, cet auteur facétieux qui sur-parfait son personnage pour mieux le détruire en vol…(seuls les initiés comprendront le double clin d’œil… digne du meilleur Sylvain Vasseur!). La description du monde de l’édition et de ceux qui aspirent à y entrer est sans pitié. Et il faut toute la douceur d’Arlette que ces bouleversements révèlent à elle-même pour compenser un peu le mordant du trait… A mettre entre les mains de ceux qui cachent un manuscrit dans leur tiroir et des autres (on ne sait jamais…).

Dès son arrivée à l’hôtel, Sylvain passa en revue sa garde-robe. Durant l’année, les écrivains s’habillent en costumes noirs et chemises kaki ou blanches, ouvertes. Mais en vacances? Le bermuda à carreaux lui allait bien, mais faisait trop américain. Le jeans était envisageable, surtout s’il trempait le bas dans l’eau de mer. « Excusez-moi, je marchais le long de la grève, comme je le fais tous les soirs, et je me suis fait surprendre par une vague un peu forte… » Oui, l’histoire sonnait bien, mais il devrait la répéter à chaque invité. Il préféra descendre avenue Carnot et acheta un pantalon blanc dont les plis étaient trop marqués. Il le passa sous la douche et le garda sur lui. Dans quelques heures, il serait sec tout en restant défraîchi, parfait, ça ferait écrivain.

Le vertige des auteurs, Georges Flipo, le Castor Astral, 15€

 

Sous la tonnelle

L’histoire se déroule à Beyrouth en 2006. La narratrice y est venue pour les funérailles de sa grand-mère. Alors que la famille et les amis défilent pendant trois jours dans le salon, pour présenter leurs condoléances, elle se réfugie dans le boudoir et, tout en parcourant les lettres et les cahiers ayant appartenus à son aïeule, elle se remémore son enfance et les heures heureuses passées dans cette maison, entourée d’un jardin luxuriant. Sa grand-mère, femme d’exception, veuve très jeune, a vécu dans ce lieu malgré la guerre civile, s’accrochant à ses livres, ses plantes et ses chats, aimant sans compter amis, ennemis, famille, employés, inconnus… Libre et généreuse, elle a toujours représenté un modèle pour sa petite-fille éperdue d’amour et de fantaisie, qui alors, étouffait dans une famille bourgeoise un peu trop  conventionnelle. Mêlant souvenirs, réflexions, citations, extraits de lettres, la pensée de la narratrice s’égare dans une mémoire foisonnante, cherchant une réponse qui n’existe pas.

Très bien écrit, d’une grande justesse, le récit déroule d’abord cette complainte de la perte, dans les souvenirs d’un pays dévasté et divisé, d’où la beauté, pourtant, n’est pas absente. Et juste au moment où l’on pourrait se lasser de ce panégyrique, le récit bascule avec l’apparition d’un jeune inconnu. Son histoire, racontée sous la tonnelle où fleurit le jasmin, révèle alors une femme plus complexe et mystérieuse qu’elle n’apparaissait dans les yeux de sa petite-fille. Il y est aussi question d’un prisme très ancien, symbole de toutes ces facettes qu’on porte en soi et qu’on utilise, ou non, au gré des évènements, des rencontres, de la vie. Des facettes que les autres, souvent, n’imaginent pas…

A la croisée des chemins entre destins particuliers et déchirements de l’histoire, ce deuxième roman, dense et riche, d’Hyam Yared dresse un très beau portrait de femme.

Il t’offrit la maison de tes rêves. Avec du vert et des couleurs à profusion. Des grimpants. Bougainvilliers. Jasmins. Hortensias. Gardénias. Ton jardin embaumait plusieurs rues avoisinantes. Tu aurais pu vivre sans pierre. Jamais sans le vert. « Un arbre vous prolonge, disais-tu. Vous étend à l’infini. » C’est ce que tu voulais pour toi. Pour les autres. Pour toute personne qui traversait la grille de ton jardin.

Sous la tonnelle, Hyam Yared, Sabine Wespeiser Editeur, 21€

 

L’année brouillard

L’intrigue de ce roman est simple. Une jeune femme, Abby, se promène sur une plage de San Francisco avec Emma, six ans et demi. La petite est la fille de Jake, l’amoureux d’Abby. Ce jour-là, il fait relativement froid, il y a du brouillard et très peu de promeneurs sur la plage. Emma veut gambader. Abby lui lâche la main et, durant quelques secondes seulement, voit son attention attirée par le cadavre d’un bébé phoque. Quand elle relève les yeux et cherche Emma du regard, l’enfant a disparu.

Ce roman est celui d’une quête. Celle de Jake bien sûr, mais surtout celle d’Abby qui se sent coupable de n’avoir pas suffisamment fait attention à Emma. Elle veut à tout prix réparer son inattention et pour cela, il n’y a qu’une solution : retrouver la petite. Commence alors pour elle et pour le père de l’enfant un véritable cauchemar où l’espoir le plus insensé le dispute au désespoir le plus noir. La disparition d’Emma creuse un vide immense entre eux. Leur amour se délite au fur et à mesure que les jours passent, sans apporter la moindre piste. Le temps se dilate, s’alourdit et chaque journée n’est consacrée qu’à la recherche l’enfant. Toute leur énergie se concentre sur ça : chercher inlassablement, mobiliser les bénévoles, quadriller chaque quartier de San Francisco, distribuer des affiches, trouver à tout prix des indices.

Abby n’en finit pas de fouiller sa mémoire, persuadée qu’elle détient la clé qui lui permettra de remonter la piste jusqu’à cette enfant qu’elle chérit plus que tout. Aidée par une voisine bibliothécaire qui lui fournit des livres afin de l’aider à orienter ses recherches, Abby finit par douter de ce qu’elle a vraiment vu, de ce dont elle se souvient. La mémoire est malléable, sensible et, comme sur les photos qu’Abby développe dans sa chambre noire, deux images peuvent très bien se superposer et pourtant donner l’impression de n’en former qu’une seule.

L’année brouillard évoque aussi l’amour maternel. Un amour qui n’est pas inné – puisque la propre mère d’Emma n’a jamais manifesté autre chose que de l’indifférence à l’égard de sa fille – mais plutôt construit, au fur et à mesure que la relation se développe. La disparition d’Emma fait prendre conscience à Abby qu’elle aime Emma comme sa propre fille, plus encore qu’elle n’aime Jake. Et comme reliée à l’enfant par un fil invisible, elle ne désespère jamais. Elle garde foi et reste persuadée que sa volonté, son opiniâtreté vont lui permettre de retrouver la petite.

Ce livre est assez long – un peu plus de cinq cents pages – et ce serait mentir que de dire qu’il n’y a pas, parfois, des longueurs, des répétitions. Mais cela contribue à donner cette impression de dilatation du temps, à évoquer le ressassement dans lequel se trouvent les personnages qui essaient de comprendre le « pourquoi », le « comment » sans jamais y parvenir. Le cauchemar traversé par Jake et Abby en devient presque tangible et on se réjouit, en tant que lecteur, de n’avoir pas besoin d’attendre une année entière pour découvrir le dénouement de cette histoire très prenante.

A lire aussi, les avis de Cuné et de Cathulu

L’année brouillard, Michelle Richmond, Buchet-Chastel, 25€

 

La diagonale du traître

C’est d’abord le billet de Cuné qui m’a donné envie de lire ce recueil de nouvelles. C’est ensuite l’envie de découvrir ce que Dialogues, grande librairie de Brest (voire « la plus grande librairie du grand Ouest! »), pouvait faire en tant que jeune maison d’édition. Poussée par ces deux forces (quasi-)irrésistibles, je me suis donc procuré ce recueil d’Hervé Hamon, La diagonale du traître. Un ensemble de douze nouvelles qui abordent, chacune à sa manière, la trahison ou ce que l’on suppose telle, sous ses formes les plus variées… Petit bémol par rapport à l’analyse de Cuné, je n’ai pas été emballée partoutes ces histoires. Certaines, et notamment celles derrière lesquelles on sentait un certain vécu, m’ont parues de bien meilleure qualité que d’autres, plus « bateau », dirais-je, pour rester dans l’ambiance brestoise (où j’étais d’ailleurs hier!).

Nouvelle star fait partie de celles qui m’ont le plus emballée, tant le regard porté sur la célébrité, le désir de paillettes et de strass qu’on peut trouver en toute midinette est juste. Une soif de reconnaissance doublée d’un individualisme forcené et d’une certaine aptitude à la manipulation. Mais telle n’est pas prise celle qui croyait l’être, telle pourrait être la morale déformée de cette histoire.

Evidemment, Zouzou, c’est pas les histoires d’amour qui l’encombrent. Parce qu’elle a rien pour elle, rien de rien. Déjà qu’elle est négresse, c’est pas de pot. Mais, ça encore, y ‘en a qui assument. Le pire, avec Zouzou, c’est qu’elle est hyper-grosse. Et pas qu’un peu. Grosse, grosse, voyez. Je dirais pas énorme parce que c’est désobligeant, mais limite, carrément limite. Limite énorme. Ses bras, on dirait des cuisses, et ses cuisses, on ne sait pas trop quoi dire.

Dans Dégage, un homme se voit largué du jour au lendemain et sans ménagement. Il essaie de survivre, de faire bonne figure mais il semble que pour son ex-femme, cela ne soit pas encore suffisant. Mr Singh nous fait voyager en Inde d’une manière très particulière et 53ème Congrès dévoile le vrai visage de la politique à la française. Dans Tellement formidable, on comprend comment se prennent – ou pas! – les décisions dans le milieu de la production télévisuelle. Les descriptions sonnent juste et ce sont les travers de notre société moderne qui sont observés, grossis et dont le dérisoire ou le ridicule finit par nous sauter au visage.

Le protocole était toujours le même. Seules les têtes changeaient. Très souvent. Pas les petites têtes, non. Les grosses, les pensantes, les têtes de décideurs, les têtes à budget. Avant de les rencontrer, il fallait gravir les marches, passer sous le portique de détecteur de métaux, se présenter à l’accueil où on remettait aux visiteurs un badge contre une pièce d’identité, prendre l’ascenseur et s’élever dans la cathédrale de verre, dominer le vertige du vide s’ouvrant sous les pieds, enfiler trois couloirs et s’arrêter enfin à une sorte d’espace d’attente, non-lieu garni de fauteuils en mousse.

L’infidèle, avant-dernière nouvelle du recueil, est peut-être celle qui m’a touchée le plus car elle aborde ce moment de maturité où se flétrissent les illusions qu’on avait encore sur le monde et cette confiance, naïve, en une intelligence forcément victorieuse.

Ce que j’ai découvert, en « montant » à Paris pour préparer le concours, c’est l’abâtardissement de l’esprit, c’est l’avilissement de la pensée, c’est le règne absolu, sans vergogne, du conformisme le plus extrême, d’un conformisme raffiné, délibéré. Non point le règne de l’habitude, le poids de l’héritage. C’est plus réfléchi, plus conscient. Un abaissement collectif, cynique, stratégique. Un formatage raisonné.

Après avoir refermé le recueil, on a envie de l’ouvrir de nouveau, de piocher certains passages au hasard, d’entamer une deuxième lecture, plus approfondie. Car les nouvelles, malgré leur brièveté, sont un condensé de vie qui en dit plus long que certains romans.

Nota bene : un code permet de télécharger les nouvelles sur iPhone, iPod et autres petits jouets modernes… Bien utile quand on veut lire dans un métro bondé ou le soir, sous la couette, sans déranger l’autre! 🙂

La diagonale du traître, Hervé Hamon, éditions Dialogues, 17€50

 

Avec les olives

Nous sommes en 1938. Sur les rives du lac de Côme, la petite ville de Bellano bruit d’une grande activité. C’est que la veuve Fioravanti vient de mourir et cette mort paraît suspecte. Aurait-on affaire à un meurtrier, voire plusieurs?

Dans cette chronique divertissante, vous trouverez une belle galerie de portraits, par familles entières. Grands-parents, parents, rejetons terribles… Le curé, le maire, le capitaine des carabiniers, les épouses et les putains, les voyous et les fous… Ils sont tous là, avec leurs petits et leurs grands problèmes, tâchant de vivre, dans un Italie qui ne se ressemble plus, bien que l’ingéniosité du petit peuple permette souvent de contourner les obstacles que le fascisme dresse.

A la lecture de ces destins qui se croisent et parfois s’entre-croisent, on s’imagine facilement dans un film en noir et blanc de Fellini ou de Visconti. Des drames qui tournent à la rigolade; une bonne humeur, teintée de supersitition et de roublardise; des tempéraments explosifs et d’étranges curiosités. Avec des accents très méditerrannéens parfois. Andrea Vitali tamise l’âme italienne pour nous en donner un instantané, criant de conformité avec ce l’on imagine de cette Italie des années 30/40 : féconde, bonne vivante, faussement insouciante, avec un goût marqué pour les tragédies qui se finissent en happy ends!

Avec les olives! cependant ne tient pas tout à fait les promesses de la quatrième de couverture. Truculent? Pas assez. Il manque du nerf à ce récit – c’est peut-être dû à la traduction, qui souvent, rabote un peu le charme des particularismes culturels… L’histoire se traîne un peu. On sourit, certes mais c’est tout. Et puis dans cette foule bigarrée, il est parfois difficile de s’y retrouver. On repart quelques pages en arrière, on revient. Ah oui, Ernesto Maccado, c’est le capitaine des carabiniers, c’est vrai… On voudrait un peu plus d’excès, quelque chose qui mette du piment, de la fantaisie, de l’impertinence dans ce roman que se veut drôle avant tout… Pour l’effet « couleur locale », mieux vaut aller voir chez Camilleri, par exemple. Et pour le grain de folie, chez Stefano Benni.

A conseiller aux amoureux de l’Italie qui seront sans doute  à même de savourer tous les clins d’œil d’Avec les olives.. sans se casser les dents sur les noyaux!

Ludovico était au-dessus, au lit. Pour lui faire payer la connerie des pigeons, son père l’avait mis à un régime maison et travail : à la droguerie, avec lui, du matin au soir, et au lit de bonne heure. Le linge sale se lavait en famille, il allait se charger lui-même de remettre ce vagabond dans le droit chemin. La semaine avait passé tranquillement, Cucco semblait avoir perdu son envie de faire l’âne… (…)

Avec les Olives, Andrea Vitali, éditions Buchet-Chastel, 24€50

 

Madame Bovary

Je l’avais déjà lu pourtant! Mais je ne me souvenais que des lieux communs qui surnagent dans les conversations pseudo-littéraires… Emma Bovary, femme frustrée et tragique… En fait, j’étais à côté de la plaque. Une lecture qu’on fait à dix-huit ans ne ressemble pas à celle qu’on fait vingt ans plus tard. J’ai infiniment apprécié cette deuxième lecture du roman le plus connu de Gustave Flaubert, Madame Bovary. J’en ai savouré chaque paragraphe.

Je l’ai lu d’abord comme le témoignage fidèle des mœurs et des usages d’une époque. Les descriptions, d’une grande minutie, permettent de se figurer les scènes dans les plus petits détails. L’éducation de Charles Bovary, les noces d’Emma et de Charles, l’aménagement de leur intérieur, la ferme du père Rouault, le bal à la Vaubyessard : autant de lieux et d’évènements qui prennent vie, sans effort, grâce à la plume précise de Flaubert.

Il (le vestibule) était pavé de dalles en marbre, très haut, et le bruit des pas, avec celui des voix, y retentissait comme dans une église. En face, montait un escalier droit, et à gauche une galerie donnant sur le jardin conduisait à la salle de billard dont on entendait, dès la porte, caramboler les boules d’ivoire. Comme elle la traversait pour aller au salon, Emma vit autour du jeu des hommes à figure grave, le menton posé sur de hautes cravates, décorés tous, et qui souriaient silencieusement, en poussant leur queue.

Admirez la concision de l’auteur qui, en quelques lignes nous décrit les lieux, leur grandeur, leur disposition, l’émerveillement caché d’Emma  (« comme dans une église »), la qualité des hommes présents (« décorés tous »), leur vêtement et leur goût pour ce jeu (« qui souriaient silencieusement »), tout cela avec les bruits en fond, dans une langue riche et bien rythmée qui sonne parfaitement si, d’aventure, on lit le texte à voix haute.

Madame Bovary,  récit d’une femme mal mariée et prisonnière d’une province sans intérêt, est aussi, évidemment, une réflexion sur la société d’alors et la place qu’elle accorde aux femmes. Emma, intelligente, sensible et volontaire, se sent entravée, autant par ses jupes que par le rôle auquel on la confine. Elle cherche à s’affranchir des pesanteurs de sa condition par  la religion, les hommes puis par l’argent mais toujours elle retombe, victime de sa féminité.

Elle souhaitait un fils; il serait fort et brun, elle l’appellerait Georges; et cette idée d’avoir pour enfant un mâle était comme la revanche en espoir de toutes ses impuissances passées. Un homme, au moins, est libre; il peut parcourir les passions et les pays, traverser les obstacles, mordre aux bonheurs les plus lointains. Mais une femme est empêchée continuellement. Inerte et flexible à la fois, elle a contre elle les mollesses de sa chair avec les dépendances de la loi. Sa volonté, comme le voile de son chapeau retenu par un cordon, palpite à tous les vents; il y a toujours  quelque désir qui entraîne, quelque convenance qui retient.

Tout est dit et en si peu de mots! Et c’est encore Flaubert qui résume le mieux cet art de bien écrire qu’il s’est efforcé de mettre en œuvre dans ce roman qu’il mit cinquante-six mois à élaborer:

« un style qui sera rythmé comme le vers, précis comme le langage des sciences, et avec des ondulations, des ronflements de violoncelle, des aigrettes de feu; un style qui vous entrerait dans l’idée comme un coup de stylet, et où votre pensée enfin voguerait sur des surfaces lisses, comme lorsqu’on file sur un canot avec bon vent arrière ».

Madame Bovary, roman moderne, est aussi une critique acerbe d’une certaine société où rien ne change jamais vraiment. De nombreux thèmes, novateurs à l’époque de ce roman incontournable, trouvent encore leurs prolongements dans l’époque actuelle. Les écarts de salaires entre hommes et femmes, les éternels débats sur les droits et les devoirs liés à la féminité, les problèmes de surendettement, les faux savants qui glosent devant un public nombreux et crédule, les cloisons presqu’étanches entre classes sociales, l’avidité dans la consommation, les effets d’une frustration permanente et voulue… Si l’on se donnait la peine de les chercher tous, on pourrait faire de nombreux parallèles…

Au moment de sa sortie, c’est « l’atteinte aux bonnes mœurs » qui a marqué les lecteurs, plus que le caractère original du roman. Les bonnes mœurs ayant quand même évolué, il reste la qualité littéraire et la modernité de ce roman à apprécier, lors d’une lecture (ou d’une relecture) qui permettra de savourer ce style dense, souple et musical qu’on range trop facilement chez les classiques… et dont bien des modernes pourraient s’inspirer!