Antoine et Isabelle

Vincent Borel a écrit un roman ambitieux qui colle à l’histoire du XXème siècle.

Tout commence quand le narrateur, à l’occasion d’une soirée mondaine et arrosée, discute avec Florian, un « jeune qui monte à la télé », fervent partisan des thèses révisionnistes qui prétendent que les camps de concentration ne sont que pure affabulation. Or, il se trouve que le grand-père du narrateur a été interné… il sait donc de quoi il parle. Mais l’insouciance avec laquelle le jeune fat a assené ses arguments, si symbolique de notre époque qui ne veut jamais se retourner sur son passé de peur que les souvenirs ne nuisent au bonheur artificiel et surfait dont publicitaires et marchands nous rebattent les oreilles, agit comme un aiguillon. Il est temps de dire, de témoigner pour que l’amnésie volontaire et irresponsable qui a cours aujourd’hui cesse enfin. Et quoi de mieux que de raconter cette histoire familiale qui mêle ses branches à celle du siècle dernier? Ce livre est une manière de rendre hommage et justice à ces courageux grands-parents dont le destin personnel s’est toujours confondu avec l’Histoire…

Dans Antoine et Isabelle, le lecteur suit deux familles : l’une espagnole et l’autre française.

Les Vives sont de petits paysans qui ont émigré à Barcelone dans l’espoir de trouver du travail et une vie meilleure. Emblématique d’une génération qui rêve d’un monde plus juste, ils font partie de cette masse populaire et ouvrière qui travaille dans des conditions abominables, peine à se loger ailleurs que dans des taudis, voit ses enfants mourir de maladie quand ce n’est pas de faim. Cherchant à se débarrasser du poids des traditions et de l’Eglise, avides de connaissances et de savoir, soucieux des droits de femmes, ils sont prêts à agir pour offrir à leurs enfants un monde différent.

Les Gillet, eux, sont des industriels lyonnais fortunés et chanceux en affaires, qui considèrent les ouvriers comme des alcooliques et/ou des enfants, vis à vis desquels il convient de faire preuve de la plus ferme autorité. Une famille où les alliances économiques tiennent lieu d’histoire d’amour, où tout est pensé et fait pour la maximisation du profit et de l’argent – sans considérations humanistes ou politiques… Ce qui compte c’est d’être du côté des puissants…

C’est le contraste entre ces deux familles, entre ces deux classes, qui donne tout son relief à cette histoire. Bien documenté, servi par une plume incisive, ce livre illustre à merveille les deux courants qui animent, encore aujourd’hui, malgré les dénégations des puissants, la société. L’envie de progrès et la tentation de la Réaction. Nourri par les évènements du XXème siècle, ce livre trouve son parfait prolongement aujourd’hui, à l’heure où les marchés (version moderne des Deux cents familles), aidés par leurs amis politiciens, prétendent liquider tous les acquis du conseil national de la Résistance et remettre au goût du jour précarité, insalubrité et pauvreté. Malgré les combats menés par tous les Vives de la Terre, force est de constater que presque rien n’a changé : une petite minorité détient toujours une majorité de l’argent et du pouvoir.

Un extrait parmi tant d’autres que je voudrais aussi reproduire :

Il regrette surtout de ne pas être peintre. Dans les souks, les longs vêtements laissent flotter les désirs. Les regards brûlent, des senteurs de magie bousculent les narines, les couleurs ont des turbulences traîtres. La chair du désert est brute et sans fard, incandescente. Elle palpite d’une vérité que n’atteignent  pas les atours du bordel bourgeois. Dans les cours, les femmes libres et suantes, le mamelon palpitant, enduisent leurs cuisses d’une huile ambrée. Ces mêmes mains roulent les boulettes de viandes, coupent les légumes. Elles rient aux éclats et leurs voix rauques bousculent l’homme hispanique.

Au rayon des critiques, je regrette surtout que les personnages mis en scène par Vincent Borel n’aient pas plus de « chair ». Ils manquent de profondeur et restent trop souvent « théoriques », comme seulement chargés d’illustrer une thèse… On ne peut pas s’attacher à de tels personnages, ni vraiment les accompagner dans leurs aventures. Curieusement, j’ai surtout lu ce roman comme une invitation à réfléchir aux événements actuels afin de trouver le courage et la force de résister. Et ce qui m’a fait l’apprécier, malgré ses défauts.

Résister, oui, le mot peut paraître un peu fort et néanmoins, c’est de cela qu’il s’agit. Le bien commun est fragile et il a été terriblement malmené ces dernières années, au nom d’une crise qui, à force, semble perpétuelle… Il serait peut-être temps que les gouvernants prennent soin de leurs populations plutôt que des marchés…

Merci à Dialogues qui m’a permis de découvrir cet ouvrage qui fera partie de la sélection de la Rentrée Littéraire 2010

Antoine et Isabelle, Vincent Borel, Sabine Wespieser éditeur, 24€ (sortie courant août)

3 réflexions sur « Antoine et Isabelle »

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