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A travers les champs bleus

79726879_oJ’ai découvert la plume de Claire Keegan avec le recueil de nouvelles L’antarctique et poursuivi sur ma lancée avec Trois lumières. Enchantée par la prose de l’auteur, les images évoquées, la force des histoires, je ne pouvais qu’avoir envie de découvrir cette balade à travers les champs bleus. Yvon, fin psychologue, a alors eu la bonne idée de me prêter ce recueil.

Huit nouvelles développées sur deux cents cinquante-six pages : cela dit déjà l’épaisseur de chaque histoire. L’auteure prend son temps – et c’est appréciable – pour installer ses personnages dans les décors d’une Irlande rugueuse, venteuse et dure. Les hommes n’y ont pas le beau rôle. Ils sont lâches, mous, lubriques. Les femmes y sont au contraire volontaires et courageuses, un peu folles aussi parfois.

Claire Keegan a l’art de concentrer dans ses nouvelles tout l’esprit de cette île à nulle autre pareille. Sa force, ses déchirements, sa rudesse, sa pluie et son herbe verte sur le noir des tourbières, la rousseur de ses enfants. Ce recueil est un véritable enchantement. Ma nouvelle préférée est sans doute La fille du Forestier. Et Chevaux noirs celle qui m’a le moins plu. Pour le reste, c’est du grand art. Si vous ne l’avez pas encore lue, 2013 sera l’année où vous découvrirez Claire Keegan. Il le faut. Absolument!

Les billets d’Yvon et de Jérôme.

Journal d’un parfumeur

Je me suis toujours sentie particulièrement proche de la nature. Peut-être est-ce la raison pour laquelle j’ai toujours été sensible aux parfums. Du cresson près d’une source particulièrement pure, une pivoine juste éclose dans le jardin, une prune dévorée par les guêpes, l’iode et le sable, l’odeur métallique des vieux métros parisiens, celle des vestiaires du gymnase… je pourrai en aligner ainsi sur des pages et des pages. Et évoquer ensuite Jardins de Bagatelle, le parfum de mes vingt-ans, et tous ceux qui ont suivi…

Pas étonnant dès lors que mon œil ait été attiré par ce Journal d’un parfumeur, de Jean-Claude Ellena. L’homme est, depuis, 2004, le parfumeur exclusif de la maison Hermès. Vous connaissez sans doute quelques unes de ses créations : Un jardin en Méditerranée (un pur délice… ) ou bien Terre d’Hermès (totalement irrésistible…) et d’autres que je ne vais pas citer sinon mon billet va ressembler à une publicité…

Dans ce journal, Jean-Claude Ellena évoque son métier de nez à travers de multiples facettes : son apprentissage à Grasse, les rapports inévitables mais souvent conflictuels entre la création et le marketing, la recherche de nouvelles associations, la visite aux producteurs de matière première, la naissance d’une idée, la réminiscence d’un souvenir et sa traduction en parfum… Il parle des incessants tâtonnements, de la solitude qui seule permet la création, des idées fulgurantes et de celles qui mettent du temps à s’imposer, des modes aussi…

A travers cette évocation, c’est un peu le principe universel de la création – un processus qu’on peut essayer de cerner mais pas encore mettre en flacon… Comparée tantôt à l’écriture « la haute parfumerie est donc condamnée à inventer un nouveau propos olfactif, une nouvelle écriture« , tantôt à la musique « je travaille de mémoire sur des variations de quelques thèmes qui me sont personnels et que j’essaye de corriger, de revoir, d’amener plus loin, ailleurs, autrement, dans leur expression« , la parfumerie est avant tout un art.

Mais cet art, dans notre monde moderne, doit composer aussi avec la Tendance :

L’ogre Economie a besoin de nourriture. Son appétit est féroce et il n’accepte pas de maigrir. Il manque cependant de curiosité, d’attrait pour la nouveauté, et désire qu’on lui repasse toujours le même plat : La Tendance.

Avec les impératifs économiques et sanitaires :

Aujourd’hui, il est difficile d’ouvrir la voie à des goûts ou des odeurs nouveaux, car nous vivons non seulement dans un monde où prédomine la traçabilité, mais aussi à une époque où il faut tout justifier. Inventer une odeur aussi novatrice que le fut l’ambre de parfumerie ou le goût du Coca-Cola en son temps, est désormais une gageure, un exploit. Nous sommes passés en quelques années d’une demande d’explication louable à une demande de justification moralisatrice.

Au final, c’est à une promenade méditative et olfactive que nous convie Jean-Claude Elléna à travers ce journal qui cerne avec délicatesse et sensibilité les enjeux de la création. Une création qui ne peut exister que si elle parvient à résister à la facilité, aux tentatives de normalisation qu’entraîne la mondialisation, à l’oppression d’une économie qui voudrait pouvoir mesurer et le monde et les rêves des hommes…

Ce n’est pas le marché qui nivelle le propos olfactif, c’est ce que nous lui offrons. A partir de ce constat, je suis entré petit à petit en résistance. Ainsi je combats la parfumerie en « uniforme », celle qui parade dans l’agréable, clame la performance et cherche à s’imposer car, en se normalisant, elle ne peut ni se ressourcer, ni se renouveler.

Journal d’un parfumeur, Jean-Claude Ellena, Sabine Wespieser Editeur, 17€

Le Minotaure 504

Kamel Daoud est un journaliste et un écrivain algérien. Dans les nouvelles qui composent ce recueil, il évoque l’Algérie d’aujourd’hui et la quête de sens de ses habitants. A travers quatre portraits, il dessine des trajectoires empêchées dans l’Algérie contemporaine qui semble n’avoir pas encore digéré son Histoire.

La première nouvelle éponyme raconte l’histoire d’un chauffeur de taxi qui rêve et craint Alger tout à la fois et jamais ne parvient à y entrer.

Gibril au kérosène évoque un ancien militaire qui a réussi à fabriquer un très beau prototype d’avion que personne ne veut acheter, par peur ou indifférence.

C’est donc ce peuple qui ne fonctionne pas. Il ne croit pas aux miracles. On y devient plus célèbre lorsqu’on tombe que lorsqu’on décolle. Je ne sais pas d’où ça vient. Peut-être, sûrement, du passé. Nous avons été tellement écrasés que le jour où nous nous sommes levés notre échine est restée courbée. […] Ce peuple était creux de l’intérieur depuis trop longtemps et vivait sous terre à force d’aimer ses racines et d’en parler sans cesse. Pour lui, on ne pouvait voler dans le ciel que si on était un oiseau, un Américain, un avion importé, un mort ou une cigogne.

Dans la troisième nouvelle – L’ami d’Athènes – un coureur de fond participe aux Jeux Olympiques d’Athènes, puise en lui toute son énergie pour non pas gagner la course mais courir, courir sans s’arrêter, comme s’il fallait enfin envisager de dépasser les frontières, qu’elles soient mer ou désert.

J’ai compris surtout que jamais il ne fallait que je m’arrête, même si mes poumons étaient déjà deux grosses braises, qu’il me fallait aller au-delà de la ligne d’arrivée, que je ne devais pas être trompé par les applaudissements et que j’avais quelque chose à faire au bout de quelque chose à atteindre.

Einfin, dans la dernières nouvelle, La préface du Nègre, on assiste au combat, perdu d’avance, entre deux générations, deux manières de concevoir la vie et l’Histoire. Alors qu’il est chargé d’écrire l’histoire personnelle d’un ancien combattant pour l’Indépendance rongé par la maladie, le narrateur a ces mots :

Une seule histoire qui, bien qu’entamée dans des chants et des fusils, ne pouvait finir qu’ainsi, dans des bégaiements, comble de cette Indépendance qui lui avait donné la victoire mais pas les moyens de la raconter et qui me donnait les moyens d’écrire dans un pays où il ne se passait plus rien. Le pire était qu’il estimait que je devais lui servir de nègre non parce qu’il me payait mais parce que je devais payer une dette en quelque sorte, une dette à celui qui m’avait offert ce pays sur un plateau sans s’apercevoir qu’il en avait déjà mangé plus de la moitié.

Ces nouvelles, à travers ces hommes « ordinaires plongés dans des situations extraordinaires », posent des questions essentielles : Où va-t-on? Quelle est la direction à suivre? Qu’est-ce qui peut donner du sens à nos actes? Et comment échapper enfin à la pesanteur de l’Histoire qui semble avoir tout figé depuis 1962?

Bien que n’ayant que peu de connaissances sur la situation de l’Algérie contemporaine, j’ai beaucoup apprécié la lecture de ces courtes nouvelles. La langue y est riche, cinglante souvent, mais aussi poétique. La plume de Kamel Daoud appuie là où ça fait mal pour mieux inviter au dépassement, à la construction d’une autre Algérie, comme si, malgré les erreurs des pères, les enfants possédaient encore tout l’avenir entre leurs mains. Mais curieusement, il n’y a pas de femmes dans ce recueil, ou alors seulement à l’état de personnages très secondaires, épouses ou mères… Ça aussi, c’est révélateur d’un certain état d’esprit, non?

Merci à Dialogues Croisés 

Le Minotaure 504, Kamel Daoud, Sabine Wespieser éditeur, 13€