Archives pour la catégorie Tragique

Rue de la Fontaine

C’est au salon du livre de Rennes que j’ai acheté ce roman de Loïc Le Guillouzer, paru aux éditions Diabase. Je l’ai choisi pour découvrir une des collections de cette maison – Histoires et Territoires – qui fait la part belle aux témoignages romancés, ce qui bien évidemment m’intéresse puisque je suis amenée, par mon métier d’écrivain public, à contribuer à la transmission des récits de vie.

Rue de la Fontaine, c’est l’histoire de Rose, enfant née hors mariage (à une époque où c’était encore très mal vu) dans un petit hameau breton, au début des années 50.

Rose va d’abord vivre une enfance idyllique, chez ses grands-parents maternels, qui exploitent une petite ferme. Là, dans la liberté et l’insouciance, elle découvre les plaisirs simples d’une vie entre ciel et mer. Mais à l’âge de huit ans, elle est contrainte d’aller vivre chez sa mère, en banlieue parisienne. Celle-ci s’est mariée et a eu d’autres enfants. L’adorable petite sauvageonne passe, le temps d’un voyage en train, du paradis à l’enfer. Sa mère, en effet, reporte toute la haine qu’elle éprouve pour le père de Rose, qui l’a abandonnée à son sort, sur son enfant. Commence alors une période noire pour la fillette. Coupée de ceux qui l’aiment, à la merci d’une mère au bord de la démence, incapable de suivre une scolarité normale et perdue dans un environnement qui n’est pas le sien, Rose résiste comme elle le peut…

Racontée dans une langue simple, cette histoire se lit très facilement. L’atmosphère de la Bretagne des années 50 et 60 est bien restituée, de même que celle des banlieues qui font éclore, comme une couronne d’épines autour de la capitale, des quartiers sans âme où s’entasse une population déjà défavorisée. On ne peut qu’être ému par le calvaire subi par la jeune et courageuse Rose. Si d’un côté, la noirceur et la haine prennent une place importante dans ce roman, l’amour et l’amitié y figurent aussi en bonne place, en contrepoids nécessaire et, pour finir, salvateur… Un roman qui intéressera tous les passionnés de renaissance celtique et les amateurs d’histoires vraies.

Rue la Fontaine, Loïc Le Guillouzer, éditions Diabase, 18€

L’année brouillard

L’intrigue de ce roman est simple. Une jeune femme, Abby, se promène sur une plage de San Francisco avec Emma, six ans et demi. La petite est la fille de Jake, l’amoureux d’Abby. Ce jour-là, il fait relativement froid, il y a du brouillard et très peu de promeneurs sur la plage. Emma veut gambader. Abby lui lâche la main et, durant quelques secondes seulement, voit son attention attirée par le cadavre d’un bébé phoque. Quand elle relève les yeux et cherche Emma du regard, l’enfant a disparu.

Ce roman est celui d’une quête. Celle de Jake bien sûr, mais surtout celle d’Abby qui se sent coupable de n’avoir pas suffisamment fait attention à Emma. Elle veut à tout prix réparer son inattention et pour cela, il n’y a qu’une solution : retrouver la petite. Commence alors pour elle et pour le père de l’enfant un véritable cauchemar où l’espoir le plus insensé le dispute au désespoir le plus noir. La disparition d’Emma creuse un vide immense entre eux. Leur amour se délite au fur et à mesure que les jours passent, sans apporter la moindre piste. Le temps se dilate, s’alourdit et chaque journée n’est consacrée qu’à la recherche l’enfant. Toute leur énergie se concentre sur ça : chercher inlassablement, mobiliser les bénévoles, quadriller chaque quartier de San Francisco, distribuer des affiches, trouver à tout prix des indices.

Abby n’en finit pas de fouiller sa mémoire, persuadée qu’elle détient la clé qui lui permettra de remonter la piste jusqu’à cette enfant qu’elle chérit plus que tout. Aidée par une voisine bibliothécaire qui lui fournit des livres afin de l’aider à orienter ses recherches, Abby finit par douter de ce qu’elle a vraiment vu, de ce dont elle se souvient. La mémoire est malléable, sensible et, comme sur les photos qu’Abby développe dans sa chambre noire, deux images peuvent très bien se superposer et pourtant donner l’impression de n’en former qu’une seule.

L’année brouillard évoque aussi l’amour maternel. Un amour qui n’est pas inné – puisque la propre mère d’Emma n’a jamais manifesté autre chose que de l’indifférence à l’égard de sa fille – mais plutôt construit, au fur et à mesure que la relation se développe. La disparition d’Emma fait prendre conscience à Abby qu’elle aime Emma comme sa propre fille, plus encore qu’elle n’aime Jake. Et comme reliée à l’enfant par un fil invisible, elle ne désespère jamais. Elle garde foi et reste persuadée que sa volonté, son opiniâtreté vont lui permettre de retrouver la petite.

Ce livre est assez long – un peu plus de cinq cents pages – et ce serait mentir que de dire qu’il n’y a pas, parfois, des longueurs, des répétitions. Mais cela contribue à donner cette impression de dilatation du temps, à évoquer le ressassement dans lequel se trouvent les personnages qui essaient de comprendre le « pourquoi », le « comment » sans jamais y parvenir. Le cauchemar traversé par Jake et Abby en devient presque tangible et on se réjouit, en tant que lecteur, de n’avoir pas besoin d’attendre une année entière pour découvrir le dénouement de cette histoire très prenante.

A lire aussi, les avis de Cuné et de Cathulu

L’année brouillard, Michelle Richmond, Buchet-Chastel, 25€

 

Madame Bovary

Je l’avais déjà lu pourtant! Mais je ne me souvenais que des lieux communs qui surnagent dans les conversations pseudo-littéraires… Emma Bovary, femme frustrée et tragique… En fait, j’étais à côté de la plaque. Une lecture qu’on fait à dix-huit ans ne ressemble pas à celle qu’on fait vingt ans plus tard. J’ai infiniment apprécié cette deuxième lecture du roman le plus connu de Gustave Flaubert, Madame Bovary. J’en ai savouré chaque paragraphe.

Je l’ai lu d’abord comme le témoignage fidèle des mœurs et des usages d’une époque. Les descriptions, d’une grande minutie, permettent de se figurer les scènes dans les plus petits détails. L’éducation de Charles Bovary, les noces d’Emma et de Charles, l’aménagement de leur intérieur, la ferme du père Rouault, le bal à la Vaubyessard : autant de lieux et d’évènements qui prennent vie, sans effort, grâce à la plume précise de Flaubert.

Il (le vestibule) était pavé de dalles en marbre, très haut, et le bruit des pas, avec celui des voix, y retentissait comme dans une église. En face, montait un escalier droit, et à gauche une galerie donnant sur le jardin conduisait à la salle de billard dont on entendait, dès la porte, caramboler les boules d’ivoire. Comme elle la traversait pour aller au salon, Emma vit autour du jeu des hommes à figure grave, le menton posé sur de hautes cravates, décorés tous, et qui souriaient silencieusement, en poussant leur queue.

Admirez la concision de l’auteur qui, en quelques lignes nous décrit les lieux, leur grandeur, leur disposition, l’émerveillement caché d’Emma  (« comme dans une église »), la qualité des hommes présents (« décorés tous »), leur vêtement et leur goût pour ce jeu (« qui souriaient silencieusement »), tout cela avec les bruits en fond, dans une langue riche et bien rythmée qui sonne parfaitement si, d’aventure, on lit le texte à voix haute.

Madame Bovary,  récit d’une femme mal mariée et prisonnière d’une province sans intérêt, est aussi, évidemment, une réflexion sur la société d’alors et la place qu’elle accorde aux femmes. Emma, intelligente, sensible et volontaire, se sent entravée, autant par ses jupes que par le rôle auquel on la confine. Elle cherche à s’affranchir des pesanteurs de sa condition par  la religion, les hommes puis par l’argent mais toujours elle retombe, victime de sa féminité.

Elle souhaitait un fils; il serait fort et brun, elle l’appellerait Georges; et cette idée d’avoir pour enfant un mâle était comme la revanche en espoir de toutes ses impuissances passées. Un homme, au moins, est libre; il peut parcourir les passions et les pays, traverser les obstacles, mordre aux bonheurs les plus lointains. Mais une femme est empêchée continuellement. Inerte et flexible à la fois, elle a contre elle les mollesses de sa chair avec les dépendances de la loi. Sa volonté, comme le voile de son chapeau retenu par un cordon, palpite à tous les vents; il y a toujours  quelque désir qui entraîne, quelque convenance qui retient.

Tout est dit et en si peu de mots! Et c’est encore Flaubert qui résume le mieux cet art de bien écrire qu’il s’est efforcé de mettre en œuvre dans ce roman qu’il mit cinquante-six mois à élaborer:

« un style qui sera rythmé comme le vers, précis comme le langage des sciences, et avec des ondulations, des ronflements de violoncelle, des aigrettes de feu; un style qui vous entrerait dans l’idée comme un coup de stylet, et où votre pensée enfin voguerait sur des surfaces lisses, comme lorsqu’on file sur un canot avec bon vent arrière ».

Madame Bovary, roman moderne, est aussi une critique acerbe d’une certaine société où rien ne change jamais vraiment. De nombreux thèmes, novateurs à l’époque de ce roman incontournable, trouvent encore leurs prolongements dans l’époque actuelle. Les écarts de salaires entre hommes et femmes, les éternels débats sur les droits et les devoirs liés à la féminité, les problèmes de surendettement, les faux savants qui glosent devant un public nombreux et crédule, les cloisons presqu’étanches entre classes sociales, l’avidité dans la consommation, les effets d’une frustration permanente et voulue… Si l’on se donnait la peine de les chercher tous, on pourrait faire de nombreux parallèles…

Au moment de sa sortie, c’est « l’atteinte aux bonnes mœurs » qui a marqué les lecteurs, plus que le caractère original du roman. Les bonnes mœurs ayant quand même évolué, il reste la qualité littéraire et la modernité de ce roman à apprécier, lors d’une lecture (ou d’une relecture) qui permettra de savourer ce style dense, souple et musical qu’on range trop facilement chez les classiques… et dont bien des modernes pourraient s’inspirer!

 

Les heures souterraines

Au long d’une journée (horaires de bureau), les trajectoires parallèles de deux personnages. D’un côté, Mathilde, quarantenaire, cadre dans le service de marketing d’une grande entreprise. De l’autre, Thibault, médecin urgentiste. Tous les deux sillonnent Paris à leur façon, l’un en voiture, l’autre sous terre. Deux trajectoires semblables car ces deux-là, sans se connaître, éprouvent la même lassitude face à la vie urbaine, à la vie tout court.

Mathilde vit un véritable cauchemar dans l’entreprise où elle travaille. Victime de harcèlement de la part de son supérieur, elle est totalement mise à l’écart, vidée de sa substance, de sa raison de vivre. Thibault, lui, vit un échec amoureux et se demande si la voie qu’il a choisi lui convient vraiment.

Si Delphine de Vigan parle avec justesse des épreuves que traverse Mathilde et parvient à se mettre dans sa peau, cela est moins vrai avec Thibault, qui semble moins « achevé », comme personnage. Il est plutôt une esquisse, avec des zones encore un peu floues. La ville, dans son inhumanité, est parfaitement décrite : les étendues maussades, les embouteillages incompréhensibles, les transports en commun qui ressemblent à des wagons à bestiaux, la solitude dans la foule, l’ignorance de l’autre comme bouclier de survie, l’incapacité à sortir de la cuirasse qu’on se construit peu à peu. De même, l’écriture reflète cette sécheresse d’âme qui gangrène la ville. C’est une vision juste mais partielle et subjective cependant. Un constat d’échec d’une société qui se veut basée sur le progrès et finit par broyer ceux qu’elle est censée servir. C’est un roman noir dans le sens où les germes d’espoir n’ont ni assez d’énergie, ni assez de lumière pour éclairer un peu ces personnages dévitalisés.

C’est un livre qui sonne juste mais qui, cependant, m’a laissée sur ma faim car son pessimisme renvoie à une vacuité un peu morbide. Toute cette énergie dépensée pour rien? Vraiment? Si ces deux solitudes n’étaient pas destinées à se rencontrer, j’aurais aimé, au moins, que leurs doutes et leurs réflexions débouchent sur un acte, positif ou non. Or, à la fin du livre, ne demeure que le vide.

Les heures souterraines, Delphine de Vigan, JC Lattès, 17 €