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L’intranquille

Un récent billet d’Asphodèle sur le livre co-écrit par Gérard Garouste et Judith Perrignon m’a donné envie de m’y plonger à mon tour. Je m’y suis donc attelée à l’heure du coucher et … je me suis relevée pour le terminer!

Comment ne pas être touchée, en effet, par la vie et le parcours de ce peintre hors du commun?

La « famille française » semble être un réservoir inépuisable d’inspiration pour les romanciers mais ici, on n’est pas dans la fiction. Et l’enfant qui souffre lorsqu’il réalise que son père est un salaud et qu’en outre, il est dangereux, existe bel et bien. C’est Gérard Garouste, né en 1946, d’un père antisémite qui a profité de l’occupation pour s’approprier des biens juifs et d’une mère soumise, incapable de protéger son fils.

Cette famille bancale, pathologique, va marquer durablement celui qui n’est pas encore peintre mais qui s’adonne déjà au dessin avec passion et il lui faudra entrer dans un pensionnat – celui de Montcel où il croisera Jean-Miche Ribes, Patrick Modiano, etc… – pour se sentir enfin quelque peu libéré…

Comme beaucoup d’enfants en souffrance, il va apprendre à se nourrir ailleurs. Auprès d’un oncle, artiste sans le savoir, qui l’accueille chaque année pour les vacances. Dans le souvenir d’une arrière-grand-mère, Gabrielle de Mansion, dont les « frasques » ont durablement marqué ses descendants et qui a su préférer l’amour et la liberté à la bienséance. Et plus tard, auprès d’Elisabeth, sa femme, qui le soutiendra en toutes circonstances.

D’abord en acceptant un métier « alimentaire » pour permettre à son mari de peindre tranquillement et de trouver sa voie. Puis en étant là lors des crises de folie qui s’abattent sur l’homme à partir de ses 28 ans… Des crises qui sont comme des fuites hors de la réalité, qui le conduisent à des hospitalisations prolongées dans des hôpitaux psychiatriques, à un traitement médicamenteux lourd. Des crises qui lui font redouter les émotions fortes qui le déstabilisent durablement…

Après avoir lu ce livre, je ne m’étonne pas que Michel Onfray soit un des nombreux admirateurs du peintre. L’Intranquille, en effet, montre à quel point l’homme, sa vie et son œuvre sont liées. Gérard Garouste, jeune peintre débutant, a refusé l’inutile et vaine provocation. Au contraire, il a voulu apprendre et travailler comme les « anciens » et partir de cette voie-là pour trouver la sienne propre.

L’artiste le mieux vendu aujourd’hui est Jeff Koons […] et il n’a aucun complexe à dire qu’il s’intéresse plus au prix de ses œuvres qu’à ses œuvres elles-mêmes.[…] Mais il faudra toujours des gens qui peignent, sculptent, écrivent loin du système, dans détester le passé et les règles de l’art, sans renoncer à la sincérité et à l’émotion que notre époque éteint ou détourne à force de surenchère. 

De la même manière, il a rejeté les préjugés familiaux, la religion chrétienne, pour tenter de comprendre ce qu’était le judaïsme, allant jusqu’à apprendre l’hébreu pour revenir – là-aussi – aux sources…

Alors dans ma tête, le va-et-vient s’intensifia  avec le passé. J’avais été instruit par des hommes en soutane, étreint par la violence, l’amour et les préjugés de mon père. Le catéchisme de mon enfance resurgissait. Je me rendais compte que je l’avais enterré un peu vite en me proclamant athée  comme tant d’autres à l’adolescence, il était en moi ce vieux venin, il n’avait rien perdu de sa violence, il fallait le mettre à l’épreuve des textes de ma maturité d’homme. Il me fallait démonter la grande manipulation religieuse et familiale. C’était ça mon sujet et je n’allais plus en changer.

La peinture de Gérard Garouste est complexe, truffée de références et de messages. La lecture de ce livre permet de trouver quelques clés – l’antisémitisme, la spoliation, l’ancêtre écuyère par exemple… – mais sans doute pas toutes. Aussi, ai-je envie de poursuivre ma découverte de cet artiste par L’Apiculteur et les Indiens, un essai où Michel Onfray décrypte justement les mystères de ce peintre hors du commun.

A lire aussi, le billet de Mango

L’intranquille, Gérard Garouste avec Judith Perrignon, L’iconoclaste, 2009

Héritage

Ce livre fait partie des bonnes surprises qu’on prend parfois par hasard lors d’une tournée à la médiathèque.

Andy Larkham travaille dans une maison d’édition minuscule et peu prestigieuse, spécialisée dans les livres de développement personnel. Lorsqu’il apprend le décès d’un ancien professeur qui a longtemps été son mentor, il se rend à l’enterrement mais en raison d’une confusion, il entre dans la mauvaise chapelle. Il assiste à l’enterrement d’un parfait inconnu mais juge qu’il serait déplacé de partir en pleine cérémonie. Or, le mort, Christopher Madigan, a stipulé dans son testament que seuls les présents lors de la cérémonie pourraient hériter de lui. Voilà Andy potentiellement détenteur de 17 millions de livres sterling… 

L’arrivée de cette somme faramineuse va évidemment changer sa vie. Cédant d’abord aux paillettes et la facilité, notre Andy se disperse un peu mais heureusement un de ses amis veille sur lui. Avec le temps, le goût des excentricités s’émousse, la « vue » lui revient et une évidence s’impose à notre nouveau riche : découvrir qui était Christopher Madigan, cet original qui a préféré risquer de léguer sa fortune à de complets inconnus plutôt qu’à sa propre fille qui semble le détester cordialement…

A force d’obstination, Andy va peu à peu lever le voile sur la vie et les malheurs de cet homme étrange qui a fait fortune avec une mine de fer en Austalie et terminé sa vie reclus dans son manoir londonien…

Selon le principe de l’histoire dans l’histoire, Nicholas Shakespeare nous livre ici un roman plaisant et tragique, à la fois. Il y a des moments drôles – Andy s’inspirant des livres de développement personnel pour tenter de donner un sens à sa vie – et d’autres plus émouvants – la relation entre Christopher et sa fille… Abordant les liens d’amitié, de filiation et ceux que peuvent créer aussi tout héritage, il brode une histoire dans laquelle le lecteur entre sans peine. Et à la fin, celui-ci ne peut s’empêcher de se demander : et si c’était moi?

L’avis de Griotte

Héritage, Nicholas Shakespeare, Grasset, 20€90

Le ciel est immense

La narratrice aura bientôt soixante ans. Elle se sent flétrie et a l’impression d’être passé à côté de l’amour et du reste. Aussi, elle préfère s’arrêter là. En finir avec cette vie qui lui pèse… Elle se rend dans un hôtel, dans une station balnéaire endormie et projette de se noyer dans la mer. Mais un jeune garçon curieux va débouler dans sa vie et l’obliger à différer son projet. Comme dans cette histoire universellement connue qu’est le Petit Prince, le dialogue entre la femme et l’enfant s’instaure. Et, un peu malgré elle, un peu pour avoir la paix, elle va s’engager à répondre à quatre questions que l’enfant se pose sur les choses de la vie. Durant ces quelques jours – un jour par question – c’est toute sa vie qu’elle va revoir. Sa vie non pas terne et flétrie, comme elle la voyait à travers son regard déformé. Mais la vie à travers les yeux de ce garçon, un peu sauvage et étrange, qui n’est peut-être, après tout, que le reflet de l’enfant qu’elle a été…

Ce roman de Marie Sabine Roger, publié en 2002, surprend par la richesse de son écriture. La tonalité d’ensemble est très différente de celle de La tête en friche. C’est à un questionnement essentiel sur la vie, ce qui la fait, ce qui la remplit, ce qui la détruit aussi, auquel nous convie ici l’auteur à travers ce personnage de femme sensible et blessée. Une histoire dont le charme opère à travers le foisonnement des mots et la délicatesse des personnages. Voici un extrait que j’aurais pu signer… je ne l’aurais pas mieux dit :

Je n’ai jamais su définir mon type d’homme. Beaucoup auraient pu l’être. Peu le furent vraiment. Je m’attache au détail, au superflu, à l’accessoire : la voix, le sourire, les mains. Ce qui m’émeut pourrait passer inaperçu. Je m’attendris pour une gaucherie, une timidité. J’aime les hommes pour leurs failles, leurs doutes, leurs défaites. Les hommes trop sûrs d’eux m’agacent. Les ignorer, c’est un plaisir puissant. Ce qui me séduit est toujours indicible. Je ne peux conjurer ce sort qui, je le sais, inévitablement m’aliène : je suis touchée au cœur par la vraie gentillesse. La douceur m’est un piège fatal, une glu.

Le ciel est immense, Marie Sabine Roger, Le relié (disponible à la médiathèque de DZ bien sûr!)

L’homme qui aimait les chiens

De l’écrivain cubain, Léonardo Padura, on connait surtout le personnage de Mario Conde, le privé de la Havane. Un autre héros de polar récurrent et très attachant…

Dans L’homme qui aimait les chiens, l’écrivain change de registre. Il suit l’itinéraire de deux hommes qui ont marqué l’histoire. Le premier, Léon Trotski est, au moment où débute le récit, un homme poursuivi par la haine de Staline, qui a fait de lui un exilé, un paria. De la Turquie jusqu’au Mexique en passant par la Norvège, Trotski et les siens sentent, peu à peu, l’étau se resserrer, d’intimidations en menaces. Accusé des pires maux par une machine de propagande à la botte du dictateur, sans soutien ni moyen de se défendre, le fondateur de la IVème internationale sent la fin approcher…

Cette fin prendra le visage de Ramon Mercader, le deuxième homme. Jeune Espagnol poussé par sa mère à se montrer de plus en plus déterminé et héroïque, ce-dernier est bientôt embrigadé par les communistes. Il part en URSS, devient le « Soldat 13 » et reçoit un entraînement intensif pour devenir une véritable machine à tuer. Il prend ensuite le nom d’emprunt de Jacques Mornard et c’est sous cette identité qu’il sera chargé d’assassiner Léon Trotski.

Un troisième homme permet de faire le lien entre ces deux trajectoires : Ivan, un ex-écrivain cubain désabusé, dégoûté par les mensonges de la propagande communiste qu’on l’a obligé à ingurgiter pendant des années et qui rencontre sur une plage un homme qui promène ses chiens, deux barzoïs superbes. Peu à peu, Ivan et l’inconnu se lient et Ivan devient alors le confident d’une stupéfiante histoire…

A travers ces trois portraits, Léonardo Padura revient sur une des plus grandes idéologies du XXème siècle, idéologie dévoyée au profit d’un petit nombre et qui a fracassé des milliers de vies sur les écueils du mensonge et du crime à l’échelle d’un continent.

L’Union soviétique léguerait aux temps futurs son échec et la peur de plusieurs générations en quête d’un rêve d’égalité qui, dans la vie réelle, était devenu le cauchemar de la majorité.

L’homme qui aimait les chiens est un livre dense, extrêmement documenté, un pavé de 650 pages qui vous cale le ventre comme un bortch roboratif. C’est aussi une manière de mettre l’histoire – la petite et la Grande – en perspective, de dénoncer la réalité politique et sociale encore à l’œuvre à Cuba et d’amener chacun à réfléchir, incidemment, sur des choix de société à faire pour l’avenir. Un livre ambitieux et une charge féroce contre toutes les dictatures…

J’ai voulu me servir de l’histoire de l’assassinat de Trotski pour réfléchir à la perversion de la grande utopie du XXe siècle, ce processus où nombreux furent ceux qui engagèrent leur espérance et où nous fûmes tant et tant à perdre nos rêves et notre temps, quand ce ne fut pas notre sang et notre vie, explique Leonardo Padura dans la postface.

Un grand merci à Keisha qui m’a prêté ce roman et en a fait un solide compte-rendu. A lire aussi, le billet très complet d’Ys.

L’homme qui aimait les chiens, Leonardo Padura, Métailié, 24€

L’honneur de Sartine

Depuis que les livres de Jean-François Parot ont fait l’objet d’adaptations télévisuelles, difficile de n’avoir jamais entendu parler de Nicolas Le Floch…

L’honneur de Sartine est le neuvième roman de la série. Le commissaire aux affaires extraordinaires est, cette fois, chargé d’élucider le meurtre d’un ancien conseiller général de la Marine. Ce dernier, mort dans des circonstances mystérieuses, laisse derrière lui une famille où secrets et rancœurs n’en finissent pas de fermenter, et des papiers contenant des informations compromettantes… Sans doute est-ce la raison pour laquelle Sartine, Necker et le roi lui-même s’intéressent de si près à l’affaire… Une fois encore, Nicolas Le Floch, aidé de ses amis, devra faire preuve de courage, d’intelligence et de ruse pour sortir indemne de cette affaire qui n’en finit pas de se ramifier…

Comme toujours, c’est avec plaisir qu’on plonge dans les aventures de Nicolas Le Floch. Cela tient à la langue, d’abord. Jean-François Parot réussit, en effet, à la rendre à la fois très XVIIIème et très moderne. Une langue riche, pleine de locutions oubliées ou surannées, qui donnent un charme indéfinissable à l’ensemble. Cela tient ensuite aux personnages qu’on retrouve d’une aventure à l’autre : Nicolas, bien sûr, lucide et souvent traversé de questionnements douloureux, Bourdaud, son adjoint fidèle, Noblecourt, l’ancien procureur chez qui il loge, Aimée, Catherine, Semacgus, Sanson, La Paulet, et jusqu’aux animaux qui contribuent à donner un bel effet de réel à l’ensemble. La description des repas et des mets, de la manière dont ils ont été « accomodés » a également une grande importance dans le récit et c’est toujours un festin pour le lecteur que de lire ces recettes oubliées…

Si vous aimez les romans historiques et ne connaissez pas encore cette série, précipitez vous sur le premier tome – L’énigme des Blancs Manteaux. Vous mettrez alors le doigt dans un engrenage délicieux qui risque de monopoliser votre attention pendant quelques heures, voire quelques jours…

L’honneur de Sartine, Jean-François Parot, JC Lattès, 18 €

Pour vous mettre en appétit, allez donc faire un tour sur le site officiel de Nicolas… moderne en dépit des apparences, cet homme-là! Une mine d’informations pour les profanes et les habitués, et tous ceux qui aiment jeter un œil aux cuisines.

Le quai de Ouistreham

Du livre de Florence Aubenas, on a déjà beaucoup parlé et même lu des extraits, dans les journaux, ici et là. Pendant, quelques mois, la journaliste est partie chercher, anonymement, du travail du côté de Caen. Après s’être forgé un CV à trous (femme, la cinquantaine, n’ayant pas travaillé pendant dix ans, avec juste son baccalauréat en poche…), elle s’est mise en chasse. D’abord auprès des entreprises d’intérmim qui l’ont brutalement éconduite – « Vous êtes plutôt le fond de la casserole, Madame » – puis après de Pole Emploi – ce prestataire de services qui ne manque pas de rappeler à ses clients qu’à tout moment, ils peuvent être radiés s’ils ne respectent pas leurs devoirs… Là, guidée, orientée, conseillée, elle a suivi un stage et fini par trouver quelques heures de ménage. A bord d’un ferry, dans les bungalows d’un camping, etc…

Si Florence Aubenas, dans ce livre, lève le voile sur la précarité – notamment féminine – et son vécu au quotidien, elle donne surtout à voir l’extrême violence du monde du travail aujourd’hui. A tel point qu’un petit tour dans la jungle, à côté, c’est le Club Med. Des femmes prises, jetées, exploitées, obligées de faire trois heures de trajet pour une heure de travail, dont on ne paye jamais les heures supplémentaires, qu’on fait trimer à la schlague… Evidemment, pas question de se syndiquer ou même de protester, on sait qu’il y en a dix, vingt, cinquante qui attendent de prendre la place. Des robots seraient mieux traités… parce qu’on leur concéderait une valeur. Là, ce qu’on voit, c’est le début d’un retour à la barbarie. L’humain réduit à sa fonction productive, objet qu’on classe en « utile » ou « inutile », et qu’on jette alors sans scrupules, sans de demander ce que cette femme, cet homme va bien pouvoir faire pour survivre… Ceci ne nous regarde pas, diraient les Inconnus…

Eh bien, justement, Florence Aubenas oblige à regarder ce que devient la société française. Un constat terrible mais qui n’est que la partie émergée de l’iceberg. Quoi qu’aient pu en dire les uns et les autres, il faut saluer le courage de cette femme qui a, du journalisme une haute conception, contrairement à nombre de ses confrères qui ne pensent qu’à jouer des coudes pour entrer dans la cour des grands. Qui d’autre aurait eu le cran de faire ça?

Merci à Isabelle, qui m’a prêté ce livre… Désolée d’avoir mis si longtemps à le lire!

Le quai de Ouistreham, Florence Aubenas, Editions de l’Olivier, 19€

L’avis de : Bookomaton, Ladies Room

Le cœur cousu

On m’avait prévenue. On m’avait dit « attention, coup de cœur assuré »…  Alors, je vous rassure tout de suite : j’ai beaucoup aimé le roman de Carole Martinez et j’y ai retrouvé les sensations éprouvées à la lecture de Jours de Colère de Sylvie Germain. Bien que ces deux livres n’aient rien en commun, ils narrent tous les deux des histoires où se mêlent contes, sortilèges et mystères, dans une langue riche et opulente qui entraîne le lecteur très loin.

Le cœur cousu, c’est l’histoire de Frasquita Carasco et de ses filles. Dans un village du sud de l’Espagne, autrefois, la jeune Frasquita se voit transmettre par l’intermédiaire de sa mère une boite dans laquelle elle trouve fils sublimes et aiguilles. Elle s’adonne alors à la couture et devient tellement douée qu’on finit par la dire magicienne. Elle se marie, a des enfants mais sa vie s’écroule lorsque son mari la joue et la perd lors d’un combat de coqs. Ses enfants à sa suite, seulement équipée d’une charrette à bras dans laquelle elle a entassé ses maigres possessions, voilà Frasquita obligée de se lancer sur les routes, allant toujours plus au sud. Elle traverse l’Andalousie, les révoltes paysannes, et toutes sortes de dangers. Elle finit par traverser la mer et rejoindre l’autre continent.

L’épopée de Frasquita est servie par la langue dont use Carole Martinez. Une langue qui porte l’histoire à bout de bras, à bout de souffle. Une langue qui ressemble à la parole d’une conteuse, un soir d’hiver au coin du feu et alors qu’on avance dans ce roman, on redevient un peu enfants, ravis d’entrer dans cet imaginaire merveilleux qu’on rencontre si rarement. Dans une Espagne corsetée de traditions, ligotée par sa supersitition, difficile d’être soi-même et de prétendre à la liberté.

Le monde était calme encore ce soir où ma mère y entra. Certes, des mots étaient déjà prononcés, des couteaux s’aiguisaient dans l’ombre, le silence pleurait. Le ventre du monde vrombissait de milliers de prières murmurées, la foule des désespérés contenue par la peur, par les traditions, par les siècles d’asservissement ne parvenait plus à dégorger sa peine. Le monde était calme mais trois sacs de craie allaient suffire à l’embraser.

Le cœur cousu est un roman magique sur la liberté, la filiation, le don et la transmission.

Le cœur cousu, Carole Martinez, Folio

Lecture commune coordonnée par Zarline sur le blog de laquelle vous trouverez les liens vers les autres billets.

Un jardin à la Marsa

Assia est, comme de nombreuses personnes dans ce pays, issue d’une double culture. Sa mère était française, son père est tunisien. Mais le décès prématuré de sa mère a bouleversé sa vie car Fouad, son père, a alors décidé de quitter la Tunisie pour la France et d’éduquer sa fille dans une seule culture, celle issue des Lumières. Enfermée dans une gangue de silence et de solitude, la petite Assia n’a jamais osé poser de questions à son père. Ni sur sa mère ni sur ses origines. Il faudra qu’elle devienne adulte, rencontre Amine qui l’initiera à l’amour et la langue arabe et qu’elle subisse un grave accident pour qu’enfin, le verrou mis en place par son père sur ses origines saute.

Un jardin à la Marsa est un véritable enchantement. D’abord par les mots : une langue riche, belle qui s’élève au dessus des contingences et des « trucs » d’auteur qu’on voit si souvent ces temps-ci (provocation à deux sous, dépression post-modernum, charabia…). Cécile Oumhani n’a pas peur d’écrire bien, sans jamais tomber dans le « trop ». Sa langue est souple, vivante, puissante. C’est un vrai régal de lecture.

Ce roman a aussi l’art de mettre en valeur cette double culture, sans jamais laisser entendre que l’une est supérieure à l’autre. Si cette situation peut être source d’une grande richesse intérieure, l’auteur montre bien que c’est aussi, parfois, un véritable dilemme. La réaction de Fouad, le père, est à ce titre exemplaire. Parce qu’il ne veut pas que sa fille connaisse ce que sa propre mère a connu, il décide de la protéger en l’emmenant loin du passé, des traditions, des archaïsmes. Mais ce faisant il se coupe d’une partie vitale de lui-même, s’enferme peu à peu dans un rôle qui ne lui va pas et le rend malheureux. Ce qui est dit là, tout en subtilité, c’est la difficulté de l’émigration ( et de son pendant, l’immigration), le risque de ne plus pouvoir être soi-même, tout en ne se sentant jamais comme les autres.

Un jardin à la Marsa, c’est enfin un grand roman d’amour. D’un père pour sa fille, pour sa femme disparue, de deux jeunesses porteuses d’espoir. L’amour pour la culture, sa culture et celle des autres. Un vrai souffle porte ce livre, comme un message d’espoir et de réconciliation.

Ce n’est pas un roman de la rentrée, ce n’est pas un livre qui a fait du bruit. Non, c’est un petit livre tout simple mais quelle richesse! Quel dépaysement! Quelle profondeur! Si vous le trouvez, n’hésitez pas… prenez-le et lisez-le!

Extrait :

Alors, ce soir de printemps naissant, celui des rêves ébranlés, il marche dans la rue où souffle un vent froid, assailli par l’indifférence des pierres, hanté par l’isolement qu’il a voulu, en s’installant dans une ville dont les habitants ont la réputation de vivre repliés sur eux-mêmes. Il a cru s’enraciner à l’ombre de leur indifférence. Mais il comprend qu’il a seulement fait escale.

Un merci géant à Sylire qui m’a permis de faire cette superbe découverte.

Si vous souhaitez en savoir un peu plus sur cette auteure, je vous invite à vous rendre , pour y lire une interview très intéressante où il est question de la création, de l’acte d’écrire, de l’écriture au féminin…

Un jardin à la Marsa, Cécile Oumhani, Paris-Méditerrannée, 15€

Fleur de Sable

Trois amis, unis depuis l’enfance par les bêtises, les fous-rires, les plaisanteries commises ensemble. Christian, Paolig et Germain (sans oublier la sœur de ce dernier, Elisa).

Ça se passe à Douarnenez au milieu des années 50. A cette époque, la ville est encore un grand port de pêche à la sardine et la guerre faire rage entre les pêcheurs de Douarnenez, partisans du filet droit et ceux du Cap (entendez ceux d’Audierne et des environs, et non pas la ville d’Afrique du Sud…) qui utilisent un filet tournant. La mer est au centre de toutes les discussions, la pêche également et il n’existe pas un garçon que cet univers viril et aventureux ne fasse rêver. Aussi, quand, quelques années plus tard, une commande de langoustier est annulée dans le chantier du père de Germain, les trois amis décident de s’associer et de partir pêcher la langouste en Mauritanie. Il faut dire que cette expédition sera aussi un moyen d’oublier les soucis « terriens » (que je ne dévoile pas pour ne pas déflorer l’histoire…).

Fleur de Sable, c’est le récit de cette amitié à trois et de cette aventure que constituait alors la pêche en Mauritanie.

J’ai beaucoup apprécié la lecture de ce livre. Les premières pages entamées, j’étais déjà dans l’histoire. Ayant eu l’occasion de discuter avec des gens âgés, qui avaient pratiqué ce type de pêche et bien connu la Mauritanie, je peux vous assurer que Nathalie de Broc s’est solidement documentée pour écrire ce roman. Elle a même été jusqu’à faire le dernier voyage de la Marie-Jeanne, pour donner plus de vraisemblance à son récit et à se rendre en Mauritanie pour découvrir quelle était l’odeur du désert… Christian, Germain et Paolig sont tour à tour énervants et attachants car ils sont terriblement humains. Avec leurs rêves, qui les portent ou les entravent, c’est selon, leurs regrets, les non-dits dont ils s’entourent… La différence qui grandit peu à peu entre les marins et ceux qui restent à terre est bien montrée, elle aussi. L’auteur a même réussi à glisser quelques préoccupations écologiques dans le récit et décrit admirablement bien les caravaniers du désert.

Comme toujours, ai-je envie de dire, mais ce terme est usurpé car je n’ai lu, pour le moment que deux livres de Nathalie de Broc, il y a l’histoire, rondement menée et puis des thèmes, qui la traversent, plus ou moins développés et qui donnent toute sa profondeur à l’histoire : l’amitié, la trahison, l’amour partagé ou non, le handicap, l’avidité, la patience, les rêves qui se fracassent contre la réalité… En fait, le récit et les personnages sont tellement prenants qu’on regrette que ce roman ne fasse que trois cents pages! Depuis que je l’ai lu,  je ne me promène plus tout à fait de la même façon dans Douarnenez et, parfois, j’ai presque l’impression d’avoir croisé Elisa, Germain et les autres…

L’avis d’Yvon (le Terrible)

Fleur de Sable, Nathalie de Broc, Presses de la cité, 19€90