Trentenaire et célibataire (IV & fin)

Pour ceux et celles qui n’auraient pas suivi, retrouvez toute l’histoire ICI.

Contraintes du quatrième et dernier épisode :

  • lieu : une cave
  • action : elle assiste à une scène à laquelle elle ne devrait pas
  • contrainte d’écriture : évoquer la mort de 24 vaches foudroyées à la Réunion

Episode 4

Elle se demande à quel degré de nullitude – pour reprendre en la parodiant la sortie célèbre de Ségolène ex-future présidente – il faut en être arrivé pour passer sa soirée d’anniversaire avec un type qu’on ne connaissait pas il y a dix heures. Quand elle avait quinze ans, elle imaginait la trentaine comme le plus bel âge. Celui où tous ses rêves se seraient enfin réalisés. Elle n’était pas très exigeante à l’époque. Elle voulait juste un amoureux et un job intéressant. Résultat, elle a trente-cinq ans ce soir, sort avec un barman esseulé dont le front commence à se dégarnir, dont elle ne sait strictement rien sinon qu’il a son permis de conduire et est capable de changer la douille d’un plafonnier, et se connectera lundi matin à l’aube pour signifier à Pôle Emploi qu’elle n’a toujours pas trouvé le job idéal. Ni même de job pourri sous-payé où elle se ferait exploiter sans merci.

Elle soupire et boit une gorgée de rosé. Victor est parti saluer un ami, au bar, évidemment. Elle imagine que tous ses amis sont des pros du shaker. Il l’a invitée dans ce petit restaurant, installé dans une ancienne cave à champagne. Ce n’est pas trop mal, dans le genre gargote, se dit Hélène, avant d’entendre sa deuxième voix, qui est peut-être tout simplement celle de sa mère lui assener : voilà pourquoi tu n’arrives à rien dans la vie, ma cocotte, tu n’es jamais contente, et ne te satisfais jamais de ce que tu as. Elle soupire. Ça l’ennuie de le reconnaitre, mais sa mère intérieure n’a pas tout à fait tort. Chose qu’elle ne dirait jamais à sa mère en chair et en os. Elle devient amère, frustrée. Bientôt, elle aura cinquante ans, des poils au menton et sous les bras, qu’elle ne se souciera plus de retirer et elle en voudra à tous les hommes de la terre parce qu’il n’auront su ni l’employer ni la baiser. 

A la table d’à côté, deux couples sont attablés. Un des hommes a le bras autour des épaules de sa femme. Et sous la table, Hélène le voit clairement, il fait du pied à son ami, assis en face de lui. Elle devrait être indignée, mais elle a juste envie de rire. Parfois, sérieusement, il vaut mieux être seule, non? 

Cela la ramène a la question du jour. Ou plutôt du soir : qu’est-ce qu’elle va faire de Victor, une fois le dîner terminé? Le considérer comme la cerise sur le gâteau avarié de sa vie pourrie? Elle ne peut quand même pas lui proposer d’aller terminer la soirée chez ses parents. Elle imagine la tête de son père, descendant pisser, comme il le fait toutes les nuits, dans son pyjama dont elle ne voudrait même pas faire des chiffons, et la trouvant, elle, sa petite Hélène, nue comme un ver sur le tapis du salon, dans les mains d’un pro du shaker qui ne se ferait pas prier pour la secouer à grands coups de reins. 

Alors chez lui, peut-être? 

Tu sais, tu n’es pas obligée non plus, dit sa mère dans le fond de sa tête, de te faire culbuter juste parce qu’il t’a invitée au restaurant. Si tu commences à céder aux avances de tous ceux qui auront eu pitié de toi, tu vas finir sur le trottoir, ma fille

Oh, ta gueule, Maman. 

– Pardon? dit Victor, éberlué. 

Il est revenu s’asseoir en face d’elle et elle ne l’avait même pas vu, perdue qu’elle était dans le fond de son verre de rosé, qui n’en contient plus, d’ailleurs, du rosé, vu qu’elle a tout bu. 

– Rien, je… Oh, laisse tomber. Je crois que j’ai trop bu. 

Doucement, il prend le verre qu’elle tient entre ses mains comme un calice et le repose sur la table. Voilà qu’il a de nouveau ce sourire tendre et doux qui cet après-midi – bon dieu, c’était seulement cet après-midi?  – lui a donné envie de pleurer. Il n’a pas lâché sa main. 

– J’ai passé une bonne journée, avec toi, Hélène, tu sais. 

– Vraiment? Pourtant… 

Elle est tellement étonnée qu’elle ne remarque pas qu’il est passé au tutoiement. Sa mère intérieure s’agite comme  une furie et déclenche tous les signaux d’alarme – un vrai cockpit en phase d’atterrissage catastrophe! – mais elle la fait taire en lui envoyant quelques jurons silencieux qui ferment le clapet de la pipelette. Elle pense à cet entrefilet vu dans l’Union, hier. Vingt-quatre vaches foudroyées à la Réunion, lors d’un violent orage. Les bovidés devaient avoir le même air abasourdi qu’elle, quand l’éclair les a transformés en vapeur de steak. Drôle d’association d’idées… Il faudrait peut-être qu’elle arrête aussi de se déprécier en permanence. 

– Ma femme m’a quitté, il y a trois ans, poursuit Victor. Pour un autre, évidemment. J’ai cru que je ne m’en remettrais jamais. Tu n’imagines pas le nombre de journées solitaires que j’ai passées, supportant à peine de voir les clients du bar. Je me sentais comme un vieil ours grincheux qui en avait marre du monde, marre de la vie. J’avais l’impression que tout était fini. 

Hélène fait une grimace compatissante. Elle connait ça aussi. 

– Cet après-midi, quand je t’ai vue débarquer, pour la première fois, j’ai pensé à autre chose qu’à moi. J’ai ressenti de l’empathie pour toi. J’ai eu envie… eh bien, de ne pas te laisser seule. J’avais l’impression, dans l’état où tu étais, que tu aurais aussi bien pu sortir du café et aller te pendre. 

– Quand même pas… dit Hélène. Je suis nulle en nœuds. 

Victor rit. 

– J’adore ton humour, dit-il.

– C’est un bon début, dit Hélène souriante. 

– Tu crois que ça n’est que le début? 

– Oh, même pas. Juste un tout petit prologue… 

Ils se sourient. Complices.

– Alors on y va? 

Hélène acquiesce. Elle se lève, suit Victor qui l’attend. Dans la rue, ils marchent un peu, côte à côte. Leurs pas les ramènent vers la place d’Erlon. L’air s’est rafraîchi. Hélène frissonne un peu, avec son petit blouson de faux cuir. Victor le remarque. Il passe alors son bras autour de ses épaules et l’attire dans sa chaleur. Hélène ne résiste pas. Elle se laisse aller contre lui. Qu’il l’emmène où il veut… 

Pour lire les autres textes, c’est ICI.

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