Trentenaire et célibataire (III)

Episode III.

Episodes précédents : I et II

Les contraintes d’écriture, définies par Géraldine Jaujou et Bastramu pour ce troisième épisode sont les suivantes :

  • le lieu : une église
  • action : elle doit provoquer un accident
  • contrainte : utiliser les quatre mots suivants : salade/fraise/vélo/montagne

– Victor, voulez-vous prendre Hélène pour épouse? 

La voix du prêtre résonne entre les pierres nues de la petite église de campagne. Le « oui » sonore du marié sort Hélène de sa rêverie. Elle sourit. Victor lui effleure les doigts et se penche pour glisser quelques mots à son oreille. 

– C’est émouvant, non? 

– Oui… Heureusement qu’on était là, hein? 

– Chut! fait une voix derrière eux. 

Ils se regardent et étouffent le rire qui les unit. 

Sur la route de Ville-Dommange, après avoir changé les douilles des plafonniers chez la mère de Victor, ils roulaient, toutes vitres baissées, et Sacha Distel chantait à tue-tête la belle vie, sans amour, sans souci, sans problèèème-euh… Avec la fin de l’après-midi, une douceur printanière s’était installée sur la plaine. La petite voiture, telle une sulfateuse, passait entre les vignes et semblait les arroser de notes de musique. Soudain, au détour d’un virage, un homme en costume gris perle, debout près d’un monospace renversé dans le fossé, leur avait fait signe. Ils s’étaient arrêtés et avaient découvert, assise dans l’herbe, une mariée échevelée qui pleurait toutes les larmes de son corps.

– C’est de ma faute, avait dit l’homme, en se penchant à la vitre, du côté d’Hélène. L’émotion, sans doute. Je marie ma fille. Je l’emmenais à l’église et voilà… je ne sais pas ce qui s’est passé mais… j’ai perdu le contrôle. Nous n’avons rien, mais nous sommes terriblement en retard… 

– Montez! avait dit Victor sans hésiter une seconde. Où est-ce qu’elle se marie, votre fille? 

– A Rilly-la-Montagne. 

– C’est comme si on y était… 

La mariée était montée et Hélène, compatissante, lui avait tendu un mouchoir afin qu’elle remette un peu d’ordre dans son visage boursouflé par le chagrin et l’angoisse. Victor avait mis le turbo et vingt minutes plus tard, la mariée et son père descendaient de voiture sous les ovations des invités qui trépignaient d’impatience. Le temps de s’expliquer et le mariage avait enfin pu être célébré. Le père de la mariée avait tenu à ce que Victor et Hélène restent pour la cérémonie. Il les présentait à tout le monde comme le plus beau cadeau des mariés et leur avait fait jurer d’assister au moins au vin d’honneur, s’ils ne voulaient pas participer au dîner. 

Et voilà comment on se retrouve à boire sa troisième coupe de champagne au milieu d’inconnus friqués pour célébrer le mariage d’une ravissante idiote blonde à un blanc-bec infatué, se dit Hélène en contemplant les tourtereaux qui papillonnent d’un groupe à l’autre, trouvant pour chacun un mot aimable emballé d’un sourire factice. Hélène s’est planquée dans un coin, mais les mariés s’approchent inexorablement. Où est passé Victor? se dit-elle, maudissant l’art qu’ont les hommes de toujours disparaître au moment où l’on a le plus besoin d’eux. La mariée est interpellée par une femme à chapeau et c’est seul que le marié s’approche enfin d’Hélène. Il lui jette un regard dédaigneux, du bas vers le haut, détaillant ses converse avachies, son jeans élimé, son blouson de cuir qui fait plus racaille que canaille et ses cheveux trop longs et emmêlés par la séance de karaoké automobile.

– Alors, c’est vous que je dois remercier? demande le jeune fat.

– Pas vraiment, dit Hélène, c’est Victor qui…

Elle cherche vainement du regard son acolyte.

– Peu importe, de toute façon on ne va pas en faire un vélo, si? Marjorie et moi sommes unis, c’est l’essentiel. Vous nous avez rendu service et je vous en sais gré. J’ai cru comprendre que son père vous avait conviés pour le dîner, mais je crains que, hum… 

– Nous ne fassions tache? dit Hélène, piquée par l’impertinence du marié. 

– Pas du tout, pas du tout. Mais… 

– Laissez tomber. Peu importe. Nous ne voulions pas rester de toute façon. Nous avons mieux à faire, ajoute-t-elle avec un sourire fielleux. Tiens, je crois que c’est vous qu’on appelle, là-bas, non?

Le marié se retourne et s’apprête à partir dans la direction qu’elle lui indique. Hélène tend  alors négligemment la jambe et le jeune homme trébuche lourdement. Emporté par son poids, il fait quelques pas maladroits, et se retient à tout ce qui passe à sa portée : une manche, un sac, un bustier. Peine perdue, il s’affale, tête en avant, sur la table qui supporte les ravissants canapés ornés d’une feuille de salade et les kirs à la liqueur de fraise. Les convives poussent des cris, tout le monde se précipite pour aider le jeune homme à se relever. Sauf celle dont la manche a été arrachée, celle qui, à quatre pattes par terre cherche les perles de la lanière de son sac et la dernière qui se retrouve les seins à l’air.

Seins qu’elle a fort jolis, d’ailleurs.  

A cet instant Victor surgit. 

Hasard?

– Que se passe-t-il? dit-il, un peu étonné par l’ambiance de la salle. 

– C’est le marié, dit Hélène, je crois qu’il a déjà un petit coup dans le nez. On y va? 

– Mais… je n’ai même pas eu le temps de boire une coupe! 

– Je vous le déconseille. Il est chaud et un peu vert. Mal d’estomac assuré… Allons plutôt ailleurs. Ce n’est pas le champagne qui manque, dans la région…

– C’est vrai, répond Victor, conciliant. Et puis on ne s’amuse pas tellement dans une noce où on ne connait personne.

Ils sortent de la salle et s’éclipsent rapidement. Derrière eux, les bruits de la fête s’estompent comme se désagrègent les images d’un rêve étrange.

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