Trentenaire et célibataire (II)

Voici la suite de l’histoire d’Hélène, trentenaire et célibataire, née de mon imagination un mardi de mars, grâce au défi d’écriture proposé par Géraldine Jaujou.

Pour lire le premier épisode et sa genèse, vous pouvez aller LA.

Contraintes de l’épisode 2 :

  • lieu : un magasin de bricolage
  • action : l’héroïne fait une découverte
  • contrainte d’écriture : elle doit évoquer l’auteur Mankell

P1050521Les magasins de bricolage, c’est toujours plein d’hommes. Et pas n’importe quels hommes : des types solides, débrouillards, parfois un peu odorants, c’est vrai, mais qui ne comptent sur personne d’autre qu’eux-mêmes pour changer un joint de robinet ou remplacer une fenêtre. Elle aurait dû y penser quand elle était dans sa période drague intensive et qu’elle sautait sur tout ce qui avait trois poils au menton. Le speed-dating, c’est comme le jambon polyphosphaté. De la merde, se dit Hélène en contemplant l’incroyable variété des produits disponibles au rayon visserie. Alors qu’ici, il n’y a qu’à regarder autour de soi pour trouver l’homme idéal. Petit détail qui a quand même son importance : l’homme idéal est certes bricoleur, mais aussi souvent affublé d’une épouse plutôt blonde, propriétaire à crédit d’un pavillon dans un lotissement plein de géraniums et muni de deux mouflets morveux et braillards. 

– Ça vous inspire, les rondelles? 

Hélène se retourne vivement et manque lâcher le paquet qu’elle a en main. Victor est derrière elle, goguenard. 

– Oui, dit-elle, sans pouvoir s’empêcher de rougir. Surtout les rondelles plates moyennes en acier zingué made in The Philippines. C’est fascinant, vous ne trouvez pas? 

Elle sourit outrageusement. 

– J’ai trouvé ce que je cherchais, dit Victor. On peut y aller, sauf si vous avez décidé d’entamer une thèse sur les vis cruciformes. 

– Non, je crois qu’il y a d’autres sujets plus intéressants à étudier. 

Elle dit ça en plantant son regard dans le sien, comme un pistolet à air comprimé crache ses clous.

– Vous êtes du genre effronté, vous, non? 

– Ça peut m’arriver, en effet, répond Hélène, sans se démonter cette fois, et en entrainant Victor par le coude vers les caisses. Je viens de découvrir le potentiel érotique des magasins de bricolage. C’est assez excitant… 

Victor ne dit rien – mais Hélène constate que sa nuque est devenue rouge brique – et se laisse faire. Tous deux rejoignent la caisse surchargée à la sortie du magasin. 

– Pfff, soupire Victor en contemplant les neuf personnes qui les précèdent, tout ça pour deux douilles… 

Deux nouilles, oui, pense Hélène, mais elle se tait, le regarde, un peu en biais. Refuse de se demander ce qu’elle fait là. Bricotruc ou le bar des Sports, quelle importance? Après le petit verre qui lui a foré un trou dans l’estomac, Victor lui a dit qu’il terminait son service. Si elle voulait bien l’attendre dix minutes, ils pourraient aller ailleurs, ensemble. Enfin. Pour discuter un peu, quoi. Il était gêné en disant ça. Sa timidité faisait ressortir son accent picard. S’il n’avait pas dépassé la quarantaine, ça aurait pu être mignon. Elle n’avait rien de mieux à faire, alors elle a attendu. 

Un vieux numéro de Lire traînait sur une table du café. Elle l’a parcouru. Non pas qu’elle lise beaucoup, mais elle voulait échapper à son reflet dans les miroirs, aux questions stupides qui vrombissaient en essaim dans sa tête. Et puis elle est tombée sur ce titre, Les Chaussures Italiennes, d’un certain Mankell et brutalement sa situation désespérée lui a sauté au visage. Un souvenir a surgi. La dernière fois qu’elle s’était acheté une paire d’escarpins, c’était à la Halle, trente euros en promo et made in China, bien sûr. À la première pluie, les chaussures s’étaient transformées en un truc hybride, mi-chou-fleur, mi-vomi de rottweiler. Dans cet état, elle n’avait pas osé se rendre à l’entretien d’embauche pour un poste de réceptionniste à l’hôtel Mercure.

Il faudrait parfois pouvoir écraser sa mémoire comme on écrase des données. Hélène se souvient qu’elle a refermé le magazine rageusement, prête à sauter de son tabouret, à s’enfuir pour se fondre dans la foule. Tout Reims semblait faire son shopping sur la place d’Erlon, le samedi après-midi. Disparaître ne prendrait que quelques secondes, mais à cet instant, Victor avait surgi des cuisines. Trop tard pour redevenir anonyme. Trop tard pour échapper à son destin.

La queue avance doucement, au rythme des bips-bips du scanner et des crachotements de la machine à carte bleue. Hélène cherche un truc drôle à dire, mais ne trouve rien. Une heure plus tôt, elle était dans une alcôve du Glue Pot, avec Victor. Ils buvaient une bière et évoquaient à tour de rôle les gens, la vie, le boulot – ou son absence dans le cas d’Hélène. Victor s’était soudain rappelé qu’il avait promis à sa mère de passer au magasin de bricolage. Hélène voulait-elle l’accompagner ou bien le retrouver plus tard? Ils avaient vaguement évoqué l’idée de dîner ensemble, ce soir. Elle lui en avait été reconnaissante. Elle ne voulait pas passer sa soirée d’anniversaire en tête à tête avec ses vieux qui la tarabustaient sans cesse sur son avenir, ce mur en parpaings contre lequel elle n’en finissait pas de se cogner la tête.

Parce qu’elle en a par-dessus la tête d’être toujours seule, elle l’a suivi. Elle est montée avec lui dans l’Austin Mini. Elle a éprouvé un frisson d’angoisse en se disant qu’elle était à sa merci. Puis elle a réalisé qu’elle était en route pour Cormontreuil, pas Boulder City. Et maintenant, elle est là, à côté de ce quasi-inconnu pour lequel elle éprouve une sorte de reconnaissance canine et pathétique parce qu’il lui a tendu la main quand elle allait tomber. Il fait une tête de plus qu’elle. Les épaules larges, les cheveux du même blond-roux que sa barbe. Et très drus, mais coupés court. Curieusement, elle n’éprouve ni attirance ni répulsion pour lui. Il est là, c’est tout. Et pour un homme, c’est déjà pas mal, non?

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