Trentenaire et célibataire (1)

Ce n’était pas prévu. Hier matin, j’ai découvert la consigne d’écriture imaginée par Géraldine Jaujou et sa complice Bastramu. 

  • le personnage principal devait être une femme, entre 30 et 40 ans, au chômage, habitant chez ses parents, célibataire.
  • l’histoire devait se passer à Reims de nos jours
  • les contraintes de l’épisode 1 étaient les suivantes, le lieu : un bar, une action à mentionner : on offre un verre à cette femme, la fin du premier épisode devait comporter cette suite de mots : elle défit ses cheveux et regarda par la fenêtre.

Alors que j’avais remisé plume et cahiers, j’ai eu envie de participer et Géraldine a bien voulu m’accepter dans le cercle. Voilà donc ce que donne ma version (légèrement remaniée par rapport à celle qui figure sur le blog de Géraldine et dont la fin prend quelques libertés avec la consigne). J’ai déjà hâte de connaitre les contraintes suivantes. Si le cœur vous en dit, vous pouvez nous accompagner dans cette aventure.


IMG_1980D’habitude, elle choisit une table, plutôt dans le fond, là où le jeu des miroirs lui renvoie le mouvement de la rue. Elle aime regarder les gens passer, pressés, en grappes, leurs couleurs, leurs gestes, le monde qui bouillonne autour d’eux. Parfois, en sirotant son diabolo citron, Hélène imagine leur existence, traque sur les visages les failles, dans les mains le tremblement révélateur, et dans les pas l’indécision de toute une vie. Elle se sent alors moins seule et bien à l’abri, au fond du café. Voyeuse un peu, c’est vrai. On se console comme on peut.

Aujourd’hui, elle s’arrête au bar et se juche sur un tabouret haut. Aujourd’hui, elle veut bien un peu de compagnie mais le café est vide, ou presque. Un couple âgé discute, front à front, mains nouées. Ça lui donne envie de gerber. Le barman ne la salue pas. Il lit l’Union. Il hoche simplement la tête, histoire de s’enquérir de ce qu’elle veut consommer. Elle hésite. Elle a envie de repartir. Tout de suite. De claquer la porte bien fort derrière elle après lui avoir fait un doigt d’honneur, à ce connard qui met tant de mauvaise volonté à faire son boulot. Si elle en avait un, de boulot, elle le ferait avec cœur et c’est d’un sourire qu’elle accueillerait les clients. Elle a tout essayé. Postulé partout. Serveuse, vendeuse, femme de chambre, secrétaire. Ça n’a rien donné. Personne ne veut d’elle. C’est le monde du travail, ma p’tite dame, faut s’y faire, lui a dit le conseiller de Pôle Emploi. Mais ne renoncez pas, vous finirez bien par trouver

Elle ne répond pas au barman. Elle le fixe. Mauvaise. Enragée. 

Il s’approche. 

– Bon, qu’est-ce que je vous sers? 

– Si vous commenciez par dire bonjour? 

Il lève les yeux au ciel. Genre, je n’ai pas que ça à faire, si je devais saluer tous les clients, patati, patata… 

– Un diabolo-citron. 

– J’ai plus de sirop de citron. 

Elle lui fait un sourire contraint. Douloureux. 

– Vous aussi, vous avez décidé de m’emmerder aujourd’hui, hein? 

Elle s’attend à ce qu’il réplique vertement, mais non. Il pose ses avant-bras sur le bar, approche son visage du sien. Elle voit très distinctement les poils blonds-roux de sa barbe qui a déjà repoussé un peu et l’iris anthracite de ses yeux. 

– Mauvaise journée? dit l’homme.

– Non, excellente! Un an de plus au compteur, pas de job, pas de mec, évidemment pas d’enfant et toujours chez papa et maman pour ne pas crever de faim. La belle vie, non?

– Ne vous…

– Ah non, pitié! Vous n’allez pas vous y mettre aussi. Les messages compatissants, lénifiants qui célèbrent l’espoir et la beauté des lendemains, j’en ai soupé. Je suis désespérée, je vois tout en noir et c’est parti pour durer encore un moment! 

Il lui sourit. Pas un sourire moqueur, non. Un sourire plutôt doux, et gentil. Il se retourne, attrape un petit verre et verse quelque chose dedans. 

– Tenez. C’est la maison qui vous l’offre. 

– Qu’est-ce que c’est? 

– Pas du sirop de citron, ça, c’est sûr… 

Elle prend le verre, le hume. Ça sent le fruit et l’alcool fort. Peut-être ce qu’il lui faut après tout. Elle y trempe les lèvres. Elle n’a pas l’habitude. En réalité, elle évite l’alcool parce qu’elle a peur d’y plonger. Pour une fois, elle va faire une entorse à son règlement intérieur. Elle boit le breuvage en trois gorgées qui allument le feu dans son œsophage. Elle exhale tout l’air de ses poumons, comme sous l’effet d’un uppercut. 

– Merci! 

– Pas de quoi. 

– Et maintenant? 

– Ben, je ne sais pas. Vous en voulez un autre? 

– Non, merci. Sinon je vais m’embrasser. Euh, m’embraser… 

– Ça va mieux? 

– Non… 

Elle se met à rire. Un vrai fou rire, comme elle n’en avait pas eu depuis longtemps. Puis elle se calme, difficilement.

Le barman lui sourit. Le même sourire que tout à l’heure, doux, amusé, compatissant. Maintenant, ça lui donnerait plutôt envie de pleurer qu’on la regarde comme ça. 

– Je m’appelle Victor, dit l’homme en tablier noir, en lui tendant la main. 

– Hélène répond-elle, brutalement dégrisée. 

Vaguement gênée par cette sollicitude inattendue ou par le contact de cette main épaisse et forte, elle se retourne vers l’entrée. Elle sent ses pommettes rougir. Peut-être sous l’effet de l’alcool. Ou bien d’autre chose. Va savoir ce qui se passe dans la tête d’une trentenaire célibataire dès qu’un inconnu l’effleure… Sans raison, elle défait la barrette qui retient ses cheveux et regarde par les larges vitres où des lettres dépolies annoncent « Sandwiches à toute heure ». 

***

Pour lire les deux autres textes, c’est ICI. Pour suivre la génèse du processus, c’est LA. Les textes de Géraldine et de Bastramu sont déjà écrits et diffusés à raison d’un par semaine… Moi, je prends le train en marche et écrirai au fur et à mesure mes quatre épisodes.

15 réflexions sur “ Trentenaire et célibataire (1) ”

    1. @ Olivia : tu vois, pile quand je dis que je n’écris plus, une tentatrice vient me sortir de ma caverne… File et reviens alors! Et n’oublie pas de RV aujourd’hui, hein… 😉

      1. Je n’ai pas encore eu le temps de l’écrire, terrassée par une migraine hier soir (cinq jours qu’elle va et vient, j’en ai un peu marre). Mais je vais m’y mettre ! 🙂

  1. Ton texte a remporté un sacré succès, je n’ai jamais eu autant de visites sur mon blog, un vrai jour de soldes à la foirefouille !! J’ai bien fait de te tenter 😉 Et il me tarde de lire la suite !

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