Par un après-midi d’hiver à la médiathèque

photoDehors le vent souffle et sa main invisible semble pousser les lecteurs à entrer. Ils passent la porte, tout ébouriffés, regardent autour d’eux comme des voyageurs qui auraient trafiqué le compteur de la machine à remonter le temps. Puis les repères reprennent leur place et leurs pas, tout à l’heure précipités, se font plus lents, solennels presque.

Si dehors la nature semble furieuse, dedans tout n’est que calme et tranquillité. Privé de son, les arbres derrière les baies vitrées poursuivent leur chorégraphie africaine. Le monde peut bien s’envoler. Au-dedans, il fait chaud et les ouvrages ne demandent qu’à être consultés.

Je prends quelques revues. A la fois distraite et à l’affût, je tourne les pages. Ici, on parle des séries anglaises. Là, Hanif Kureishi évoque son dernier livre. Plus loin, un homme déclare : « Ne faites jamais confiance à un mec qui se dit féministe ». Ah bon? Et pourquoi ça? Mais l’homme ne répond pas. Son visage sur le papier glacé est figé dans une éternelle grimace et je ne saurai jamais le fond de sa pensée.

 Près de moi, un homme qui a gardé son manteau, sa casquette, son écharpe se débat avec les barres qui corsètent le corps mou des quotidiens. Les pages qu’il tourne font des bruits d’envol. Drôle d’oiseau. D’autres personnes arrivent et sont saluées par le joyeux bonjour du bibliothécaire. L’ambiance est calme, feutrée, studieuse.

A l’étage, des étudiants ont pris d’assaut les tables les plus proches des fenêtres. Ils ont branché leur ordinateur, sorti leurs cahiers, leurs stylos. Ils se concertent, front à front, sur le sujet de la prochaine dissertation, la trahison de leur petite amie ou les mérites comparés des deux kebabs du coin. Un autre, tout au bout de la rangée a posé sa tête sur ses bras et ses bras sur ses feuilles – sans doute à cause du vent – et son immobilité me laisse croire qu’il dort profondément.

 Parmi tous ces lecteurs, ces travailleurs de la chose écrite, celui qui retient mon attention n’est pas plus haut que trois volumes de l’encyclopédie. Emmitouflé dans de multiples épaisseurs mœlleuses, un bonnet sur la tête et une couverture rouge sur les genoux, il observe le monde depuis le baquet de sa poussette. Engoncé dans ces couches de vêtements, accumulées par une mère anxieuse ou un père trop prudent, il ne peut pas bouger. Il reste là, sage, contemplatif. Petite marionnette à la peau lisse et neuve, où seuls les yeux – deux billes bleues, vives et sagaces – bougent. Je lui souris mais pour toute réponse, je n’ai droit à qu’à ce regard imperturbable et distant des très jeunes enfants.

 Plus tard, je ressors et me fait happer par la bourrasque. Je serre mes livres sous le bras, comme un précieux trésor. J’ai fait provision pour le week-end. Le vent peut mugir, la pluie fouetter les carreaux, la marée monter : j’ai de quoi tenir le siège!

13 réflexions sur “ Par un après-midi d’hiver à la médiathèque ”

  1. J ai bien ressenti l’atmosphère et le sentiment qui subsiste!
    Agréable image!
    Nonne soirée, et….contre vents et marées !!

  2. Comme j’aurais aimé être à la médiathèque avec toi ! Tu décris très bien cette ambiance chaleureuse et douce. Bravo (et bonne lecture ce we au coin du feu en entendant le vent gronder).

  3. J’ai bien aimé aussi pénétrer à ta suite dans cet antre dédié à la lecture et autres plaisirs conviviaux. Ainsi munie, tu peux braver les plus forts coefficients de tempête!

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