The show must go on!

logo-plumes2-lylouanne-tumblr-comCette semaine, les mots récoltés par Asphodèle étaient les suivants : Blancheur – doute – débauche – enfance – pureté – accuser – angélique – temps – diablotin – naïveté – mensonge – fredonner – fastueux – flaque.

Le thème était l’innocence. Vous me connaissez, je n’ai pas pu m’empêcher de prendre le contre-pied. Ça sentait trop la guimauve, ce truc-là…

***

 Cela fait bien un mois, maintenant, que les nouveaux voisins se sont installés. Un couple. Lui âgé déjà, elle moins. Un grand garçon qui n’est pas là souvent et une petite dernière au regard angélique. La fenêtre de ma chambre donne sur la façade entièrement vitrée de leur pavillon. Quand je regarde, je me sens comme un enfant qui observerait ses poupées prendre vie dans leur maison. La nuit, surtout, quand toutes les pièces sont éclairées, j’ai l’impression d’être au théâtre. Le décor est fastueux, les acteurs fascinants.

A la brune, je m’installe devant la croisée. Je reste dans l’obscurité. J’ai tout mon temps. Depuis qu’ils sont là, je ne cesse de me féliciter d’avoir pris ma retraite anticipée. Souvent, je me monte un plateau avec un sandwich et du café. Je veux rester éveillé jusqu’à ce qu’ils s’endorment, heureux et repus dans leur naïveté. Ils vivent dans une débauche de couleurs. Sauf la chambre de la petite, qui est toute de blancheur et de pureté. Sans doute pour magnifier les traits qu’ils attribuent à l’enfance. Je vois la fillette se glisser en chemise de nuit entre les draps frais. Sa mère vient lui lire une histoire et puis son père vient l’embrasser. Quand le grand frère est là, il se glisse parfois, lui aussi, dans la chambre. Juste au moment où la petite va s’endormir. Il s’assoit sur le bord du lit, glisse sa main sous les draps. Je vois l’enfant gigoter et puis soudain devenir immobile. Il me semble alors que ses paupières se ferment.

Je vois les parents discuter tout en dînant dans la cuisine. Parfois, après leur journée de travail, ils s’affalent devant la télé. Leurs visages sont face à moi et je vois la lumière bleue de l’écran projeter des ombres sur leur regard concentré. Ensuite, ils éteignent le rez-de-chaussée et puis montent se coucher. Dans la lumière tamisée d’une lampe de chevet orangée, le jeudi soir, je vois l’homme nu contre le corps nu de sa femme. Il aime bien l’attacher à la tête de lit en fer forgé. Avec des rubans rouges. Il lui fait l’amour pendant des heures. Je me demande s’il prend des médicaments pour bander aussi longtemps. Il est vieux, quand même. A sa place, je serais vite épuisé. Ses yeux à elle sont comme des flaques insondables. Elle pourrait aussi bien être en train de fredonner une chanson ou de penser à sa liste de courses tandis qu’il la besogne avec application. Toujours selon le même scénario. Parfois, à moi aussi, il donne envie de zapper.

En fait, je penche pour la liste de courses car il n’en va pas de même quand le livreur à la barbiche de diablotin vient, le samedi après-midi, apporter les sacs de victuailles et les packs d’eau. Monsieur joue au tennis. La petite est au poney. Alors il faut voir comme Madame s’accroche au grand type quand il l’assoit sur le plan de travail de la cuisine bariolée et soulève ses jupes avec frénésie. Elle en redemande mais lui est toujours pressé. J’ai un doute : est-ce à cause des livraisons ou bien du temps qu’il passe en prestations annexes? En tout cas, quelle santé! Il doit se faire de ces pourboires… Un jour, l’adolescent les a surpris. Depuis, il exige des gâteries auxquelles la femme doit céder de bonne grâce si elle ne veut pas voir sa vie s’écrouler.

Si elle savait que le vendredi, le jour où son mari est censé faire du télé-travail, le jardinier et lui prennent une longue douche ensemble après avoir passé des heures dans le garage, sans doute à réparer la tondeuse, elle ne cèderait peut-être pas aux fantaisies pornographiques de son beau-fils. On ne peut pas accuser les autres de mensonge ou de tricherie quand on a soi-même quelques véniels péchés à se reprocher. Et vice-versa. Si j’ose dire…

En tout cas, moi, je ne leur lancerai pas la pierre. Depuis qu’ils ont emménagé, mes soirées sont plus passionnantes que toutes les séries que j’ai pu regarder à la télé. Je m’amuse comme un petit fou. Je sais bien que ça va mal se terminer mais je me tais, je reste discret. The show must go on…

40 réflexions sur “ The show must go on! ”

  1. Haaa ! Quelle famille ! Mais avec quelle délicatesse tu nous emmènes dans l’envers du décor ! ça va mal finir, c’est sûr !!! 😉 (quand l’innocence est un mot tombé aux oubliettes…)…

  2. Eh bien bravo, Gwenaëlle ! Tu t’es lâchée, là 😉 !
    En tout cas, si tu as pris plaisir à écrire ce texte, j’ai pris le même plaisir (pervers ?!) à le lire !
    Dommage collatéral : ça m’a un peu calmée pour mes envies de maison avec grandes baies vitrées !!!

  3. Impressionnant tout ce qui se passe chez cette famille, si lisse en apparence 😉
    et à nouveau je trouve que le mot « flaque » est utilisée dans un sens différent des autres textes….

  4. Ah tu n’y es pas allée avec le dos de la cuillère !! 😆 Quelle famille ! Pas un pour rattraper l’autre…
    Et c’est super bien écrit en plus !! J’y entend presque comme un côté nonchalant de la part du narrateur 😀 Bon week-end 😀

    1. @ Laure : Merci! Non, j’ai mis le paquet, c’est vrai. 😆 Oui, il y a la distance qui semble ôter toute leur gravité aux actes pour n’être plus qu’une sorte de divertissement.

  5. A la prochaine visite du livreur, dis lui que sur la machine a laver, a l’essorage , c’est beaucoup mieux .ah je ris je ris hi hi hi

  6. J’ai du mal à décider qui est le plus blâmable dans cette histoire : cette famille pas si innocente ou le voyeur qui les regarde évoluer comme s’il regardait le petit écran. Une belle réussite, ce texte.

    1. @ Mon café lecture : oui, le voyeur qui regarde ça comme il regarderait un show télévisé est sans doute le plus terrible de tous, car comme insensible et privé de toute morale…

  7. Comme on peut se tromper… Gwen je pensais que tu étais une personne ultra raisonnable et sérieuse… comme moi 😆
    C’est osé et compliqué mais sûr que ce genre d’histoires existe dans la vie 🙄
    Dans ma rue, je vois un peu chez ma voisine, mais rien de tout ça !
    Même si l’histoire pourrait être sordide côté morale, ton écriture la rend humoristique à souhait et nous prête à rire. Bravo et bisous d’O.

  8. chacun a le cinéma qu’il peut…. si tu n’a pas compris un séquence, c’est bien car elle recommence toutes les semaines. Pas question d’oublier quel jour on est… Il y a quand même de drôle de famille !
    Bravo car l’écriture est vive et les éléments bien amenés…
    avec le sourire

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