Le modèle

unehistoireDes mots, une histoire 94. Toutes les semaines, Olivia effectue une récolte de mots et nous propose d’écrire un texte les intégrant. Pour cette session, les mots étaient :

espérances – peinture – jupe – rivière – conséquence – dupe – détourner – phlébotomie – avenue – banque – sans

 Voici mon texte.

749F0116CE5F4CE2BBD20334CED47CC8Lentement, elle défait le bouton de sa jupe et la laisse glisser au sol où le tissu froissé forme une flaque de bleu. Elle se tient debout devant l’immense baie vitrée. Sur le tableau mouvant des saules qui ploient vers la rivière, elle distingue le reflet de son corps nu. Elle observe sans complaisance sa silhouette aux formes arrondies, ce corps de femme mûre et jouisseuse qui ne colle pas avec ses vingt-cinq ans. Quand elle entend des pas derrière elle, elle se détourne. Il est là. Il lui sourit. Elle a compté : cela fait sept fois déjà qu’elle pose pour lui.

 C’était un mardi. Elle sortait de la banque où une chargée d’affaires venait de réduire à néant ses espérances. Plus de prêt. Elle marchait tête baissée, sur l’avenue encombrée par les chalands venus pour le grand marché hebdomadaire. Sans travail, sans famille pour la soutenir, elle ne voyait pas comment elle allait pouvoir tenir. Il ne lui restait que trente deux euros dans son porte-monnaie. C’est alors qu’elle a senti un regard posé sur elle. Un inconnu était là, planté au milieu du trottoir et la fixait. Elle sait l’effet de ses formes sur les hommes mûrs. Ce ne sont pas les petits jeunes qu’elle attire mais les vieux, riches, sûrs d’eux, et qui cherchent à capturer dans leurs filets une tendre jeunesse pour avoir l’impression, quelques années encore, d’être en vie. Elle a fait comme si. Comme si elle n’avait rien vu, comme si cette concupiscence ne la dégoûtait pas au plus haut point, comme si tout allait bien. Mais l’inconnu ne l’a pas laissée passer. D’un geste doux, il l’a arrêtée sur le trottoir. De près, elle a vu ses yeux gris-verts. Sa voix était celle d’un charmeur de serpents. Puis-je vous parler? Vous offrir un café? En temps normal, elle aurait chassé d’un geste brusque cette main tavelée qui la retenait mais elle était désespérée, alors elle a hoché la tête et l’a suivi au Café du Palais, le plus grand de la ville. Il lui a parlé peinture. Il a évoqué son atelier, son projet du moment. Elle a répondu qu’elle n’était pas dupe. Il a souri. Je sais bien ce que vous imaginez mais je vous assure… N’insistez pas, a-t-elle répondu, j’accepte et tant pis pour les conséquences.

 Il la paie. Cent cinquante euros pour trois heures de pose. Elle s’étend sur le sofa recouvert de soie bleu pétrole. Sa peau parait encore plus pâle sur l’étoffe agencée en plis savants. Il manie son pinceau avec dextérité. Parfois, elle a l’impression que c’est un scalpel qu’il passe à même sa peau, pratiquant ici et là de petites incisions par lesquelles s’écoule son sang. Un sang noir et mauvais, comme celui de sa tante, quand le médecin de famille avait dû pratiquer d’urgence une phlébotomie. Puis elle chasse ces images morbides dont le souvenir l’a longtemps traumatisée. Elle observe le peintre à travers ses paupières mi-closes. A aucun moment, il n’a essayé de profiter de la situation. Au contraire, il redouble de douceur et de gentillesse. Il lui apporte un café bien sucré, comme elle a avoué les aimer. Il lui demande si elle n’a pas froid et propose de monter le chauffage. Quand elle s’en va, il lui tient galamment son manteau. Et hier, saisissant sa main comme pour la lui baiser, il l’a retournée et c’est la peau fine à l’intérieur de son poignet qu’il a effleurée de ses lèvres.

A cet instant précis, elle a senti son être chavirer.

La douceur du peintre est comme un coin qu’on enfonce dans la souche de ses certitudes. Elle craque et se brise de l’intérieur. Ses défenses tombent en poussière et dévoilent son cœur mou. Elle voudrait sentir les paumes du peintre sur son ventre, pouvoir se laisser aller entre ses bras, telle une odalisque. Elle se dit qu’à la fin de cette séance, elle esquissera un geste, tentera une parole qui expliquera tout. Mais lui, lointain et concentré, met une ultime touche de couleur sur la toile et songe à l’exposition qu’il doit préparer.

– J’ai terminé. Vous pouvez vous rhabiller. Merci d’avoir posé pour moi.

Crédit photo Merci à Hik dont j’ai emprunté la superbe photo qui colle parfaitement à ce texte. J’espère qu’il ne m’en tiendra pas rigueur. Allez faire un tour sur son profil. 

37 réflexions sur “ Le modèle ”

  1. « La douceur du peintre est comme un coin qu’on enfonce dans la souche de ses certitudes. » ça c’ est trouvé!
    150 euros les 3 heures ? Il cherche d’ autres modèles aux formes rebondies, ton peintre ??

  2. Très beau texte. Il est rare de retrouver une si douce légèreté (au sens positif, ce qui fait la beauté des aquarelles, par exemple), aujourd’hui. encore bravo pour cette participation.

  3. Quelle douceur dans ce texte, quelle finesse. Le tableau se dessine sous nos yeux, en lisant. Le peintre et son modèle, c’est éternel.
    Ce peintre-là ne voit que la matière à peindre. Il exerce son métier avec application. Mais l’amour viendra !
    Gwen, tu as su rendre ce tableau vivant. C’est beau, tout simplement.
    Bonne fin de semaine et bisous d’O.

      1. Tu ne vacilleras point est-il écrit !!! 😆 Certaines croient en toi depuis longtemps !!!Suivez mon regard…………………….

  4. Ton texte est magnifique. Je suis restée suspendue à tes mots de bout en bout. Je me doutais que l’histoire finirait avec les derniers coups de pinceaux, mais pas qu’elle tomberait amoureuse précisément au moment où le peintre n’a plus besoin d’elle. Visiblement, c’est une femme qui n’a jamais eu de chance dans la vie…

  5. Très beau texte. Et moi qui pensais que tous les peintres couchaient avec leurs modèles ! Un grand morceau de certitude s’est détaché de mon for intérieur 😉

  6. quel beau texte (je l’ai relu 3 fois), plein de délicatesse, (des mots bien choisis)
    et c’est ceci que je préfère
    « c’est la peau fine à l’intérieur de son poignet qu’il a effleurée de ses lèvres. »
    merci

  7. j’ai bien aimé le regard doux du peintre et aussi sa précision, son attention dans ce qu’il fait . On le voit presque peindre et effleurer la toile;-)

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