La citadelle de mon cœur

Au fil des rentrées littéraires et des sorties d’ouvrages, apparaissent toujours quelques récits qui racontent la vie de leur auteur. Témoignage, auto-fiction, jeu de piste nombriliste et littéraire, confidence déguisée en roman, les formes abondent. Même si je ne suis pas férue de ce genre de livres, je n’ai pas de jugement à porter sur leur existence, leur publication, leur lecture. Cela relève de la liberté, purement et simplement. Ils existent, chacun en fait ce qu’il veut.

Cependant, parce que j’aime écrire, ces récits, issus de la matière brute de la vie de celui ou celle qui la raconte, m’interrogent. Je me demande d’où vient cet élan qui pousse à se raconter, à se dévoiler, parfois de la manière la plus nue et la plus intime qui soit. Il y a là un mouvement qui m’est étranger. D’une part, parce que s’exposer a longtemps été pour moi un risque que je ne voulais pas prendre. Se dire, c’est donner à l’autre, à celui qui ne vous veut pas du bien, les armes pour vous jeter à terre. D’autre part, parce que j’ai toujours eu l’impression que mettre des mots sur ce qui est le plus doux, le plus cher, lui fait perdre peu à peu de sa consistance. Je préfère laisser à mes secrets et à mes rêves leur forme nébuleuse. Un flou artistique en quelque sorte…

Mais peut-on écrire sans parler de soi? Ne risque-t-on pas de frôler le vide à ce petit jeu-là? Il me semble, en effet, que l’écriture ne peut pas se passer de cette matière propre à chacun, qui palpite et vit. Ce n’est pas tout l’un ou tout l’autre. La tête d’un côté, les tripes de l’autre. C’est un intermédiaire, une zone franche, un peu entre les deux. Et si ma vie ne constitue pas la trame de ce que j’écris, j’essaie d’utiliser mes émotions, mes sentiments pour irriguer mes mots, afin qu’ils ne demeurent pas ces petites choses sèches qu’on regarde avec indifférence, presque sans les voir.

Quand on a passé vingt ans à construire une citadelle pour se défendre d’un environnement corrosif puis les vingt années suivantes à démonter l’édifice pièce par pièce – ou par éboulements successifs, on n’est pas toujours maître de la vitesse de démolition – mélanger son sang à son encre relève du pacte impossible. Pourtant, il faut apprendre à ouvrir ces vieux dossiers, ces cabinets noirs, ces tiroirs à mécanisme secret où gisent en vrac des souvenirs épineux, des bonheurs surnaturels, des hontes cuisantes et toujours les mêmes questions qui tournent en rond.

Pour moi, le but n’est pas d’exposer cela – je n’y vois aucun intérêt intrinsèque et je craindrais de transformer le lecteur en voyeur – mais d’en retirer la substance, d’en saisir les contours pour pouvoir l’injecter dans mon texte, dans le cœur de mes personnages, y ancrer mon histoire. Avant, j’écrivais vite, trop vite. Cela m’évitait sans doute de m’attarder. Je restais en surface. Descendre dans mes profondeurs m’effrayait sans que je veuille me l’avouer. Je redoutais la perte et la folie. Aujourd’hui, mon Israël et ma Palestine intérieurs sont en voie de réconciliation. Les vieilles chimères se délitent, une à une. Les anciens sortilèges, comme des mécanismes détraqués, gisent à cœur ouvert.

Maintenant, j’espère pouvoir atteindre une écriture qui ne sera pas ma vie mais qui sera moi. Profondément.

15 réflexions sur « La citadelle de mon cœur »

  1. J’en reste pantoise tellement c’est bien exprimé. Je suis la première à ne pas trop aimer les auto fictions et autres (mais A la recherche du temps perdu n’en et-elle pas une, je m’interroge, là…), mai tu met bien le doigt sur le fait u’on ne peut écrire à partir de rien, c’est ça?
    signé keisha qui n’a pas l’intention de e lancer an l’écriture, brrrr! ^_^

    1. @ Keisha : oui, je crois qu’on ne peut pas écrire avec sa seule imagination, si l’on veut atteindre une certaine dimension, une profondeur. Il faut faire passer de soi dans les mots.

  2. Je n’aime pas l’autofiction, pour en avoir lu, et de qualité parait-il… Mais je reste persuadé qu’il y a en nous une part bien particulière qui n’est qu’un petit fil à tirer pour aler vers l’universalisme le plus large. Après, le reste n’est qu’une question de style et de sincérité dans la démarche. Et je rejoins Keisha, Proust faisant à mon sens dans l’autofiction mais avec quelle grâce, quel talent !
    Enfin, tu le sais, écrire c’est vivre, alors continue, suis ton instinct 🙂

  3. Ecrire sur soi permet de prendre du recul sur certains événements que l’on vit, pas forcément pour leur trouver un sens mais pour les exorciser. Maintenant, je ne suis pas persuadée que ces écrits doivent toujours être publiés..
    Joyce Carol Oates avait-elle le choix quand est paru : « J’ai réussi à rester en vie » ?

    1. @ Joëlle : non, en effet, tout n’est pas destiné à être publié. En fait, j’ai commencé à écrire, il y a longtemps, parce que je trouve que ça clarifie la pensée. Et le côté exorciste, ça marche pas mal non plus! 😉

  4. en tant que lecteurs, nous sommes tous des voyeurs, mais des voyeurs d’imaginaire. il ne s’agit même pas de regarder à travers le voile de la fiction pour accéder à une réalité intime, mais d’admirer la forme du voile, ses couleurs, ses motifs, ses finitions, sa dentelle, et puis après son âge, son lieu d’origine, sa conception, son concepteur, les choix qui l’ont porté, etc. Ce qu’il y a derrière le voile, la réalité qu’il floue, ce n’est pas vraiment ça qui m’intéresse, mais le processus de flou lui-même. Paradoxalement, il révèle beaucoup de choses sur nous-même.
    merci pour ce texte sur l’écriture de l’intime, Gwé. Il est très beau.

    1. @ Constance : merci pour ce commentaire qui, lui, n’a rien de flou! 😉 Je crois qu’on pourrait discuter de ce thème pendant longtemps, c’est passionnant. A quand un séminaire de blogueuses? 😉

  5. Ton texte est magnifique et comme toujours tu as le mot juste ! Il faut aussi différencier intime et intimité, je ne sais pas si l’on peut écrire un livre universel sans passer par l’intime mais sans pour autant se mettre à poil comme certains savent le faire (très bien pour certains d’ailleurs !). Je pense, cela n’engage que moi qu’on met fatalement de soi dans nos écrits les plus fictionnels, c’est même d’ailleurs plus facile, pas besoin d’employer le je, je qui est (comme disait Rimbaud) un autre quand on écrit… Et puis tout ça attendrit le style, fait que le lectueur s’y retrouve, n’est-ce pas là l’essentiel ou alors continuons d’écrire notre journal !! 😉

    1. @ Asphodèle : merci beaucoup! Je crois qu’on met de soi, effectivement. Peut-être inconsciemment d’abord, plus consciemment après… Mais c’est un sujet passionnant je trouve.

  6. Il est beau ce billet Gwenaëlle. Je crois que tu exprimes avec beaucoup de justesse ce qu’est la nuance. Elle est difficile à trouver en écriture, comme ailleurs. Il est vraiment très beau ton billet.

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