Les plumes d’Asphodèle (mots en O)

Pendant les vacances scolaires, Olivia faisant relâche, c’est Asphodèle qui se charge de nous faire travailler. Cette fois, la récolte concernait les mots en O dont voici la liste :

or – opale – orange – osmose – ode – obligation – offense – oh – ordinaire – orage – opportunité – ouvert(e) – onirique – obsession – ombrelle – obéissance – oubli – octave – orgue(s) – océan – orme – orchidée.

Le sanctuaire

Dans la vie, je me dis souvent que tout est question d’opportunité. La chance passe, il faut savoir la saisir. C’est ainsi que j’en suis venue à travailler pour la famille Quentin. Parce que dans la panade où je me trouvais, la chance d’une petite annonce qui tombe à point nommé, ça ne se refuse pas. C’est presque une obligation. Quand Madame m’a expliqué le travail à faire, je me suis dit qu’il n’y avait rien là que de l’ordinaire. Le tout venant de la femme de ménage. Mais quand elle a ouvert le bureau de Monsieur en disant voici le Sanctuaire, j’ai senti comme un imperceptible changement d’atmosphère. Il y a peu de chance pour que vous croisiez mon mari – c’est un vrai fantôme! – mais si vous déplacez ne serait-ce qu’un objet dans son bureau, il le saura et ce sera le renvoi immédiat, je vous préviens! Arrangez-vous comme vous voulez, car il exige malgré tout une impeccable propreté. Mais ne modifiez rien! C’est bien compris? J’ai acquiescé, telle l’obéissance personnifiée.

J’ai commencé à travailler dès le lendemain et j’ai aussitôt décidé de me garder le Sanctuaire pour la fin. Derrière la porte capitonnée, le bruit n’existait plus. A travers les lattes de bois des stores, la lumière se glissait, timide et orange, belle comme une apparition. L’or recouvrait la lisière des objets, faisait miroiter quelques minuscules grains de poussière. En plissant les yeux, je pouvais apercevoir, dans le lointain, la lame bleue de l’océan sur l’horizon, à moitié cachée par l’orme centenaire qui procurait l’ombre bienfaisante nécessaire aux siestes dans le hamac. J’ai très vite senti une sorte d’osmose entre ce cabinet et moi, ou plutôt entre l’occupant inconnu, le mari toujours absent, et ma modeste personne.

A quoi cela tenait? Je n’en sais rien. La belle facture d’un stylo plume, une écriture un peu penchée sur une page oubliée, le demi-queue sur lequel je m’amusais à gravir les octaves, déclenchant dans le silence un tonnerre d’orgue d’église. Ou bien le reflet d’opale d’un cabochon chiné chez un antiquaire, le cuir vieilli des volumes accumulés sur les étagères, la plume d’un rapace ramassée lors d’une balade. Peut-on aimer celui qu’on ne connait pas, simplement parce que chaque jour, on effleure ses objets familiers, parce qu’on sent son parfum, captif des tentures? Musc et benjoin. Cuir de Russie. Tabac à pipe. Et en note de fond, le parfum entêtant de l’orchidée posée devant la fenêtre. Je ne faisais plus le ménage : je composais une ode à l’amour. Cela devenait une obsession. Je bâclais les étages pour mieux m’occuper du bureau de Monsieur. J’étais la vestale invisible de son sanctuaire. Madame aurait pu voir là une quelconque offense mais elle était bien trop occupée à ses toilettes et à ses rendez-vous secrets. Je la voyais passer le portillon au fond du jardin, sous l’ombre bleutée de son ombrelle. Seule dans la maison, blottie au fond du fauteuil club dans le bureau de mon bien-aimé, je pouvais alors me laisser aller à mes escapades oniriques, à mes rêves d’amour et de folie, loin des plumeaux et des balais.

C’est un orage qui a tout bouleversé. Je n’ai pas pu partir à l’heure habituelle. Toute cette électricité dans l’air! Et Madame qui appelait pour dire qu’elle aurait du retard, pile au moment où j’entendais tourner la clé dans la serrure de la porte d’entrée… Les lampes ont clignoté puis se sont éteintes. Un courant d’air a fait claquer une fenêtre. J’ai senti une main me frôler. Oh! C’est tout ce que j’ai réussi à articuler. La main s’est attardée, a emprisonné mon sein. J’ai laissé aller ma tête en arrière, contre la poitrine de celui qui m’enlaçait. J’ai senti ses lèvres fraîches dans mon cou. Il était fort et vaste. Ses cheveux sur ma joue étaient si doux! J’avais envie de rire et puis de pleurer. C’était trop de bonheur. Il avait tout compris, ma dévotion, mon amour muet… Il m’a emportée dans ses bras et m’a couchée sur le bureau. Ses caresses étaient des souffles chauds, ses mains des ailes de soie. J’ai tendu la main vers lui et entendu le pied de la lampe se briser sur le parquet. J’ai ressenti une extase inconnue tandis qu’il allait et venait lentement en moi, avant de jouir dans un soupir. Ensuite, je ne sais plus très bien. L’orage a cessé aussi brutalement qu’il avait commencé, l’ampoule de la lampe fracassée a explosé. J’ai eu peur, je suis partie en courant, sans avoir vu le visage de mon amant. J’étais ivre de bonheur, grisée d’amour…

Dès le lendemain j’ai reçu ma lettre de congé. Madame avait ajouté cette mention manuscrite : Je vous avais pourtant bien dit de ne jamais rien déranger! 

31 réflexions sur “ Les plumes d’Asphodèle (mots en O) ”

  1. Captivant. Les détails rendent le sanctuaire tout à fait réel. Quant à la fin de ton texte, et bien, ce devait être une habitude, lorsque le bureau était « dérangé » le mari avait trompé sa femme ! Est-ce le message que tu nous laissait déviné ? 😆
    Bonnes Fêtes de Pâques et bises de Lyon

  2. Je vois que tes lectrices souhaitent se faire engager dans le sanctuaire…l’amour idéalisé..
    J’ai beaucoup aimé l’atmosphère qui se dégage et le rythme. Beau portrait de femme. BZ.

  3. Ah voilà ce que « rien déranger » signifiait …
    Quand je lis votre texte je me rappelle le film « la jeune fille à la Perle » ou l’obsession mutuel d’une jeune femme de chambre chargé de l’atelier du maître et le maître lui-même … Elle reçut les mêmes consignes….. Je n’ai pas lu le livre… Mais ton texte est un petit joyau me rappelant cette ambiance… Magnifique !

  4. Votre texte…. puis ton texte… Je crois que je me suis laisser totalement séduire…. alors on se dit « ton » ?

  5. Ton texte est superbement écrit et pour l’atmosphère il y a du madame Muir dans tout ça! Hélas! il ne s’agit pas d’un beau fantôme mais d’un maître qui trompe sa femme avec sa bonne! Enfer et Déconfiture!

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