Armen

Les hommes ont toujours aimé l’aventure. Parfois, il n’est pas besoin d’aller bien loin pour sentir les limites de sa propre humanité. Un phare, au large de Sein, dans l’océan Atlantique fait très bien l’affaire… C’est ce « monastère » qu’a choisi un temps Jean-Pierre Abraham.

On ne triche pas avec Armen. On ne louvoie pas non plus. Sous les coups de boutoir des tempêtes, le rocher gronde, le phare tremble. L’homme est seul dans la nuit, gardien d’une lumière que rien ne doit venir éteindre, sinon le jour. Ils se relaient dans le froid et l’humidité. Deux solitaires qu’on vient relever tous les dix ou vingt jours, si le temps le permet.

Accompagné de quelques livres – dont un sur Vermeer -, avec un cahier pour seul compagnon des veilles, pleines de fantômes, de peurs et de solitude, Jean-Pierre Abraham décrit son quotidien de forçat de l’âme. Cette vie au bout du bout, qui s’écoule, patiente, impitoyable, infinie…

C’est un récit qui claque comme ces gerbes d’écume qui semblent vouloir engloutir le phare et ses habitants taciturnes. Quelques extraits pour vous donner le goût du sel sur le bout de la langue.

Penché sur la rambarde, j’ai vu monter vers moi, avec une étonnante lenteur, une gerbe d’écume, un peu grise dans la nuit, soudain éblouissante lorsqu’elle est parvenue au niveau de la lanterne et qu’un des trois faisceaux du feu l’a heurtée. J’ai habité  un instant cette maison fantastique, qui s’est écroulée sur mes épaules. Je suis réveillé.

Houle à dessiner, précise comme un feuillage. Elle déploie maintenant tous ses fastes, s’enroule et s’écrase contre le soubassement, créant autour du phare une vaste plage d’écume dont l’éclat est insoutenable sous le soleil. De grandes lueurs passent sur le plateau, trouent la pénombre de la cuisine, illuminent les objets tranquilles. Dans l’interminable silence, entre les vagues, je m’entends respirer trop vite. J’attends.

Il n’y a plus de pétrole dans ma lampe. Je n’ose pas descendre en chercher. Le feu pourrait s’étouffer pendant mon absence. Il faiblit encore. L’aube dans une heure. La peur peut bien venir, et le froid, ça ne fait rien. L’ombre déjà pénètre dans le cercle. Sous la flamme courte la mèche rougit et se consume. Les yeux me piquent. Je vais monter dans la lanterne, tourner bêtement avec le feu, pour qu’il tienne.

Un récit fort qui, à aucun moment, ne laisse le lecteur indifférent. J’ai été emportée par ce récit de pierre, d’eau et de brume où chaque objet, chaque souffle prend un relief particulier. Un grand livre à garder près de soi, pour le relire, les nuits d’insomnie, quand la pluie bat la fenêtre et que le monde entier semble assoupi…

Armen, Jean-Pierre Abraham, Le tout sur tout.

16 réflexions sur “ Armen ”

  1. Ton billet est magnifique, il donne envie de se laisser battre par les vagues et le vent. Et quelle magnifique écriture tu nous donnes à lire dans ces extraits ! Je le note, j’espère qu’on peut se le procurer facilement !

  2. Très beau billet pour une atmosphère océane comme je les aime ! 😉 Quand on aime la mer…c’est par tous les temps et les phares (leurs habitants aussi) m’ont toujours fascinée. Je le note, il devrait bien franchir la frontière bretonne quand même !^^

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