Famille modèle

Je trouve que les artistes américains ne sont jamais aussi bons que lorsqu’ils se mettent à descendre en flèche ce « modèle » que leur pays cherche à vendre depuis toujours et à tout prix, comme s’il s’agissait là de la seule expression possible de la démocratie. Et dans ce roman, Eric Puchner n’y va pas de main morte. C’est avec une massue qu’il s’attaque au mythe. Le rêve américain s’en prend plein la figure et ceux qui se sont laissés bercer d’illusions à son sujet aussi…

1985. Les Ziller ont quitté leur vie confortable et tranquille du Wisconsin et sont venus s’installer en Californie sous la pression du père, Warren, avide de s’approprier une part plus large de la prospérité « américaine ». Cette décision va littéralement pulvériser leur vie…

A cette occasion on découvre peu à peu les différents protagonistes. Warren, d’abord, qui lorsque débute l’histoire, vient de comprendre que son rêve est au bord de l’abîme et doit peu à peu tout sacrifier à son projet raté. Honteux, il n’ose pas avouer à sa femme l’ampleur des dégâts et son comportement devient de plus en plus suspect. A tel point que Camille, son épouse, est persuadée qu’il a une aventure. Ce qui ne l’empêche pas de continuer à réaliser ses « films pédagogiques » et à subvenir aux besoins de tous les malheureux de la planète par de généreux dons.

Les enfants sont au nombre de trois : Dustin, le beau gosse et l’enfant chéri de la famille, Lyle, l’adolescente complexée qui s’amourache d’Hector, le gardien de la résidence et Jonas, le petit dernier – l’enfant symptôme pourrait-on dire… qui a de drôles d’idées, des questions dérangeantes et l’habitude de s’habiller de façon monochrome, le plus souvent en orange…

Eric Puchner a mis ces cinq-là dans un tube à essai, il y a ajouté quelques paillettes de rêve américain frelaté, des questionnements bien de notre époque, une absence de conscience écologique, du sexe et de la loufoquerie et il a bien mélangé…

Aussi, ne vous étonnez pas si, à la moitié du roman, tout explose… et si, peu à peu, vous passez du rire à la tragédie. Car ce qui avait commencé un peu « grand-guignol » est progressivement alourdi par la gravité, l’échec, la peur et la douleur. J’ai même vu dans le comportement de Warren et l’effet que ce dernier a sur son fils aîné une sorte de métaphore d’une génération qui par, appât du gain et inconséquence, compromet gravement l’avenir de la suivante.

Le roman d’Eric Puchner est dense et bien écrit. Il est difficile d’en souligner toutes les qualités lorsqu’on en fait le résumé car il y aurait tant à dire… Tout sonne juste et semble pertinent. Alors, la conclusion s’impose : lisez-le!

Deux extraits (j’aurais pu en mettre cinquante… Dites-moi merci!) :

– Ne me regarde pas, grogna Lyle en enfilant son jean. Je déteste mon cul.

– Moi, je le trouve très beau, répondit Hector.

– On dirait un navet.

Hector haussa les épaules. « Il y a des légumes très sexy.

– C’est une blague?

****

Celui qui avait déclaré que seuls les gens ennuyeux s’ennuyaient méritait d’être assommé à coups de batte de base-ball. De toute évidence, il n’avait jamais habité un lotissement à l’abandon, en plein désert, un endroit si chaud et si glauque que le facteur leur faisait un doigt d’honneur chaque après-midi et que la plus proche bibliothèque, à cinquante kilomètres de là, contenait les œuvres complètes de Robert Ludlum mais pas un seul roman immortel de George Eliot ou de Charles Dickens.

Un immense merci à Claudialucia qui a fait voyager son livre jusqu’aux contrées reculées du grand Ouest (français… c’est encore autre chose). Vous pouvez aussi lire le billet de Clara. Ou bien celui de Keisha

34 réflexions sur « Famille modèle »

  1. Comme je viens de le ramener de la biblio hier soir, je ne lis pas encore ton billet vu que je vais le lire incessamment sous peu 😉 Mais je suis impatiente car l’histoire m’attire bien !

    1. @ Asphodèle : eh oui, de la même manière que tout le monde ne sait pas poser des fermetures éclair, tout le monde n’est pas doté d’un humour ravageur. Puchner l’a, pas Franzen. CQFD!

  2. C’est l’un des romans de cette rentrée que j’ai préféré. Plus Puchner enfonce sa famille modèle et plus on prend de plaisir à le lire, c’est sans doute malsain comme attitude, mais c’est vraiment un régal !

  3. N’en jetez plus ! Les avis positifs – voire enthousiastes – affluent et je ne sais toujours pas quand je vais pouvoir m »en délecter à mon tour (ça promet encore une jolie liste de liens au moment où je vais rédiger mon billet !!!)

    1. @ ICB : vu mes quelques billets précédents sur des lectures pathétiques mais presque (moi aussi je peux faire de l’humour à deux balles!), je ne suis pas celle qui contribue le plus à l’engraissement des PAL! Je pense que tu t’amuseras bien avec cette famille en tout cas…

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