Dans le gueuloir de Gustave

Certains le savent sans doute, Gustave Flaubert avait un « Gueuloir », une pièce où il disait, braillait, criait ses textes pour voir s’ils passaient la barrière de la voix, s’ils sonnaient juste, s’ils sonnaient bien…

Je vous proposerai de temps en temps des extraits de textes à lire à haute voix, rien que pour le plaisir d’entendre rouler et s’entrechoquer les mots, les avoir en bouche comme on goûte un bon vin.

Pour commencer, honneur à celui qui m’a donné cette idée : Gustave himself. Le texte est extrait de Par les champs et par les grèves et concerne le voyage de Flaubert à Belle-Ile.

Lui et son ami Maxime Du Camp sont à Quiberon et déjeunent en attendant la poste d’Auray avant d’embarquer sur la chaloupe qui les mènera sur l’île. Enfin, après des heures d’attente, au bout du chemin, un cavalier apparait…

La rosse était haute, cagneuse, osseuse, sans poils à la crinière, le sabot rongé, les fers battants; la croupière lui déchirait la queue; un séton suintait à son poitrail. Perdu dans une selle qui l’engouffrait, retenu en arrière par une valise, en avant par le grand portefeuille aux lettres passé dans l’arçon, son cavalier, juché dessus, se tenait ratatiné comme un singe. Sa petite figure à poils rares et blonds, ridée et racornie comme une pomme de reinette, disparaissait sous un chapeau de toile cirée doublé de feutre; une sorte de paletot de coutil gris lui remontait aux hanches et lui entourait le ventre d’un cercle de plis ramassés, tandis que son pantalon sans sous-pieds, qui se relevait et s’arrêtait aux genoux, laissait voir à nu ses mollets rougis par le frottement des étrivières, avec ses bas bleus descendus sur le bord de ses souliers. Des ficelles  rattachaient les harnais de la bête; des bouts de fil noir ou rouge avaient recousu le vêtement du cavalier; des reprises de toutes couleurs, des taches de toutes formes, de la toile en lambeaux, du cuir gras, de la crotte séchée, de la poussière nouvelle, des cordes qui pendaient, des guenilles qui brillaient, de la crasse sur l’homme, de la gale sur la bête, l’un chétif et suant, l’autre étique et soufflant, le premier avec son fouet, le second avec ses grelots; tout cela ne faisait qu’une même chose ayant même teinte et même mouvement, exécutant presque les mêmes gestes, servant au même usage, dont l’ensemble s’appelle la poste d’Auray.

Belle-Isle, Gustave Flaubert, Coop Breizh, 8€

15 réflexions sur “ Dans le gueuloir de Gustave ”

  1. Le fameux gueuloir de Gustave! Ton idée est bonne, faire lire à haute voix. C’est le genre de texte qu’il faudrait attendre dit par Fabrice Lucchini vu et écouté à Avignon il y a quelques années . Il en ferait ressortir toute la perfection!

    1. @ Claudialucia : mon mari et moi nous interrompons souvent dans nos lectures respectives (ce qui peut parfois être très agaçant, je le confesse…) pour nous lire des passages savoureux! Et j’ai toujours adoré lire certains textes à voix haute. C’est un plaisir sensuel.

    1. @ Sylire : et il y en a plein d’autres. Ça m’a tellement plu que j’ai acheté Par les champs et par les grèves dans sa totalité. Un peu déçue par Gustave quand même : il n’est pas resté à DZ, ça puait le poisson parait-il! Monsieur est bien délicat… 😉

  2. Je ne connaissais pas du tout l’existence de ce Gueuloir ! C’est plutôt marrant à imaginer ^^
    Je n’ai plus vraiment l’occasion de déclamer un texte à haute voix, maintenant que je vis en couple. A moins de m’enfermer dans la cave, à voir…;)

  3. je ne connaissais pas non plu ce gueuloir, l’idée est excellente, je lis souvent à haute voix et là on prend vraiment conscience de la musicalité, du ton d’un texte. Dans celui-ci on remarque la prédominance des R qui grondent et des S qui sifflent…et c’est en parfaite adéquation avec le « fond » de l’extrait !

    1. @ Asphodèle : ma prof en première nous faisait souvent lire à haute voix… J’adorais ça, j’étais toujours volontaire – et pourtant, j’étais d’une timidité maladive. Je me souviens d’une tirade d’Hernani dans le Lagarde et Michard que j’ai terminée quasi en pleurs tant le texte était fort… Evidemment, on me regardait bizarrement après des trucs pareils… 😉

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