Le chœur des femmes

Si Clara ne me l’avait pas mis entre les mains (merci Clara!), je ne sais pas si j’aurais lu cet ouvrage de Martin Winckler. En tout cas, elle a été bien inspirée c’est un roman très riche dont la lecture ne m’a pas déçue, sauf un peu sur la fin… Mais commençons par le commencement.

Jean (prononcer à l’anglaise, comme dans « Jean Seberg »…) Atwood est en cinquième année d’internat à Tourmens. Spécialisée en chirurgie gynécologique réparatrice, il lui tarde de passer ses journées un bistouri entre les dents mains pour réparer et remodeler les corps imparfaits.  Elle vise un poste de chef de clinique mais avant de pouvoir y prétendre, son responsable exige qu’elle passe six mois dans l’unité 77, dirigée par le docteur Franz Karma.

A propos de Karma, elle a entendu tout et son contraire et c’est donc avec une certaine appréhension qu’elle arrive le premier jour dans le service. Elle devine que ça ne va pas bien se passer. Et effectivement, Jean qui est une jeune médecin persuadée d’être au summum de son savoir et qui rêve d’en coudre, se retrouve assise sur une chaise, obligée d’écouter les doléances des patientes du Docteur Karma qui semblent venir en consultation davantage pour raconter les malheurs de leurs petites vies étriquées que pour se faire soigner…

On court au clash… Et on y parvient rapidement cependant, l’histoire ne s’arrête pas là. Karma passe une sorte de contrat avec Jean et peu à peu, celle-ci va être amenée, au fil des rencontres et des consultations à changer son point de vue sur son métier, sur les femmes, sur Karma et sur elle-même…

La fin, au goût de chamallow fondu, m’a parue un peu mièvre par rapport au reste de l’histoire et les problèmes physiques de Jean m’ont semblé superflus. Disons qu’ils n’ajoutent pas grand-chose au fond de l’histoire…

Intéressant par cette sorte de « conversion » qu’il raconte, ce roman peut se lire aussi comme un manifeste pour une médecine plus humaine et plus respectueuse du patient. Entre Karma et Atwood, ce sont deux conceptions qui s’opposent. Atwood représente – du moins au début – cette médecine techniciste, sûre d’elle au point d’en devenir arrogante, qui va à l’essentiel sans se préoccuper du mental, de la psychologie et des dégâts collatéraux. Karma, lui, écoute avant d’agir, n’est jamais persuadé de savoir mieux que celles qu’il a en face de lui et essaie, dans la mesure du possible, de témoigner à ses patientes le plus grand respect. Cela donne lieu à quelques joutes mémorables…

Je vous parle de la morgue, de la vanité, de la boursouflure de vous-même qu’on vous a inculquées après vous avoir soigneusement humiliée et culpabilisée. Je parle de la manière dont les patrons à qui vous avez eu affaire vous ont déformée pour vous transformer en robot.

Mais le lecteur s’amuse aussi en voyant cette jeune médecin aux allures de garçon manqué qui sait tout et semble avoir tout vu se planter dans la prise de sa pilule, refuser de consulter, combattre sa migraine à coups de médicaments qu’elle fait passer avec de l’alcool ou bien traverser toute la ville pour trouver des serviettes hygiéniques parce qu’elle n’a rien chez elle (pourtant, elle devrait savoir que ça revient tous les mois, non?)… Cela fait aussitôt penser à ce fameux cordonnier si mal chaussé et en la voyant prendre si mal soin d’elle, on se demande comment elle peut prétendre prendre soin des autres…

Enfin, ce livre parle des femmes bien sûr. De toutes les femmes. De la place qui leur est faite ou plus justement, que les hommes veulent bien leur laisser dans cette société encore profondément marquée par le patriarcat. C’est un livre qui montre que le chemin vers l’égalité est encore semé de nombreuses embûches et qu’on n’est pas près d’en voir le bout…

La médecine française est, purement et simplement, une médecine de classe. Un trop grand nombre de « professionnels » méprisent souverainement tous les patients et les traitent comme des enfants – et plus encore les femmes, parce que ce sont des femmes.

(Sur l’infantilisation des citoyens et des femmes, il y aurait aussi beaucoup à dire car elle ne s’exerce pas seulement dans le domaine de la médecine mais dans tous les autres : professionnel, scolaire, routier, etc… )

Bref, un roman inégal – j’ai bien aimé les deux premiers tiers, me suis ennuyée au dernier… – mais dont je retiendrai l’analyse pertinente d’un milieu qu’on est obligé de côtoyer à notre corps défendant mais qu’on connait peu… Et il semble que ce soit (parfois…) réciproque! 😉

Et dans la balance : l’avis pas content de Juliette, l’avis très content de Lucie et l’avis mitigé de Gambadou

28 réflexions sur « Le chœur des femmes »

  1. Bon, je suis contente mais un peu déçue qu ‘il y ait eu des bémols sur la fin…

    J eui stoujours vivante mais je cours entre les RDV : une semaine marathon!

    1. @ Clara : oui, le coup de baguette magique final a été un peu too much pour moi mais sinon, il y a beaucoup de matière dans ce livre et c’est une lecture enrichissante. Merci encore! Glou-glou la semaine prochaine alors?

  2. ah je garde un excellent souvenir de ce roman lu il y a maintenant plus d’un an.
    J’aime beaucoup ce que tu en dis. As tu lu « la maladie de sachs » du même auteur ?

  3. Je ne l’ai pas encore lu, celui-là, et pourtant, je l’ai à la doc où je travaille et une de mes collègues m’en a dit beaucoup de bien… Sauf que j’en ai 15 à lire avant. Il reste dans ma liste tout cas !

  4. Tout le monde a l’air plus ou moins unanime sur la fin, mais il y a le reste. Je le prendrai à la bibliothèque à l’occasion. J’avais aimé « la maladie de Sachs » et j’aime la façon dont l’auteur s’exprime en général. L’infantilisation des patients et surtout des femmes ? Oh, tu crois ? (ironie)

  5. envie de le lire malgré (à cause?) des contrastes dans les ressentis des lectrices… mais sur le fond, il révèle le gros problème d’une société qui méprise plus de la moitié de ses membres….

  6. Je m’étais ennuyée ferme en lisant La vacation de ce même auteur … du coup, je n’ai plus osé me lancer dans un autre de ses livres (et pourtant, j’ai au moins La maladie de Sachs dans ma PAL !). Ce que je ne comprends pas, c’est que j’aime en général tout ce qui a trait à la médecine et c’est donc étonnant que je n’ai pas aimé La vacation (peut-être trop de questionnements existentiels ?)

  7. J’avais bien aimé la maladie de Sachs mais ça m’a suffit. J’ai assez avec les anecdotes de ma nièce qui est en…. 5ème année de médecine, tiens !

  8. J’adore la manière dont Martin Winckler décrypte nos ordonnances médicales.
    A faire lire à tous les étudiants en médecine; ce sont des livres aussi indispensables que le Vidal!

  9. Bouh ! J’ai côtoyé ce milieu quinze ans (et de près ;)), les médecins (pas tous mais…) sortis de leur bloc ou de leur cabinet n’ont pas grand-chose à dire mais leur diplôme, chez les mâles surtout, devrait les excuser du reste : je ne suis pas d’accord ! Et je passe allègrement mon tour !

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