Journal d’un parfumeur

Je me suis toujours sentie particulièrement proche de la nature. Peut-être est-ce la raison pour laquelle j’ai toujours été sensible aux parfums. Du cresson près d’une source particulièrement pure, une pivoine juste éclose dans le jardin, une prune dévorée par les guêpes, l’iode et le sable, l’odeur métallique des vieux métros parisiens, celle des vestiaires du gymnase… je pourrai en aligner ainsi sur des pages et des pages. Et évoquer ensuite Jardins de Bagatelle, le parfum de mes vingt-ans, et tous ceux qui ont suivi…

Pas étonnant dès lors que mon œil ait été attiré par ce Journal d’un parfumeur, de Jean-Claude Ellena. L’homme est, depuis, 2004, le parfumeur exclusif de la maison Hermès. Vous connaissez sans doute quelques unes de ses créations : Un jardin en Méditerranée (un pur délice… ) ou bien Terre d’Hermès (totalement irrésistible…) et d’autres que je ne vais pas citer sinon mon billet va ressembler à une publicité…

Dans ce journal, Jean-Claude Ellena évoque son métier de nez à travers de multiples facettes : son apprentissage à Grasse, les rapports inévitables mais souvent conflictuels entre la création et le marketing, la recherche de nouvelles associations, la visite aux producteurs de matière première, la naissance d’une idée, la réminiscence d’un souvenir et sa traduction en parfum… Il parle des incessants tâtonnements, de la solitude qui seule permet la création, des idées fulgurantes et de celles qui mettent du temps à s’imposer, des modes aussi…

A travers cette évocation, c’est un peu le principe universel de la création – un processus qu’on peut essayer de cerner mais pas encore mettre en flacon… Comparée tantôt à l’écriture « la haute parfumerie est donc condamnée à inventer un nouveau propos olfactif, une nouvelle écriture« , tantôt à la musique « je travaille de mémoire sur des variations de quelques thèmes qui me sont personnels et que j’essaye de corriger, de revoir, d’amener plus loin, ailleurs, autrement, dans leur expression« , la parfumerie est avant tout un art.

Mais cet art, dans notre monde moderne, doit composer aussi avec la Tendance :

L’ogre Economie a besoin de nourriture. Son appétit est féroce et il n’accepte pas de maigrir. Il manque cependant de curiosité, d’attrait pour la nouveauté, et désire qu’on lui repasse toujours le même plat : La Tendance.

Avec les impératifs économiques et sanitaires :

Aujourd’hui, il est difficile d’ouvrir la voie à des goûts ou des odeurs nouveaux, car nous vivons non seulement dans un monde où prédomine la traçabilité, mais aussi à une époque où il faut tout justifier. Inventer une odeur aussi novatrice que le fut l’ambre de parfumerie ou le goût du Coca-Cola en son temps, est désormais une gageure, un exploit. Nous sommes passés en quelques années d’une demande d’explication louable à une demande de justification moralisatrice.

Au final, c’est à une promenade méditative et olfactive que nous convie Jean-Claude Elléna à travers ce journal qui cerne avec délicatesse et sensibilité les enjeux de la création. Une création qui ne peut exister que si elle parvient à résister à la facilité, aux tentatives de normalisation qu’entraîne la mondialisation, à l’oppression d’une économie qui voudrait pouvoir mesurer et le monde et les rêves des hommes…

Ce n’est pas le marché qui nivelle le propos olfactif, c’est ce que nous lui offrons. A partir de ce constat, je suis entré petit à petit en résistance. Ainsi je combats la parfumerie en « uniforme », celle qui parade dans l’agréable, clame la performance et cherche à s’imposer car, en se normalisant, elle ne peut ni se ressourcer, ni se renouveler.

Journal d’un parfumeur, Jean-Claude Ellena, Sabine Wespieser Editeur, 17€

17 réflexions sur « Journal d’un parfumeur »

  1. Je crois que les parfums, le parfum c’est ce qui arrive juste après les livres…Ce livre m’attire dans son sillage ! Humm… Hermès, bien sûr mais aussi Guerlain (pas le patriarche, beurk !) et un peu Yves Saint-Laurent… Il a raison quand il parle d’uniformisation, de standard, j’ai remarqué depuis plusieurs années que beaucoup de nouveaux parfums se ressemblaient….étrangement dans l’inodore !

    1. @ Asphodèle : je suis un peu comme toi. Les livres, les parfums, la musique… tout ça, c’est le tiercé de tête. Guerlain, of course, avec tous ces vieux parfums qui font rêver : Vol de nuit, L’heure bleue, Mitsouko et L’instant, qui est plus jeune mais que j’aime aussi. L’homme a raison : la tendance est à la facilité, à l’armada olfactive… heureusement qu’il reste quelques résistants! 🙂

  2. Je me délecte d’avance de cette lecture donc tu m’as donné envie ! J’ai été enivrée un peu comme avec Le Parfum de Süskind … En tout l’odeur des vestiaires du gymnase … Gravée pour toujours dans ma mémoire !! C’est drôle comme ton souvenir m’a frappé de plein fouet et ma durement ramenée dans le passé ! Et bien ça c’est un billet qui laisse sa trace 🙂

    1. @ Jul : dans la mesure du possible, j’essaie de l’indiquer. Tu vois, ce livre me faisait envie mais je ne l’aurais pas acheté… La plupart du temps, je les trouve trop chers. Heureusement que ma médiathèque répond à mes désirs avant même que je ne les aie formulés… 😉

  3. Je dois dire que là tu as attisé plusieurs de mes sens, voilà un livre qui donne envie. A rajouter à ma longue liste de livre à lire.
    Merci d’être passée nous voir.
    A bientot

  4. On pourrait reprendre les propos de JClaude Ellena pour parler de l’art, en général : « car nous vivons non seulement dans un monde où prédomine la traçabilité, mais aussi à une époque où il faut tout justifier. » De nos jours l’artiste (je pense aux photographes, tu comprendras pourquoi!) doit justifier ce qu’il fait par un discours! On a presque l’impression que le discours est plus important que l’oeuvre. Quant à aborder l’art par l’émotion, fi! quelle honte!

    1. @ Claudialucia : oui, je vois très bien ce que tu veux dire… Cette demande de justification est stupide et d’une certaine manière, elle borne notre manière de recevoir le travail des artistes…

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