Un billet pour trois

C’est la fin de l’année scolaire. Je fais court. Trois billets pour le prix d’un…

D’abord, le livre qui fâche.

Corniche Kennedy, de Maylis de Kerangal

Le problème, ce n’est pas l’auteur, ni même l’éditeur. C’est moi. Je n’aime pas ces livres un peu creux – basés sur une intrigue ni grasse, ni sucrée ni salée et des personnages à zéro calorie… – et qui cachent leur manque de chair sous une langue foisonnante, qui cherche à éblouir le lecteur, à le prendre dans la lumière de leurs phares pour qu’il n’ait pas le temps de penser. Résumons l’intrigue : à Marseille, en contrebas de la Corniche Kennedy, une bande de jeunes s’amuse à sauter de promontoires rocheux plus ou moins hauts. Ça ennuie le maire, cette jeunesse sauvage et débraillée et l’homme insiste pour que le « problème » soit réglé au plus vite. Sylvestre Opéra, flic de son état, sera chargé des basses œuvres. C’est tout? Oui, c’est tout. Et ça donne des passages tels que celui-là :

Illico s’agglutinent les uns aux autres, se touchent, se frottent, se bousculent, se font la bise – si fille-fille ou fille-garçon – se tapent dans la main, paume sur paume, poing sur poing, phalange contre phalange – si garçon-garçon – s’invectivent, exclamatifs, crus, juvéniles, agglomèrent leurs sacs, baskets, sandales, tongs, vêtements, casques, étendent leurs serviettes à touche-touche ou les disposent en soleil  avec au milieu un lecteur radio pourri, deux ou trois litres de Coca, des paquets de clope, alors les éclats de leurs voix ricochent sur la pierre, rebondissent et s’entremêlent, clameur splendide, brouhaha qui fusionne autant qu’il les fissure, éclate, mat et sec, tandis qu’en face, sur le front de mer… [et comme ça, encore une page entière…]

Alors oui, il y des descriptions réussies, oui la jeunesse est décrite avec un regard gourmand mais c’est long, c’est inconsistant. Côté flic, ça sent l’improbable, comme si Sylvestre Opéra (mais arrêtez, les auteurs, avec ces noms « style-genre »!) était le cousin au second degré d’Adamsberg. Et ça se termine en quenouille, mais ça vous l’aviez deviné…

La séquence exacte des gestes, Fabio Geda

Terminer Corniche Kennedy et entrer dans les premières pages du roman de Fabio Geda, c’est un peu comme quitter une ville bruyante et bondée et découvrir un petit sentier caché qui mène à un paysage de campagne. Enfin, on peut prendre sa respiration…

Mariano se balance paresseusement dans le vieux fauteuil à bascule de son grand-père. Il regarde, au-delà des champs cultivés de la coopérative, les toits du village qu’il habite, ce même village qui l’a vu naître et où il s’est marié. Il observe la campagne qui s’estompe dans le ciel nocturne, un ciel si proche qu’il pourrait rester empêtré dans les branches hautes et fines des cerisiers.

La séquence exacte des gestes (je ne me lasse pas de répéter la version italienne, L’esatta sequenza dei gesti…) fait partie de ces livres qu’on prend sur un coup de tête, sans jamais en avoir entendu parler. Simplement parce qu’il se trouve là, sur le présentoir de la bibliothèque et que sa couverture attire l’œil. Avec une écriture simple et pourtant poétique, Fabio Geda raconte les destins croisés de ses personnages. Marta la petite fille dont la famille vole en éclats et qui se retrouve placée dans un foyer. Ascanio, éducateur dans ce foyer et amoureux de sa collègue Elisa. Corrado, le rebelle, qui vit lui aussi au foyer et est prêt à tout pour organiser une fête pour la sortie de prison de sa mère. Et dans un cercle plus lointain, les parents perdus, dépassés. L’assistante sociale qui « rêvait de transformer la relation interpersonnelle, la rencontre, en un instrument de guérison, au lieu de quoi elle est en train de se transformer elle-même en un rouage de la bureaucratie des services sociaux ». Un livre qui parle de la vie, de ses bonheurs, de ses embûches, avec beaucoup de sensibilité.

L’homme dérouté, de Gaëlle Nohant

J’ai découvert Gaëlle Nohant avec l’Ancre des rêves. Ça n’avait pas été un coup de cœur mais j’avais aimé le style de l’auteur. Voilà pourquoi, lors de ma récente descente chez Ravy à Quimper, j’ai craqué pour ce recueil de nouvelles. Et bien m’en a pris. Cinq nouvelles dans lesquelles Gaëlle prend le temps de poser ses personnages, ses décors, son imagination et sa fantaisie. Toutes ont pour point commun l’inattendu qui bouleverse la vie. Mes deux préférées sont :

  • L’homme dérouté : un notaire dont la vie est tirée à quatre épingles tombe amoureux d’une fleuriste qui aime chanter. Cet accroc dans son quotidien bien reglé le sauve d’un attentat et le conduit à envisager de changer de vie.
  • Fondu au noir : Roman, critique de cinéma dans un quotidien national est averti par une mystérieuse interlocutrice de la fin prochaine d’un célèbre cinéaste. Et de fil en aiguille, se retrouve impliqué dans une tentative de meurtre.

Un recueil sans esbrouffe ni paillettes et qui, pour cela justement, mérite d’être découvert…

  1. Corniche Kennedy, Maylis de Kerangal, Folio
  2. La séquence exacte des gestes, Fabio Geda, Gaïa
  3. L’homme dérouté, Gaëlle Nohant, Géhess Editions

17 réflexions sur « Un billet pour trois »

  1. je note le recueil de nouvelles, et le roman de Fabio Geda, tout à fait du genre à plaire à ma maman je pense.
    Corniche Kennedy : lu aussi, avis plus mitigé que toi qui est complètement déçue, mais peut-être me suis-je laissé prendre à l’illusion par les phares de l’écriture… et tu as raison à propos du nom de Sylvestre Opéra : ça fait un peu ridicule.

  2. Pfiou, je passe pour Corniche Kennedy, je trouve l’extrait que tu cites franchement indigeste. Par contre, tu me rappelles Gaëlle Nohant dont j’ai bien envie de découvrir l’Ancre des rêves (plus que les nouvelles, on ne se refait pas).

  3. Tiens, je ne te reprocherai pas de regrouper des lectures, j’ai fort envie de le faire, j’ai déjà deux p’tites lectures en un billet, reste à trouver un titre pour le bric à brac, quoi…

    1. @ Keisha : ça simplifie les choses parfois… et puis c’est l’été. Le billet groupé, c’est la version « grande salade » du repas traditionnel…

  4. je cours de réinscription en rangement et préparation des vacances, et je t’admire d’arriver à faire trois billets, surtout sur un livre non aimé, j’avoue que j’ai tendance à faire l’impasse ! Bonne fin d’année scolaire.

  5. Sur le premier roman, je suis d’accord avec toi sur l’exercice de style. La langue est travaillée mais il manque du fond. Je n’ai pas lu les deux autres.

    1. @ Kathel : il fait partie de ces livres tendres, doux parfois, mais qui racontent avec beaucoup d’émotion et de justesse la vie avec ses sourires, ses plaies et ses bosses…

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s