Le Minotaure 504

Kamel Daoud est un journaliste et un écrivain algérien. Dans les nouvelles qui composent ce recueil, il évoque l’Algérie d’aujourd’hui et la quête de sens de ses habitants. A travers quatre portraits, il dessine des trajectoires empêchées dans l’Algérie contemporaine qui semble n’avoir pas encore digéré son Histoire.

La première nouvelle éponyme raconte l’histoire d’un chauffeur de taxi qui rêve et craint Alger tout à la fois et jamais ne parvient à y entrer.

Gibril au kérosène évoque un ancien militaire qui a réussi à fabriquer un très beau prototype d’avion que personne ne veut acheter, par peur ou indifférence.

C’est donc ce peuple qui ne fonctionne pas. Il ne croit pas aux miracles. On y devient plus célèbre lorsqu’on tombe que lorsqu’on décolle. Je ne sais pas d’où ça vient. Peut-être, sûrement, du passé. Nous avons été tellement écrasés que le jour où nous nous sommes levés notre échine est restée courbée. […] Ce peuple était creux de l’intérieur depuis trop longtemps et vivait sous terre à force d’aimer ses racines et d’en parler sans cesse. Pour lui, on ne pouvait voler dans le ciel que si on était un oiseau, un Américain, un avion importé, un mort ou une cigogne.

Dans la troisième nouvelle – L’ami d’Athènes – un coureur de fond participe aux Jeux Olympiques d’Athènes, puise en lui toute son énergie pour non pas gagner la course mais courir, courir sans s’arrêter, comme s’il fallait enfin envisager de dépasser les frontières, qu’elles soient mer ou désert.

J’ai compris surtout que jamais il ne fallait que je m’arrête, même si mes poumons étaient déjà deux grosses braises, qu’il me fallait aller au-delà de la ligne d’arrivée, que je ne devais pas être trompé par les applaudissements et que j’avais quelque chose à faire au bout de quelque chose à atteindre.

Einfin, dans la dernières nouvelle, La préface du Nègre, on assiste au combat, perdu d’avance, entre deux générations, deux manières de concevoir la vie et l’Histoire. Alors qu’il est chargé d’écrire l’histoire personnelle d’un ancien combattant pour l’Indépendance rongé par la maladie, le narrateur a ces mots :

Une seule histoire qui, bien qu’entamée dans des chants et des fusils, ne pouvait finir qu’ainsi, dans des bégaiements, comble de cette Indépendance qui lui avait donné la victoire mais pas les moyens de la raconter et qui me donnait les moyens d’écrire dans un pays où il ne se passait plus rien. Le pire était qu’il estimait que je devais lui servir de nègre non parce qu’il me payait mais parce que je devais payer une dette en quelque sorte, une dette à celui qui m’avait offert ce pays sur un plateau sans s’apercevoir qu’il en avait déjà mangé plus de la moitié.

Ces nouvelles, à travers ces hommes « ordinaires plongés dans des situations extraordinaires », posent des questions essentielles : Où va-t-on? Quelle est la direction à suivre? Qu’est-ce qui peut donner du sens à nos actes? Et comment échapper enfin à la pesanteur de l’Histoire qui semble avoir tout figé depuis 1962?

Bien que n’ayant que peu de connaissances sur la situation de l’Algérie contemporaine, j’ai beaucoup apprécié la lecture de ces courtes nouvelles. La langue y est riche, cinglante souvent, mais aussi poétique. La plume de Kamel Daoud appuie là où ça fait mal pour mieux inviter au dépassement, à la construction d’une autre Algérie, comme si, malgré les erreurs des pères, les enfants possédaient encore tout l’avenir entre leurs mains. Mais curieusement, il n’y a pas de femmes dans ce recueil, ou alors seulement à l’état de personnages très secondaires, épouses ou mères… Ça aussi, c’est révélateur d’un certain état d’esprit, non?

Merci à Dialogues Croisés 

Le Minotaure 504, Kamel Daoud, Sabine Wespieser éditeur, 13€

18 réflexions sur “ Le Minotaure 504 ”

  1. Nicole et moi avons vécu en Algérie (nous nous y sommes mariés) et elle était très souvent la seule femme à table si nous étions invités par des collègues de travail non européens !
    J’ai lu dernièrement un recueil de nouvelles sur Shanghai….écrit que par des femmes ! Autre pays, autres mœurs !
    Et aussi un sur Alger .
    A bientôt.
    Yvon

  2. Après avoir lu notamment Ce que le jour doit à la nuit, de Yasmina Khadra, je suis intéressée par ce qui touche à l’Algérie moderne !

  3. Voilà un recueil qui me tente beaucoup.
    Pour ce qui est de l’absence des femmes que tu soulignes, plus qu’un état d’esprit, il s’agit surtout d’une réalité sociale et culturelle (ce qui ne veut pas dire pour autant qu’elle est juste et que je la défends, loin de là). Nous autres Français avons tendance à oublier facilement que cette situation était très similaire chez nous, cinquante ou soixante ans en arrière, quand les femmes restaient au foyer, qu’elles devaient avoir l’accord de leur mari pour ouvrir un compte en banque et qu’elles étaient séparées des hommes à l’église… Les choses évoluent plus lentement là-bas mais elles évoluent, les récents événements dans la région en sont un signe, non ?

    1. @ ICB : en fait, je me suis mal exprimée. Ma dernière phrase sous-entendait que les auteurs sont justement ceux qui peuvent inciter les gens à bouger et que ce recueil manquait un peu de « féminisme »! 😉 Quant à notre situation ici, en France, je ne sais pas si on oublie que les femmes ont acquis leur indépendance il y a peu. Il me semble que tous les jours, des situations d’inégalité, de violence, etc… rappellent qu’il y a encore beaucoup à faire!

  4. Taxi, et maintenant celui-ci (qui me tente un peu moins par son écriture qui me paraît extrêmement travaillé, je crois que je préfère la légèreté des conversations de Taxi)… : tu es très tournée vers les pays arabes en ce moment, une influence du printemps dernier ? 😛

    1. @ Constance : c’est possible, oui… Quand j’étais étudiante, j’avais des amis tunisiens, algériens et c’est à eux que je pense quand je lis ces livres… même si depuis, je les ai perdus de vue!

  5. Si tu veux livre un très bon livre sur l’Algérie et écrit par une algérienne qui n’a pas froid aux yeux et parle merveilleusement bien de l’Algérie et notamment de la condition féminine, je te conseille le très bon « blanc, bleu, vert » de Maissa Bey (que je peux te prêter, d’ailleurs…)

  6. Contente d’avoir des nouvelles de l’avancée du livre. Tu tiens le bon bout, je pense.
    Profite de la grisaille elle est éphémère, on annonce le retour du grand beau temps!

    1. @ Fransoaz : il parait que la chaleur viendra nous rendre visite pendant deux jours! C’est sûr, on va en profiter! 😉 Merci de tes encouragements. 🙂

  7. Je l’ai lu, pour des raisons très intimes, l’envie d’y retrouver une certaine langue, un certain souvenir de l’ Algérie que je connais. Et j’ai plongée la tête la première 🙂 Il a vraiment une façon d’écrire très « algérienne », une façon de poser les pensées, la langue…

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