Quai des enfers

Après une quatrième de couverture forcément alléchante et une présentation de l’auteur tout en simplicité « Ingrid Astier vit à Paris, face à la Seine, où elle soigne ses obsessions comme des animaux de compagnie. Elle aime l’anatomie, le chocolat et le vin, sans discrimination de couleur, Faith No More, Rob Zombie, Trent Reznor et Schubert. Et traîner partout où elle ne devrait pas être« , j’ai découvert les premières pages de ce polar édité – excusez du peu – dans la fameuse Série Noire de Gallimard.

Et là, j’ai commencé à faire la grimace et à me demander qui était donc cette Ingrid Astier. C’est vrai, ça : c’est qui, Ingrid Astier?

Diantre, est-ce qu’il suffit d’aimer le vin et le chocolat pour entrer chez Gallimard? Non, parce que si c’est ça, je suis prête à éventrer toutes les bouteilles de Salvetat, de Quézac, de Perrier (sans Dita…) qui trainent dans mon garage, voire à enterrer les cadavres dans mon jardin et à prendre un abonnement chez Platz & Fils, qui font à Sélestat de très bons vins bio… Côté chocolat, je n’aurais pas à me forcer non plus, mes mensurations parlent pour moi… Soigner mon Beagle comme mes obsessions – ou vice versa – il faudra que je me fasse violence mais il n’y a là rien d’insurmontable…Quant à vivre face à la Seine, pfiou, du pipi de chat. Moi, c’est l’Océan Atlantique qui lave mon regard tous les matins… Avouez que c’est moins confiné!  Enfin si je dis que j’aime Charlie Bird, Cannonball Adderley, Truls Mork et Mouloudji, est-ce que ça le fait, rayon éclectisme? Parce qu’il y a derrière Ingrid Astier l’ombre d’un sacré mystère… Qu’a donc fait cette auteure pour que son roman passe ainsi tous les portiques de sécurité de la célèbre maison sans sonner (vous le verrez après, logiquement, ça aurait dû déclencher quelques alarmes)…? Je ne vois qu’une solution : elle a pris l’entrée des Amis et il n’y avait ni vigile, ni installation sophistiquée pour détecter tous ces tics et ces trucs qui m’ont fait tiquer…

Je suppute et je glose mais l’histoire, me direz-vous?

L’histoire? Ça commence original comme dans du Fred Vargas : un corps de femme est retrouvé dans une barque, sur la Seine, au pied du 36 quai des Orfèvres, par la brigade fluviale. Seul indice : une carte de visite qui mène les enquêteurs tout droit vers un célèbre « nez » qui, comme par hasard, est ami avec un des flics. Peu à peu, par ronds concentriques, les hommes chargés de l’enquête plongent dans un monde qui est loin du leur : celui d’une certaine élite parisienne, bohème, artiste, sans scrupules et droguée…  Mannequins racés, chanteurs de néo-trash-punk dont même les Inrocks n’ont jamais entendu parler, directeurs artistiques résultant d’un dangereux croisement entre JP Gaultier sous Ecsta, Karl Lagerfeld tartiné de colle Cléopâtre et Andy Warhol sous PCP : la faune qui traîne dans les quartiers branchés n’a rien n’a envier à celle qui évolue au fond de la Seine…

Au final, des personnages de flics plutôt sympas et originaux et un roman bien documenté sur certains aspects (brigade fluviale, parfumeurs, pêcheurs passionnés…) mais aussi un récit qui part dans tous les sens, plein de longueurs, de complaisance stylistique et de tics de langage ( « le mot valait pour simple« , « la remarque valait jugement » et le verbe « valoir » accommodé à cette sauce si souvent que ça finir par faire grincer des dents…), une écriture heurtée, une fâcheuse tendance au parisiano-centrisme qui sent à plein nez la sophistication nihilo-déconstruite (ou la déconstruction sophistico-nihiliste) tout dépend si vous êtes plutôt Monde des livres ou Libé*… Des personnages qui ne servent qu’à faire joli ou presque, des vies de famille qui n’apportent rien, des comportements parfois incompréhensibles (Rémi qui saute sur sa collègue par exemple…) Et un coupable qui sort du chapeau de l’auteur comme un lapin blanc de celui d’un prestidigitateur… Et à l’heure des aveux, ce n’est pas une clope qu’il réclame mais un CD de Ligeti… Eh oui, l’éclectisme, ce n’est pas donné à tout le monde!

Je suis allée jusqu’au bout mais j’ai plusieurs fois été tentée d’abandonner. Difficile de rentrer vraiment dans cette histoire, d’y croire un peu… la précision dans certaines scènes ne suffisant pas, à mes yeux, à donner un véritable effet de réel. Plus qu’un bon plat mitonné avec amour, Ingrid Astier nous sert avant tout une recette, et ça, en cuisine comme en littérature,  c’est rédhibitoire…

Quai de Enfers, Ingrid Astier, Gallimard, Série Noire.

* C’est de l’humour, hein… comme vous l’aviez deviné, vu la tonalité générale du billet… Je dis ça au cas où certains auraient voulu utiliser mes digressions pour nourrir leur thèse… 

22 réflexions sur “ Quai des enfers ”

    1. @ Keisha : eh oui, normalienne…. point barre. Tu me diras, c’est déjà bien mais de là à sauter directement à la case Gallimard, y ‘a un truc comme dirait Majax!

  1. Ouais bof 🙂 j’aime pas la présentation de l’auteur, recherchée, ampoulée, snob, creuse, et voilà Na ! (possible que je sois jalouse et que j’ai envie de soigner mes obsessions sur l’ Île Saint-Louis en réfléchissant à la dureté de ce monde…)

  2. la porte des amis est bien souvent ouverte à tort. sur Paris, c’est tout un réseau et quand tu es normalien, tu as toutes les chances d’en faire parti.
    merci pour ton billet, il m’a fait sourire. j’attends celui sur Corniche Kennedy bientôt 🙂

  3. Bravo pour ce billet qui ne mâche pas ses mots ! J’aurais pu être tentée, par la couverture, le titre et le fait que l’auteur est venue aux Quais du Polar, ce qui est mon sésame… Mais apparemment il est aussi plus facile d’y venir quand on est publié par Gallimard !

  4. En très, très grande forme, la Gwé !! mdr en lisant ton billet… ! Bravo ! Comme quoi, si la valeur n’attend pas le nombre des années, le nombre des années ne l’atteint guère non plus (je ne sais pas si vous suivez… c’est censé être élégiaque mais ça fait confus… Si je reprenais un verre de Pouilly-Fuissé ?)

    1. @ AP : comment? Tu bois du Pouilly Fuissé en loucedé et tu ne nous en proposes même pas? 😉 Bon, en même temps, vu comment ça obscurcit tes commentaires, il vaut mieux que j’en reste à la tisane… 😆

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