En mai, fais ce qu’il te plait…

La formule « un texte et une photo par jour » vous avait plu alors je l’ai reprise pendant ces vacances où je ne suis pas vraiment partie mais où j’ai quand même voyagé…

Lundi 2 mai 

Aujourd’hui, j’ai reçu une carte postale. Ce n’est pas grand-chose me direz vous… Une photo sur un papier cartonné, quelques mots qu’on griffonne derrière, avant de reprendre l’avion, la voiture, le pédalo et de rentrer chez soi. Le timbre qu’on colle tout de travers pour ne pas rater la dernière levée… Mais cette carte-là, je l’attendais. Mieux je l’espérais. Ou plutôt, je ne l’espérais même plus.

Quand on déménage, on laisse derrière soi des souvenirs accrochés comme d’anciennes guirlandes, dans des arbres qu’on ne verra plus grandir, des cailloux ronds qu’on a jetés au fond des rivières en faisant des vœux et puis aussi des amis. On se dit que la distance, aujourd’hui, ça ne veut plus rien dire. Il y a le téléphone illimité, internet, skype et la poste. Ce ne sont pas les moyens de communication qui manquent. On se promet des week-ends et des visites. Et puis, inexplicablement, il y a des ratés, des mots qu’on envoie et qui semblent errer indéfiniment dans le cyberespace à la rechercher d’une réponse qui ne vient pas. On repense aux goûters partagés, aux dîners qu’on a pris ensemble, dans les rires et le chant des crapauds qui marivaudaient. On se demande ce qui se passe. On ne voit pas. On s’inquiète. On se sent coupable. De quoi? D’en avoir fait trop? Pas assez? D’être partis peut-être…

Les bons moments vécus ensemble, on les revoit à la vitesse grand V, comme on feuillète un flip-book. On se dit, non, c’est trop bête. Ça ne peut pas s’arrêter comme ça. Pour rien. Pour du vent. Parce qu’il y a six cent soixante douze kilomètres qui nous séparent. On a peur. Qu’ils soient malades. Qu’ils aient perdu un être cher. Ou la mémoire. Tout n’était peut-être que fumée, illusion. Les balades dans les champs, les coups de main, les fous-rires, les séances de cinéma, les spectacles, les thés trop infusés, les chansons qu’on détournait pour fêter un anniversaire, les coups de klaxon… Et puis enfin, après des semaines d’attente mi-inquiète mi-furieuse, quelques mots arrivent sur une carte postale. Des mots sans musique. Comme épuisés. On aimerait tendre la main, chasser le blues, trouver les mots qui consolent mais on est si loin… On rêve de papier-bulle et de coton, d’empathie en granulés et de téléportation.

C’est si fragile une amitié… Et précieux aussi.

Si je vous dis qu’on tient à vous, me croirez-vous?

Mardi 3 mai 

Ce matin, dans ma boite à lettres, pas de carte postale mais trois livres. Rien que ça! Les yeux au ciel et Le minotaure 504 m’ont été envoyés par Dialogues. Quant au recueil de Jean HansMaennel, Une goutte à la mer, je l’ai reçu du Cherche-Midi par l’intermédiaire de Clair de Jour qui avait organisé un petit concours. J’aime bien ces poèmes entre humour, désespoir et dérision. J’ai parfois du mal à trouver de la poésie moderne à mon goût…mais là, ça me plait vraiment! Avant, j’en écrivais aussi. Et puis la source s’est tarie, brutalement. Je crois qu’il me manque un ingrédient.

Toute ma journée a été baignée dans le chant de Ndidi O. Dans son nouvel album The Escape, j’écoute en boucle Little Dream. Un rythme lent et qui berce. I’m stuck /My eyes are locked/ my mind is glued / always thinking about you. C’est typiquement le genre de chanson qui inspire et aide à démarrer une bonne séance d’écriture. D’ailleurs, après une interruption de quelques jours, je me suis replongée dans mon roman. En fait, ce sont les personnages qui sont venus me chercher, le soir. Ils m’ont empêchée de dormir. Je crois qu’ils veulent que je termine enfin leur histoire. C’est toujours un phénomène étonnant de voir comment ils prennent, au bout d’un certain nombre de pages, possession du roman. Comme s’ils habitaient vraiment cet espace que délimitent les mots, ce jardin à l’abandon, cette maison de bois et de verre qu’on a imaginés, cette roulotte que le vent secoue les soirs de tempête. Et ce regard intense que Max pose sur Graziella, dans la lumière douce des ampoules colorées qui ornent le jardin, peut-être, pour finir, n’a-t-on pas fait que l’inventer… I‘m lost / lost in your smile

Mercredi 4 mai

Promenade en images…


Jeudi 5 mai 

Je n’ai pas beaucoup d’addictions et celles que j’ai n’ont rien de très dangereux. J’aime les ordinateurs à pomme, le sax de Stefano di Battista et les parfums de Guerlain. J’ai eu la chance, quand j’étais en première année de DEUG de devoir faire un stage ouvrier. Chance, oui, vous avez bien lu… Car rien de tel que de passer un mois dans une usine pour comprendre ce qu’est le travail ouvrier. J’aimais déjà les parfums de Guerlain et j’avais envoyé une lettre de candidature à l’usine qui se trouvait alors à Courbevoie, en région parisienne. La responsable du personnel m’avait ensuite convoquée et c’est ainsi que le premier juillet 1988, munie d’un badge et d’une blouse, j’ai visité l’usine avec les autres jeunes pris pour travailler l’été.

Ce qui frappait, au premier abord, c’était le parfum. Partout. Dans la cour, dans la rue autour, dans les couloirs… Une juxtaposition étonnante : ces bâtiments bruts, industriels, ces machines, ces chaînes de production bruyantes et peuplées et ces odeurs raffinées qui en imprégnaient chaque mètre carré. Impossible de savoir quel parfum dominait. Ils se mélangeaient tous et créaient peut-être ce qu’on peut appeler « l’esprit Guerlain ». L’orgue à parfum dans une cave fraîche, l’immense coffre-fort renfermant les secrets de fabrication, les ateliers où des femmes emballaient des savons à la main, le musc et l’ambre à l’état brut : on nous avait tout montré. Ensuite, direction les chaînes de conditionnement des parfums. Là, finis, la légende et le rêve. On était de plain pied dans le concret, le réel. Difficile au début d’enchaîner les gestes, de suivre le rythme de la machine. Les ouvrières, habituées, forçaient un peu sur leur cadence pour remplir les trous que nous, gauches et inexpérimentés, nous laissions… La solidarité, c’était ça. Ce geste plus rapide, ce sourire qui disait « ne t’en fais pas, ça viendra… »

Le soir, épuisée, je rentrais chez moi pour m’affaler et dormir. Une heure et demie de transport matin et soir, un travail harassant, répétitif, débilitant. Rien de tel que de passer des jours à remplir de minuscules alvéoles de tubes d’échantillons, à glisser dans les boites noires et dorées des protections en carton blanc ou à poser des bouchons dorés sur des milliers de flacons pour comprendre, dans son corps, dans les cals qui se forment dans les mains, ce que le mot « usine » veut dire. Il y avait une majorité d’ouvrières, qui nous répétaient, je m’en souviens très bien : faites des études les jeunes, pour ne pas finir comme nous

Aujourd’hui, quand j’achète un flacon, que ce soit L’Heure Bleue ou bien L’Instant, c’est à ces femmes que je pense. Courageuses, dignes et qui méritent tout mon respect.

Vendredi 6 mai

Je viens de terminer Le léopard, de Jo Nesbo et je me demandais ce matin, en allant avec mon petit panier au marché, ce qui expliquait mon goût pour les polars, les romans noirs, les mystères… et la réponse n’a pas mis deux heures à me parvenir. Le Club de Cinq. Tout est parti de là, je crois… A peine ai-je su lire que je suis tombée « dedans ». J’enviais Claude, avec son chien Dagobert, sa vie en Bretagne et son côté garçon manqué. Dès qu’un nouveau tome sortait, je m’arrangeais pour le glisser sur le tapis roulant, parmi les courses que faisait ma mère. En général, c’était le week-end, dans un petit coin de la Marne où mes parents louaient une maison de campagne. Je me plongeais avec délice dans les aventures de Claude et de ses cousins… Ensuite, je rêvais d’aller explorer telle demeure invisible, perdue au bout d’une longue allée bordée d’arbres et sur laquelle les plus folles rumeurs circulaient. Je rêvais de maisons hantées et de méchants prêts à tout. Avec mon amie Nelly, nous enfourchions nos vélos et partions à l’aventure en nous faisant des films. Tout cela finissait  en fous-rires et en goûters, évidemment… Quand mes enfants ont été en âge de lire, je me suis replongée dans quelques tomes du Club des cinq. J’ai trouvé ça illisible. Lourd et lent. Bien trop lent pour notre monde actuel, bombardé d’images et de nouveautés en permanence… Mais cela n’a pas réussi à ternir ce petit goût de madeleine qu’ont pour moi les couvertures de ces livres de la bibliothèque rose avec lesquels j’ai passé tant d’heures heureuses et insouciantes…

Samedi 7 mai

Il ne se passe pas une semaine sans que j’aille, au moins une fois, faire une promenade en forêt. La plus proche de chez moi s’appelle Le bois du Névet… Une vaste forêt avec des allées sablées, de petits chemins creux, cachés entre chênes, charmes et chataîgniers, des cours d’eau, des petits ponts. Un lieu qui sent bon, surtout après la pluie et où l’on peut marcher longtemps, et même se perdre parfois. J’ai toujours été infiniment sensible à la nature. Et j’y ai souvent trouvé une paix et une sérénité qui n’existaient nulle part ailleurs. Quand quelque chose me chagrine ou me préoccupe, je vais marcher dans la forêt et il me semble que la présence bienveillante de la nature agit comme un baume. J’en reviens rassérénée et pleine d’énergie.

Lorsque nous habitions en Seine et Marne, mon mari et moi faisions, au moins une fois par an, une randonnée au lever du soleil. L’été, nous nous levions vers cinq heures et partions, après un thé rapide, sur le GR qui passait devant la maison. Chevreuils, lièvres, renards pullulaient et nous les surprenions à une heure où ils n’étaient, d’habitude, pas dérangés par les humains. Nous observions les nuances successives du ciel et entendions le monde se réveiller peu à peu… Voir le soleil se lever était un bonheur simple. Nous rentrions, deux ou trois heures plus tard, affamés mais pleins d’une joie à expansion durable…

Des amis, des livres et de la musique, des parfums et des paysages, de longues marches dans la nature :  vous connaissez désormais quelques-uns des ingrédients nécessaires à mon bonheur… 😉

27 réflexions sur “ En mai, fais ce qu’il te plait… ”

  1. Que c’est agréable de te lire, au fil de la plume semble-t’il… Le club des cinq, j’ai aussi connu, mais pas tenté de relecture… Mais que ça me plaisait. J’ai gardé mes livres d’enfance, d’ailleurs, abimés par trop de lectures…
    Nesbo, oui oui (siffle)

  2. Te lire …
    Lire toute cette semaine !
    Quelle belle façon de commencer une belle journée ensoleillée !
    Merci, chère amie !
    Bonne journée à toi aussi …

  3. L’usine est formatrice. Pour y avoir travaillé tous les étés pour payer mes études, j’y ai rencontré des personnes au grand coeur. Simples dans leurs manières mais si généreuses !

  4. Je voudrais reprendre au vol chacune de tes cartes postales tellement elles sont évocatrices et universelles. Je te conseille juste le lever du soleil sur le Mont Saint Michel de Brasparts…

  5. J’ai adoré tout ce qui étais bibliothèque Rose, Verte, Rouge et Or, les histoires de détectives, les chevaliers, Sissi, le Bossu, le clan des 5, Alice, tout me revient par la grâce d’une seule couverture 🙂 merci !

  6. Dans ta semaine, j’ai été plus particulièrement accrochée par ton expérience en usine et la promenade en forêt. Aux antipodes l’une de l’autre mais aussi formatrices ..

  7. Merci pour cette jolie semaine, en photos et surtout en textes évocateurs… Tiens, Le club des cinq, j’aurais dû penser aussi que ma tendance retourner vers les polars venait de là ! Un petit village de la Marne en plus, ça parle à la marnaise qui sommeille en moi ! 😉

    1. @ Kathel : si je te dis Sézanne, ça te dit quelque chose? Eh bien, ça n’était pas loin… à Verdey, très exactement, qui sentait la noisette et le cresson… 😉

      1. Oui, ça me dit quelque chose, mais je suis originaire de l’autre bout du département. Toi qui aime bien les forêts, il y en a de très belles par là, les plus belles, bien sûr ! 😉

  8. Le club des cinq bien sûr, mais mes préférés étaient Les six compagnons, avec Kafi le chien (enfin il me semble qu’il se nommait ainsi) !
    Je n’ai jamais travaillé à l’usine, mes parent oui par contre, c’est un milieu que je connais bien pour en être issu, et ce qui est bien dans ton texte, c’est ce que tu dis de ces ouvrier(e)s qui travaillent dur pour peu, et qui voient ensuite ce qu’il sont mis en flacon atteindre des prix faramineux, des produits de luxe !

    1. @ Yv : grave lacune dans ma culture « bibiothèque rose ou verte » : je ne connais pas les Six compagnons! Incroyable… Comment ai-je pu passer à côté?

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