Crucifix et crustacés

Eric Holder, déjà, du temps où il vivait dans un petit hameau de Seine et Marne, avait situé l’action d’un de ses romans – Mademoiselle Chambon – dans la petite ville de Montmirail. Cette fois, c’est Hervé Mestron qui l’utilise comme décor de son polar Crucifix et Crustacés. Mais qu’a donc cette grosse bourgade de la Marne pour attirer autant de plumes? Moi qui la connais, pour l’avoir pratiquée en certain nombre d’années, je peux vous dire qu’elle fait partie de ces villes sans caractère, qui suintent la nostalgie et l’ennui. Uniformément grise, on y voit traîner, le samedi, des bandes de jeunes désœuvrés qui font inlassablement les mêmes tours de mobylette. A sept heures, portes et volets sont fermés. Chacun se claquemure chez lui et allume la télé… C’est un pays froid, ingrat, qui ne se remet pas de la crise économique.

Eh bien c’est dans cette petite cité sans caractère que le père Walter envoie Joe, son apprenti-disciple-homme à tout faire pour enquêter sur la mort d’un confrère, le père Denisov, renversé par une voiture lors d’une rave-party. Affublé d’une soutane et de Nike rouges qui jurent un peu avec l’habit, Joe se rend sur les lieux et commence à poser des questions. Il y a là plusieurs personnages : une ex-star du cirque, naine, acrobate et accro à l’herbe bleue, un maire qui, comme tous les maires de la région, est enkysté dans sa mairie depuis si longtemps qu’il considère que la ville et ses terres lui appartiennent, un architecte malheureux en amour, une famille specialisée dans la vente par internet de bondieuseries, une vieille qui a perdu son fils et un gendarme fâché avec son fils… Bref, de quoi mettre du piment dans l’histoire… En parallèle, se déroule une autre intrigue centrée sur un écrivain, Daniel Bensila, en mal d’argent et de reconnaissance qui croise la trajectoire d’un vieux flic au rebut, lui-même à la recherche d’un amour perdu… Au final, les deux histoires finiront par se rejoindre…

J’ai beaucoup apprécié le style d’Hervé Mestron et c’est sans doute la raison pour laquelle j’ai été si déçue par ce roman qui commençait pourtant bien… J’ai trouvé que les personnages n’avaient aucune consistance, qu’ils étaient trop outrés pour être crédibles. L’ajout d’une deuxième intrigue sur la première provoque une sorte de « bruit » qui n’apporte rien. Elle oblige même l’auteur à des contorsions ahurissantes pour enfin les faire converger vers le point où l’intrigue se dénoue. Quant au dénouement lui-même – qui se résume à l’abus de pouvoir d’un hobereau de province, adepte du droit de cuissage – il prend des sentiers déjà souvent battus… On dirait que l’auteur hésite entre le polar et la farce, le théâtre et le cirque, finissant par créer un mélange des genres indigeste. La multiplication de personnages, de péripéties, de cadavres dissipe l’énergie de la première intrigue.

Le mieux est l’ennemi du bien, dit-on, et c’est un peu l’impression que j’ai eue à la lecture de ce roman. Comme si l’auteur choisissait délibérément de se tirer une balle dans le pied, après avoir envoyé ad patres la plupart de ses personnages, manière commode de finir une histoire mal embringuée… Comme à un boxeur qui a du style et du panache mais pas de méthode, j’ai envie de dire « Soigne-ta droite et travaille ton uppercut »!

C’est le billet de Pierre Faverolle qui m’avait mis sur la piste de ce Crucifix-là… aidé dans cette entreprise par l’Oncle Paul. Ils sont tous les deux bien plus positifs que moi… Est-ce là le résultat d’une sensibilité toute masculine? Mystère…

Un extrait :

Il avait beaucoup plu ces derniers jours, la terre était imbibée. Comme chaque année, la foire avait planté ses stands sous les peupliers du parking des autobus. Les forains saupoudraient de sable les contre-allées boueuses et montaient par endroits des zones de planchers flottants. Du côté des attractions, la chenille infernale attirait les ados du coin. Un vieux tube de hit-parade braillait dans la sono. La pêche aux canards offrait des panoplies de gendarme et des imitations de Barbie. Les carabines du stand de tir passaient de main en main. Un œil se fermait. Une pipe volait en éclats.

Crucifix et crustacés, Hervé Mestron, Polar en poche, 11€

21 réflexions sur « Crucifix et crustacés »

  1. Tu as changé ta bannière et ta présentation ? L’ensemble me paraît plus clair. Quant au livre, tu ne donnes pas vraiment envie .. et le thème ne me parle pas particulièrement, donc je ne tenterai pas.

  2. Le Montmirail sarthois – ok, je suis partie prenante – est bien plus charmant, je le recommande! Quant au livre, mmmh, en effet, ça ne donne guère envie.
    Super nouvelle présentation. J’aime beaucoup, même si l’ancienne me plaisait bien aussi.

    1. @ Jeanne : je ne connais pas la version sarthoise du Montmirail… Bon, j’ai accentué le trait. Sous le soleil, au loin, derrière les champs de colza et de blé vert, Montmirail dans la Marne n’est pas si déprimant que cela… 😉 Je suis ravie que cette nouvelle présentation te plaise. Un de mes traits de caractère, c’est que j’aime le changement!

  3. Le titre ne m’enjoue guère !
    Quant au changement du blog je dois dire qu’il est réussi ! La lecture est agréable et j’apprécie surtout les extraits signalés par la « barre » noire.

    1. @ Choupynette : pour celui-là oui mais il ne faut pas s’arrêter à un seul roman. L’auteur en a écrit beaucoup, notamment pour la jeunesse, que j’aimerais bien découvrir.

  4. je passe mon tour sur le livre, mais pas sur la présentation plus épurée. J’aime…. et cela me fait penser qu’il faudrait peut-être que je me penche sur la mienne !

  5. J’ai toujours un petit temps d’adaptation quand les gens changent la déco de leur blog ! Mais je vais m’y faire ! Je passe mon tour aussi sur le livre.

  6. hé bien, même moi je connais ! souvenir de voyages Paris-Strasbourg par les petites routes, famille champenoise, etc. Et se perdre dans des champs gris à perte de vue, se dire que le raccourci a pris 3 heures de plus, rêvasser devant un panneau « Montmirail » juste parce que c’est le nom du château de Hubert dans les Visiteurs 😀

  7. En lisant vos commentaires sur mon roman Crucifix, j’ai l’impression d’écouter aux portes ! Sachez pour info que j’ai écrit un autre polar se passant à Montmirail « Résilience d’auteur » (2007. après la lune éditions.
    hervé Mestron

    1. @ Hervé Mestron : ah mais vous êtes le bienvenu! 🙂 Je suis toujours infiniment désolée de devoir dire que je n’ai pas aimé un roman, je sais le travail qu’il y a derrière et ce qu’on met de soi dedans. Il faut m’expliquer… Que se passe-t-il avec Montmirail? Il y a une pépinière d’auteurs pas loin? Une résidence? Vous alliez boire régulièrement le café chez Eric Holder? Faire un bœuf chez Alexandre Jardin? Vous avez une maison dans le coin? En tout cas, j’ai aimé votre plume et je pense choisir la prochaine fois un de vos livres axés sur la musique ou bien cette « résilience d’auteur » que vous semblez me conseiller… Merci d’être passé! 😀 A bientôt.

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