Bonheur fantôme

Bonheur fantôme aurait tout aussi bien pu s’appeler « Amour Bancal ». Oui, je sais, c’est moins vendeur, mais peut-être plus parlant… Car Pierre, le héros de 28 printemps de cette histoire singulière, ressemble un peu aux objets qu’il vend dans sa brocante : ébréché, cassé, poli par la vie, usé par endroits mais hors de prix pour celui qui l’aime. Le roman d’Anne Percin nous joue, tout au long de ses 220 pages, une petite musique de piano à bretelles, une rengaine de coquelicot, un air dépassé mais pourtant toujours d’actualité. Et au fur et à mesure de la lecture, on a l’impression que l’auteur écrit comme vit son héros : avec des brins, elle tresse des couronnes de fleurs, avec trois poils, elle dessine un chat coquin, dans un regard, elle saisit le zig-zag du coup de foudre et avec des bribes qui n’ont l’air de rien, elle tisse une histoire qui tombe sur le lecteur comme un châle de douceur.

Pierre, qu’on a déjà suivi dans Point de côté, n’en finit pas de chasser les fantômes. Chasser a ce double sens de rechercher et de vouloir faire fuir qui correspond bien à ce que ressent le personnage. Eric, ce frère jumeau, perdu très tôt, n’en finit pas de le hanter, lui, le vivant inconsolable et coupable. Et puis Pierre est un handicapé du cœur. Il a tellement besoin d’être aimé que, quand il s’agit d’aimer à son tour, il ne sait pas comment faire. Peut-être parce que personne ne lui a donné la recette? Alors, pour fuir ces démons et cet amour qui lui donne tellement envie de vivre qu’il n’a plus l’impression d’être lui-même, il s’installe dans la Sarthe. Une maison en bordure de route, avec une grange et un jardin. Personne à la ronde sinon des chats, des chiens et une voisine qui lui donne des cours de jardinage et de dépiautage de lapin. Là, Pierre croit mener une vie tranquille, faite de travail acharné, de relations peu exigeantes et d’une soumission volontaire aux aléas de la vie.

Mais cet éloignement prend vite des airs de retraite spirituelle car Pierre n’en finit pas de ressasser son récent passé avec Raphaël dont il est persuadé qu’il est la seule personne qu’il aimera jamais. Il reprend un stylo, des cahiers, se remet à écrire et se raconte. Peu à peu, émerge entre les lignes la figure de l’absent. Emerge aussi cet amour bancal entre les deux hommes. L’un qui sait donner, l’autre qui a peur de recevoir. Mais le temps et l’éloignement font leur œuvre, et peut-être aussi, tous les sédiments philosophiques acquis par le narrateur pendant ses études. Avec le printemps, la lumière revient, pour les arbres, les fleurs, les chats. Et pour peu qu’ils ouvrent enfin volets et rideaux, elle revient également pour les humains…

Un roman subtil et délicat, si riche qu’il est difficile d’en parler bien.

Ce roman a fait l’objet d’une lecture commune avec Clara.

D’autres avis chez Sylire, Aifelle, In Cold Blog (qui a interviewé l’auteur).

Bonheur Fantôme, Anne Percin, La brune au Rouergue, 16€50

28 réflexions sur « Bonheur fantôme »

  1. Il est difficile d’en parler bien, mais tu le fais tout de même avec beaucoup de subtilité et de délicatesse, bravo ! Après tout il faut seulement dire aux autres : LISEZ-LE.

    1. @ Keisha : c’est vrai, qu’est-ce qu’il fabrique le vieux barbu? Clara n’a pas eu de livre du tout, toi, tu n’as pas reçu Bonheur Fantôme, c’est du grand n’importe quoi là-haut! 🙂

  2. Pas lu non plus ! C’est pas de ma faute, c’est celle du gros barbu ! Non, je refuse de me flageller à nouveau, j’ai l’épiderme délicat, moi, Madame Gwen !

    1. @ Armande : quelle chochotte! 😉 Bon, tu as douze mois pour compenser les insuffisances du Père Nono… Ton anniversaire par exemple? Toi qui sais si bien guider ta Moitié sur le chemin de tes désirs (non, ce n’est pas scabreux, je pense à la Cornouaille enfin!) tu devrais lui parler de ce merveilleux roman, absolument incontournable, totalement indispensable, nécessaire en un mot!

    1. @ Kathel : c’est vrai que là, la pression de la blogosphère est quasi-intolérable… on a envie de piquer une voiture de flic pour aller à la librairie avec sirène et gyrophare! 😀

  3. Je viens de commander « Point de côté » et « Bonheur fantôme » à la librairie. Quelle folle dépensière s’écrieront certains ! Armande, la cigale ! Pas du tout : il s’agit d’un échange. Le gros barbu avait mis au pied du sapin des romans que j’avais déjà lus…(M’offrir des livres est une entreprise risquée ! Pour l’un d’entre eux, je l’avais acheté en 1995 à sa sortie !). Mon gentil libraire a bien voulu les reprendre et j’ai investi dans du Anne Percin : je souffrais trop du dos 😉

  4. Je retiens ce titre car je sais à qui il plaira. Merci pour cette belle présentation.
    Cette personne en fera une présentation sur le blog avec invitation au partage des avis…

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