L’invitation silencieuse

Un livre que j’ai acheté au salon du livre de Carhaix sans savoir du tout ce que j’allais y trouver. Je m’étais alors contentée d’en lire les premières lignes. La prose alliée à la photo d’un adorable rouge-gorge en couverture avaient suffi à me convaincre. Quand je m’y suis plongée, j’ai retrouvé, par instants, un peu de Christian Bobin pour cette capacité à parler de l’infime, du presque inexistant, avec un émerveillement toujours intact. L’invitation silencieuse est un livre contemplatif. Si vous êtes du genre pressé, productif, impatient, passez votre chemin. Ce livre n’est pas pour vous. Pour répondre à cette invitation, il faut savoir, comme l’auteur, prendre le temps, voire n’avoir pas peur de le perdre.

Un homme, donc, chaque jour, depuis la fenêtre de sa cuisine, observe son jardin et ce qui s’y déroule. Dans un arbre, des pommes oubliées qui finissent tranquillement leur vie de pommes, un pommier entre ciel et terre. Plus tard, alors que le froid est arrivé, un rouge-gorge qui vient picorer les miettes que l’homme jette au sol, pour lui, tous les matins. Voilà. Il est juste question de ça. Des pommes, un jardin, un oiseau. Il ne se passe rien d’autre lors de cette invitation silencieuse. Du moins, c’est ce qu’on pourrait croire au premier abord…

Parce qu’en fait, cette capacité à contempler le monde, si anachronique aujourd’hui dans notre époque d’immédiateté, de réactivité totale, est peut-être une manière de demeurer humain.

Ce que j’essaie de dire concernerait plutôt une façon de se tenir devant les êtres et les choses, avec attention, avec douceur, en les accueillant, en leur donnant l’hospitalité, même si l’on sait que l’on n’a pas le pouvoir de les protéger de tout, loin de là, une façon de refuser d’être, à leur égard, indifférent, de les faire souffrir, de s’allier contre eux en quelque sorte, à la mort. Et cela en pressentant que je partage avec eux un fond commun, insondable, invisible, que nous habitons, malgré tout ce qui peut se produire, une même terre.

Un homme politique, un financier, un énarque, voyant ce livre, ne pourraient que s’exclamer : « Quelle futilité! Pas étonnant que notre pays, notre continent, notre planète aillent si mal si des hurluberlus comme cet homme passent leur temps à tenter de devenir ami avec un oiseau, à cerner la lumière intérieure de quelques vieilles pommes fripées! » Mais à cela, l’auteur a déjà préparé sa réponse :

Et tenter de parler, le plus justement possible, sans mentir, sans s’aveugler, fût-ce à propos d’un arbre dépouillé, ou d’un fruit, n’est-ce pas lutter contre les forces d’avilissement et de destruction, qui commencent toujours par s’en prendre aux mots? On doute le plus souvent de tout cela et on cède au découragement. Pourtant, que quelqu’un – peu importe qui, inconnu, anonyme -, poursuive chaque  jour avec probité cette tâche incertaine, qu’il ne renonce pas, malgré l’indifférence de presque tous, et parfois la commisération ou les sarcasmes, et tente de soutenir une parole vraie. Seulement cela, mais sans tricher. Il semble alors que tous les mensonges et toutes les violences, qui sont toujours liés, en seraient un peu affaiblis.

Cette « parole vraie » n’est-elle pas le fait de l’artiste? L’artiste qui se moque des diktats, qui suit son sillon, qui, comme la pomme ou l’oiseau, existe sans demander la permission? Mais elle pourrait peut être aussi être celle de chacun d’entre nous si nous consentions à laisser de côté les leurres, les pulsions morbides, la vanité et l’égocentrisme, la cupidité, pour revenir à ce qui fait notre humanité, dans ce qu’elle a de vital et de beau.

Chaque fragment du monde, chaque instant, est merveille, ce qu’on ne cesse d’oublier pourtant, étrangement.

Le livre de Didier Jourdren invite le lecteur à s’arrêter, à contempler le monde autour de lui, à en voir la beauté simple, la vie qui fuse de partout, une fleur, un oiseau, un nuage. Cela peut paraître naïf, gentil, totalement dépassé. Et pourtant, au détour de chaque page, je n’ai pu m’empêcher d’être frappée par la justesse et la simplicité de son propos. Par cette philosophie appliquée au quotidien, qui consiste à être, quoi qu’il arrive, du côté de la vie.

Compagnon… Ne devrait-on pas réserver ce mot aux hommes et se garder d’entretenir la confusion [avec l’oiseau]? Mais il y a ici ce qui si souvent manque aux relations entre les hommes : l’étonnement devant la présence de l’autre, émouvante, intimidante, le partage, dans l’hésitation et l’émerveillement, de quelque chose d’essentiel, si rarement éprouvés en raison de toutes les barrières, de toutes les dérobades, de tous les faux-fuyants dont nous faisons largement usage.

Un livre hors du temps, à nul autre pareil et qui n’a pu voir le jour que parce qu’il existe encore des éditeurs – en l’occurrence La Part Commune – qui, comme l’auteur, laissent parler leur cœur. En ces temps de « tout commercial », ça fait un bien fou de constater que tout n’est pas perdu…

L’invitation silencieuse, Didier Jourdren, La Part Commune, 15€

24 réflexions sur “ L’invitation silencieuse ”

  1. Je ne connais pas ce livre, ni cet auteur, mais je voudrais rendre hommage à cette maison d’édition. D’abord pour la beauté de leurs ouvrages, un livre de « La part commune » est d’abord un bel objet, et aussi pour la qualité littéraire de leurs publications, en général à chaque salon où Nicole ou moi achetons un de leurs ouvrages.
    J’en profite pour signaler qu’il vont rééditer « Le petit bout du L » de Marie Le Drian, un excellent livre (publicité gratuite!).
    A bientôt.
    Yvon

  2. Gloups, ce livre a tout pour me plaire! Tu penses, observer, réfléchir… Un peu comme chez Annie Dillard (oui , il devrait te plaire, je le redis)
    Bon, je le guette à la bibli, on ne sait jamais.
    Mais, Gwen, tu ne peux pas insérer de photos? Dommage, là tu décris la couverture, on la veut, nous! ^_^

    1. @ Keisha : vos désirs sont des ordres, très chère! La couverture est désormais visible à la fin de mon article… 🙂 J’ai déjà lu un livre d’Annie Dillard et j’avais bien aimé son style.

  3. je vais faire tache, mon com n’a rien à voir avec ce billet, mais plutôt avec ton petit message. Moi aussi j’ai vu Potiche, et je me suis bien amusée. Mais je te rejoins sur autre chose: Deneuve est en effet inexpressive, ou presque. C’est incroyable. Pourtant, elle ne s’est pas faite liftée, si?

  4. Au même salon, je me suis laissé séduire par la même « part commune ». Un petit recueil de souvenirs de Bretagne et d’enfance qui ont la même bonne odeur de pommes que « l’invitation… ». C’est « A l’Abri de la Tempête » de Gérard Le Gouic.
    ( le rouge-gorge frissonne de toutes ses plumes aujourd’hui, n’oublions pas les miettes!)

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