Retour aux mots sauvages

Peut-on vraiment parler de faits divers pour évoquer ce qui a inspiré cette histoire à Thierry Beinstingel? La mort est-elle un fait divers? Surtout lorsqu’il s’agit s’agit du suicide de plusieurs salariés d’une même entreprise? Ne s’agit-il pas plutôt d’un symptôme d’une société en pleine décomposition, où l’humain n’est plus que le sous-produit du capitalisme?

Le héros de cette histoire était électricien. Il travaillait avec ses mains. Et puis, là-haut, dans une sphère financière très fermée, des quidams ont décidé de supprimer des services, des postes. Il a fallu se reconvertir. Alors, il est devenu télé-opérateur. Affublé d’un prénom qui n’est pas le sien, il répond inlassablement aux appels des clients, selon un schéma pré-établi, creux à force d’être répétitif. Des mots vides débités toute la journée… comment ne pas devenir fou? Comment ne pas être tenté de faire comme ces collègues qui ont brutalement mis fin à leur vie?

Voilà ce que raconte Retour aux mots sauvages. Comme rester humain dans une société qui s’efforce d’être uniquement productive, efficace, ordonnée, hygiénique? Un monde où la vie n’a plus le droit de s’exprimer qu’à la marge? Thierry Beinstingel met le doigt sur les fissures qui lézardent notre société et dit avec des mots simples la détresse humaine de ceux qui sont niés par le processus, les objectifs, les consignes. C’est à mon sens, un livre engagé car il dénonce ce bonheur en carton-pâte qu’on voudrait nous faire gober, celui d’une société marchande qui voudrait tous nous transformer en boulimiques compulsifs, en un grand système digestif et nous priver ainsi de ce qui nous rend si différents.

Un livre à mettre entre toutes les mains.

A moins que ce voyeurisme de la mort montre seulement la sauvagerie et la perversité des rapports humains. Peut-être valoriser son propre corps en le découpant en actions à vendre est-il la seule manière qui reste l’homme libéral pour atteindre la postérité. Enfin rompre l’identité du corps. Le dépecer sur une table métallique. Un employé heureux est plus performant, un salarié malheureux ne crée pas de valeur : phrases réelles, publiées lors de tristes événements, autant de preuve d’un totalitarisme entièrement dévoué au profit, corps et âme.

A lire aussi, l’avis d’Aifelle.

Retour aux mots sauvages, Thierry Beinstingel, Fayard, 19€

Merci à Dialogues Croisés

24 réflexions sur « Retour aux mots sauvages »

  1. J’ai regardé Capital hier soir sur le thème du stess au travail. Quelques entreprises commencent à s’humaniser, constatant que le stress n’est pas forcément synonyme de productivité. Espérons que la tendance s’accentue !

    1. @ Sylire : et si les gens étaient heureux, bien considérés, correctement rémunérés dans leur emploi, ils auraient sans doute moins peur d’un allongement de la durée du travail…

    1. @ Clara : il faudrait que Dialogues mette en place un système hyper-performant où l’on aurait juste à claquer des doigts et hup hup hup, le livre souhaité apparaîtrait… Ce serait bien, hein?

  2. Triste société et triste monde que le nôtre ! Et je doute que nous prenions le chemin qui nous sorte du capitalisme sauvage mais qu’au contraire, on s’y enfonce de plus en plus.

  3. Ce matin, j’écoutais un petit reportage sur Pôle Emploi, ils en sont exactement au même point, mais qui sont ces gens qui pondent ces organisations débiles ?? En tout cas, chapeau à l’auteur d’en avoir aussi bien parlé.

  4. (après relecture de ma chronique sur mon blog, je me rappelle avoir trouvé le thème un peu trop facile (l’actualité récente, quoi de plus simple pour créer une fiction ?) et son traitement également (on prend une victime et on la montre en train de souffrir et de se battre un peu), même si, comme je l’ai dit, je n’ai pas détesté non plus)

    1. @ Constance : oui mais justement, l’homme n’est jamais présenté comme une « victime », plutôt comme un homme pris dans un mouvement qui le dépasse – comme cela arrive souvent dans l’Histoire – et qui essaie de faire face, de garder la tête hors de l’eau. J’ai bien aimé le jeu sur les mots, sur les phrases toutes faites, la manière dont l’auteur montre comment le travail, l’absurdité au travail, envahit tout… et comment l’homme se bat pour continuer à donner un sens à sa vie.

  5. On connaît tous des personnes « reconverties » professionnellement et qui souffrent de ce non-choix. Le monde du travail ne fait plus rêver;il faut déplacer ses rêves et s’accrocher pour ne pas sombrer.

    1. @ Fransoaz : comme tu le dis, le monde du travail ne fait plus rêver mais sans travail, point d’existence sociale. C’est là que le bât blesse parce que l’humain, dans notre société moderne, n’est pas autorisé à exister autrement que par son travail, or, du travail, il n’y en a plus beaucoup… Et donc, beaucoup de gens sur le touche, et qu’on fait culpabiliser en plus…

  6. Je pense que ce roman pourrait me plaire, un constat sur le monde du travail et son évolution, jusqu’où il peut nous mener… Je crois bien qu’il est à la biblio en plus.

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