A l’angle du renard

Dans les confins d’une Bretagne terrienne, le récit  d’Arsène Le Rigoleur, paysan de son état.

Dans la veine d’un Franz Bartelt, qui n’a pas son pareil pour faire parler « vrai » ses personnages, Fabienne Juhel nous livre le monologue très « terroir » d’un fermier pas comme les autres. Cela pourrait être vite lassant si ce n’était là qu’un effet de style mais l’auteur, à l’instar des racines du vieil arbre qui s’exprime dans le prologue, plonge profondément dans la personnalité d’Arsène, son état d’esprit, son langage parlé très chantant et rythmé. C’est un livre qui coule en bouche comme un vin, charnu et gouleyant. Un livre au goût de terre, plein des germes verts du printemps et de l’eau des sources auxquelles s’abreuvent les bêtes au retour des pâturages. Mais c’est aussi un mystère.Car curieusement, ceux qui approchent Le Rigoleur – on dirait presque le surnom d’un serial-killer – peuvent disparaître mystérieusement et très vite. En présence du Rigoleur, mieux vaut ne pas trop faire de mauvais jeux de mots. Singulièrement, Le Rigoleur manque d’humour…  Mais voilà justement que dans la ferme voisine, un couple s’installe avec ses deux enfants. Les Maffart ont racheté la ferme une bouchée de pain, l’ont détournée de sa vocation initiale pour en faire une maison moderne, confortable. Ils imaginent que, dans cet environnement bucolique, leurs enfants s’épanouiront sans danger. Et voilà justement la petite Juliette, cinq ans et un bel aplomb, qui pointe le bout de son nez chez son voisin Arsène…

A l’angle du Renard est un livre surprenant. D’abord par sa langue, fluide, qui coule naturellement. La nature se mêle aux mots, le vent fait tressaillir les verbes, le lierre s’enroule autour des subordonnées et c’est tout un univers qui jaillit, puissant, d’entre les lignes, avec ses odeurs, ses couleurs, ses lignes de fuite. Surprenant, ce roman l’est aussi par le choix de ce personnage, si ordinaire que, si d’aventure, on venait à le croiser sur le bord du chemin, on le saluerait sûrement sans le voir. Mais là est justement l’art de Fabienne Juhel, qui pour l’occasion, se fait un peu conteuse. Arsène Le Rigoleur n’a rien d’ordinaire et rien d’un rigolo non plus. Il devient même, au fil des pages, de plus en plus trouble et inquiétant. Touchant aussi, humain. Si bien que la dernière page tournée, on ne sait pas vraiment que penser de cette histoire.

C’est peut-être le seul reproche que je ferais à ce livre. Cette fin qui n’en est pas une, qui coule entre les doigts comme un sable trop fin avec lequel il est impossible de construire une morale ou un point final. Arsène Le Rigoleur, fantôme de Goupil, reste longtemps après la fin du roman, dans l’esprit du lecteur, un peu flou, errant, encombrant aussi, ne sachant plus quoi faire de ses grandes mains.

Extrait :

J’ai pas enchaîné autant de phrases depuis des siècles. L’effort m’a asséché le gosier, ou la colère. Elle s’attendait pas à ça Marie Maffart. Ça lui en bouche un coin. Elle me prenait pour un taciturne, sans doute. Mais faut pas croire les autres, ceux qui parlent sans savoir. Faut dire que je suis un peu de la race des hêtres.Et quand le vent bruisse, le hêtre, il cause. Il cause aussi longtemps que le vent ramage. Et le vent, Madame Maffart, c’est monnaie courante par ici.

A l’angle du renard, Fabienne Juhel.

 

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