Harlequinades 2010

Dissertation : Les romans à l’eau de rose sont-ils écrits par des machos?

La question peut surprendre mais vous verrez qu’elle est moins idiote qu’il n’y parait. Pour tenter d’y répondre, je m’appuierai sur l’ouvrage «Coup de foudre à Brest» et tenterai de démontrer que si le romantisme parait soluble dans la modernité, la place de la femme dans la littérature harlequinesque prouve que, dans le fond, rien n’a vraiment changé depuis la Princesse chère au petit Nicolas et qu’il est temps de réhabiliter, comme le proposait récemment Yvette Roudy, un ministère de la Femme.

Coup de Foudre à Brest narre la rencontre de Julien, maraîcher à Plougastel et jeune maire, et de Maïg, hôtesse de l’air au passé mystérieux, et l’amour naissant qui s’ensuit…

Aucun doute, Maïg est une femme moderne. Elle travaille, possède une voiture et une maison. Elle mène sa vie comme bon lui semble, et à l’instar de nombreux éléments masculins de notre société développée, a tendance à chercher à oublier ses problèmes en s’adonnant à un surcroît de travail. Maïg gère. Sa vie, ses cheveux («un chignon tiré à quatre épingles»), sa silhouette («élancée»), sa culture («j’aime beaucoup la musique folk américaine des années 60 : Pattie Smith, Bob Dylan, Karen Dalton»). Elle assume aussi sa gourmandise et avoue que le kouign-amann (oui, cette spécialité douarneniste à deux mille calories la miette) est son dessert préféré. Avouez qu’il faut le faire, ce genre de coming out!

Comme beaucoup de jeunes femmes bien dans les baskets de leur époque, Maïg a des amies qui répondent toujours présent quand il s’agit de se confier des histoires de cœur, de panser des blessures d’amour et d’échanger des conseils d’entremetteuses («tu aurais dû lui téléphoner, lui répéta Lucie, pour la troisième fois.»)

Maïg, comme ses congénères, est équipée d’un radar à mecs très puissant qui lui permet de reconnaître du premier coup d’œil, ce que l’on appelle, vulgairement, un bon coup : «Elle avait l’art de déceler les baratineurs ou les imposteurs et celui-là n’en semblait pas un». Comme le résume bien une des premières répliques de Maïg, elle est de ces filles qui n’ont pas besoin d’aide, ok?

Cette jeune hôtesse est donc emblématique de cette génération qu’on dit libérée, décomplexée, qui assume ses erreurs et ses contradictions et peut même, si on la cherche, faire un bébé toute seule.

On le constate rapidement, à travers ce portrait de l’héroïne de Coup de foudre à Brest, on est loin du romantisme effréné qui avait cours autrefois. Maïg ne rougit ni ne pâlit à l’approche du mâle. Elle ne défaille pas lorsque l’odeur des aisselles de ce dernier la frappe de plein fouet – même s’il a mis du Axe… Elle n’est pas non plus prête à tout quitter pour suivre un homme au bout du monde. Au contraire, c’est lui, Julien, qui, telle une Emma Bovary échevelée, multiplie les attentions pour plaire à sa belle. Cependant, ne vous méprenez pas. Ces mises en scène ne doivent pas vous cacher la réalité.

La réalité? Elle est toute simple. Elle a deux mille ans : la femme est une cruche finie qui n’arriverait à rien sans son super-héros poilu, la femme est une gourdasse qui ne trouvera jamais le bonheur si elle ne s’apparie pas avec sa moitié… Moitié qu’elle doit trouver à tout prix, quitte à s’abonner à Meetic, à participer à du speed-dating tous les samedis soirs ou à tester tous ses collègues de bureau masculins, dans le local à photocopies, au cas où Chouchou serait caché parmi eux. Vous avez des doutes? Attendez un peu…

Lors de leur première rencontre, au bord de la route, dans la froide obscurité d’un soir d’hiver, Julien parvient à remarquer les «yeux verts immenses» de Maïg… Si ce n’est pas un super-pouvoir, ça, c’est quoi alors?

C’est aussi lors de cette rencontre que le lecteur découvre que Maïg est capable de tomber en panne… avec une voiture qui sort de chez le garagiste. Si ce n’est pas là l’anti-pouvoir de la femme par excellence, ça, dérégler un moteur français qui tourne comme une horloge rien qu’en s’asseyant dans l’habitacle, c’est quoi alors? La preuve, la même voiture, quelques jours plus tard, confiée aux bons soins de Julien fonctionne parfaitement…

Page 114, on découvre aussi que Maïg est d’une maladresse quasi-innée : non contente de s’être foulé la cheville en ratant la marche d’un passerelle d’avion, elle semble incapable de se servir de ses béquilles : «elle se retourna précipitamment lorsque l’une des béquilles glissa soudain sur le sol, l’entraînant dans une chute spectaculaire».

Julien, lui, ne souffre pas de ce genre de tare congénitale. Il sait conduire une voiture sans la griller, piloter un bateau sans le planter dans le quai (il a, certes, un léger mal de mer mais on ne va pas en faire un fromage, même les super-héros ont des faiblesses…). Il sait aussi conduire sur le verglas, ce qui, pour un breton, relève vraiment du super-pouvoir! Il fait pousser les fraises comme personne, gère son entreprise comme un chef et s’est fait élire maire presque malgré lui. Il sait programmer un GPS (si, si!). Il sait masser les pieds comme une geisha. Il ose tout, même le putsch : «l’idée était de contrer l’équipe en place et un maire plutôt vieillissant qui alignait les mandats. Un putsch en quelque sorte!». Il a aussi vécu au Pérou pendant cinq ans… Là encore, vous le constatez, on frise le surhumain. Vous iriez vivre au Pérou, vous?

Maïg, après avoir été présentée comme une jeune personne dans le vent (l’histoire se passe en Bretagne, je vous le rappelle…) est pour finir réduite à sa plus simple expression féminine. Elle se casse la figure, est arrêtée pour un mois (et le trou de la Sécu, elle n’y pense pas bien sûr…), pleurniche dès que rien ne va plus, oublie de charger son portable. En outre, elle n’est qu’une petite hôtesse de l’air, l’équivalent aérien de la serveuse de bar. Si elle était si forte, pourquoi n’a-t-elle donc pas tenté le concours de pilote?

Comme vous le voyez, le portrait comparé de nos deux héros montre bien que sous des apparences modernes, la vision de la femme ne change pas. Elle est toujours cet être faible qui se prend les pieds dans ses ailes et dont les ailes ne lui servent qu’à trébucher. Fragile, friable, voire cassable, elle demande des attentions de papier-bulle. L’homme, quand à lui, est toujours présenté sous des dehors capables et responsables. Doué mais modeste, il met au service de l’élue de son cœur les pouvoirs extraordinaires dont la nature l’a doté…

Stop! Plus personne ne croit à cette fable, sinon ceux qu’elle arrange. C’est à dire les hommes. C’est pourquoi cette lecture montre bien que sous les noms d’emprunt des écrivains harlequinesques se cachent des machos de la pire espèce. Et les Lily, Cynthia,  Angélique et autres s’appellent sans doute, sur les registres de l’état civil, Guy, Roger, Pierre ou Victor.

CQFD!

Ceci était ma participation aux Harlequinades organisées par FASHION et CHIFFONNETTE

8 réflexions sur « Harlequinades 2010 »

  1. Hé bien je suis désolé de vous décevoir mais les Harlequin sont écrits exclusivement par des femmes, pour ce qui concerne Azur en tout cas, et publiés par des femmes (directrices de collection, directrices éditoriales, etc.)
    Comme quoi, l’ennemi est souvent à l’intérieur…

    1. @ r1 : et moi qui croyais qu’il s’agissait de vieux écrivains bougons, en robe de chambre élimée, le cigarillo au bec à huit heures du matin, tapant furieusement sur leur vieille Remington des histoires fleurant bon l’eau de rose… Quelle déception! 😉

  2. Bravo pour cette analyse pleine de mordant (aïe! ça va pas non?) Une nouvelle façon de lire ces histoires romantiques. Comme je n’en ai jamais lu, ça donne envie de se lancer! Par ailleurs, il me semble qu’en toute « parité » les auteurs ne doivent être ni particulièrement des hommes, ni particulièrement des femmes… Le sexisme ultime consisterait à faire écrire ce genre par des femmes exclusivement, comme ça pas d’accusation de machisme… Non, je rigole ;-)))) Bon, salut les cruches! OUUUPS!

    1. @ Corentin : des auteurs asexués? On n’a pas encore inventé ça… mais avec certains, on s’en rapproche! Non, pas la peine d’insister, je ne donnerai pas de noms… Et au fait… cruche toi même! 😉

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