Parquet flottant

Parquet flottant est une sorte d’OVNI littéraire. D’abord parce qu’il aborde un sujet plutôt technique : le fonctionnement de la magistrature française. Ensuite, parce qu’il le fait avec une distance, un humour à froid, voire un cynisme qui rendent un son métallique et dur dans une littérature parfois sans estomac!

Etienne Lanos, ex-avocat, décide de changer de cap et d’entrer dans la magistrature. L’histoire commence à l’heure du pot de bienvenue, alors qu’il prend ses quartiers, en tant que magistrat du parquet, dans le palais de Justice d’un petite ville de province. Lui qui avait choisi ce poste pour se reposer des années passées dans l’avocature, déchante rapidement. Non pas tant parce que le travail manque ou ne l’intéresse pas. Mais parce que l’environnement professionnel dans lequel il évolue désormais a tout du mouroir intellectuel. Ses collègues sont plus préoccupés de l’avancement de leur carrière que de rendre la justice, ils appliquent sans sourciller, et encore moins réfléchir, les directives venues d’en-haut, et tant pis si elles sont absurdes ou contradictoires. Peu à peu, Etienne s’enfonce dans cette matière molle, collante et sans saveur qu’on appelle Justice Française. Encore trop conscient, il ne peut s’empêcher de pointer du doigt le non-sens de certaines poursuites et ses plaidoiries, en tant que procureur, deviennent franchement contre-productives… Dans un corps qui n’aime rien tant que le conformisme et l’homogénéité, qui a pour seul but de ne pas faire de vagues tout en complaisant au pouvoir, son avenir semble compromis…

Féroce, avec un humour particulièrement grinçant, Samuel Corto dépeint un monde qu’il connaît bien. Pour qui a déjà eu affaire à la justice et connaît un peu les rouages de ce système, la description apparaît terrifiante de lucidité. Médiocre, tiède vis à vis des puissants et intraitable envers les faibles, incestueuse dans ses relations professionnelles, avant tout soucieuse de son image, parfois totalement inapte à comprendre certains dossiers, couvant en son sein des fanatiques de la pire espèce, la magistrature française ne sort pas grandie de ce portrait à charge. C’est le moins qu’on puisse dire…

Extraits

Mes débuts dans la magistrature, à part ça, commençaient à confirmer mes pressentiments : le grand corps se distrayait peu. Il ronronnait comme un gros chat titularisé. Ou souvent, était distrait par autre chose que sa mission régalienne : la grille indiciaire notamment, ou l’affectation pour la hiérarchie.

Les procès-verbaux d’enquête se ressemblent tous : ils s’emploient à trouver coûte que coûte une qualification pénale, même secondaire. La loi le permet aisément, le code pénal est un grand marché à ciel ouvert où il suffit de piocher : tous les comportements humains y sont répertoriés. Prenez votre véhicule et faites un tour en ville : les infractions que vous commettrez sont inimaginables (les priorités, les distances à respecter, les clignotants,…). Le citoyen moderne est un être en faute permanente. Mais il adore ça : il en redemande par des lois de plus en plus dures.

J’observais surtout les autres avocats locaux qui s’ennuyaient : Me Hetzig, hyène malingre entre deux âges, aux ondulations blanchâtres tout en nuque, une dent sur deux, gainant ses phrases d’une énurésie salivaire. Il venait toujours, en vieux pénaliste patiné, saluer d’une main molle le représentant du ministère public, avec des airs de chien battu qui aime son maître, abandonnant à chaque fois sur le bureau un vague bouillon de postillons à l’évaporation paresseuse.

Parquet flottant, Samuel Corto, Denoël, 16€

Merci à Keisha qui fait voyager ce livre!

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