La peine du menuisier

Marie, fille du Menuisier, voit le jour en Bretagne, à la fin des années 50. Très vite, l’enfant se coule dans le silence pesant qui semble prendre la maison et toute la famille dans sa gangue. Elle est surtout frappée par la mort, omniprésente, tant par les fréquentes visites des uns et des autres au cimetière que par les photos en noir et blanc des défunts qui ornent les murs, contribuant, par leur silence figé, à accroître le mystère de cette famille où l’on ne dit rien. Prise entre une sœur folle, une mère qui n’entend pas et un père qui ne parle presque jamais, la fillette pousse tant bien que mal dans cette atmosphère, alourdie par les non-dits.

L’écriture de Marie Le Gall restitue parfaitement les souvenirs de cette enfance bretonne. Sa langue, riche et fluide, évoque tantôt les vacances dans le penn-ti, dans la chaleur des étés, tantôt la vie grise et triste entre les quatre murs d’une maison de la banlieue brestoise. L’évocation de ces moments, très vivante, donne au lecteur l’impression de pouvoir sentir, lui-aussi, la chaleur de ce soleil passé ou bien la fraîcheur de l’eau dans laquelle on trempe les pieds.

La lumière rebondissait sur l’écorce des arbres puis glissait, moirée, liquide sur le bras de mer. Il faisait encore chaud, une chaleur douce et enveloppante qui arrêtait les gestes, suspendait tout mouvement et le temps lui-même jusqu’à ce que quelque chose bascule. Un oiseau peut-être, la vision soudaine de pièces d’or sur les fougères dans les talus tout proches, derniers signes d’un soleil doux et rasant. On entendait de nouveau le chuchotement du ressac. Alors la surface de l’eau se ridait sous l’effet du souffle de la brise qui faisait renaître l’odeur fade et forte du sol. Une longue écharpe d’air sentait soudain le sel. Tout redevenait frottements, bruissements, clapotis, respiration d’un monde qui s’était pour quelques instants endormi.

Cependant, pour moi, cette histoire est restée froide comme le bloc de granit qui ferme le caveau des familles. Je n’ai pas pu y entrer. La personnalité de cette enfant m’a dérangée. Je n’ai pas vraiment compris les raisons de son attitude ni cette pulsion morbide qui la conduit à préférer l’ombre et le froid à la lumière. Tantôt passive, tantôt butée, elle m’a parue maintenir volontairement cette distance avec ce père, tout en lui en attribuant la responsabilité. Ce père déjà âgé, dont elle a honte et qu’on prend souvent pour son grand-père, humble et travailleur qui, certes, parle peu mais auquel, dans le fond, elle n’a rien à reprocher. Curieusement, sa manière de présenter les membres de sa famille, d’évoquer certains faits marquants donne l’impression que c’est d’elle, avant tout, qu’émane ce silence profond. A plusieurs reprises, l’occasion lui est donnée de le briser, de changer la donne mais jamais elle ne la saisit. Au contraire, elle se mure dans une distance qu’elle est peut-être la seule à avoir construite. De la même manière, elle efface les bons moments de sa mémoire et choisit de ne garder que les instants maudits.

Je sais que les générations de nos grands-parents, de nos arrières-grands-parents parlaient peu. Le travail était tout, avec la famille et, souvent, la religion. Malgré tout, je n’arrive pas à comprendre cette enfant qui ne sait appeler son père autrement qu’en évoquant sa profession. Tout au long du livre, j’ai senti l’amour maladroit de ce père et la manière dont sa fille s’applique à ne pas le voir. Je n’ai pas compris pourquoi elle faisait de ce silence une montagne, quand d’autres traversent des épisodes bien plus traumatisants sans jamais renier leur joie de vivre. La culpabilité que la narratrice ressent quand, enfin, des pièces du puzzle familial se mettent en place, m’a parue factice. Plus queLa Peine du menuisier, ce livre est pour moi l’histoire d’Un Cœur Froid, celui d’une femme qui n’existe qu’en refusant d’aimer.

J’appris ces trois années-là à ne plus rien sentir à son contact. Pour ça, j’étais bien préparée. Aucun frisson dans mon corps de jeune fille, aucun sursaut dans mon cœur froid, aucune émotion ne venait me troubler. Il était passé dans ma vie et son passage allait prendre fin.

La peine du menuisier, Marie Le Gall, éditions Phébus, 20€

2 réflexions sur « La peine du menuisier »

  1. Je vois que toi aussi tu as eu du mal à te laisser emporter par ce roman. Personnellement, je me suis un peu ennuyé, je l’ai trouvé comme toi très froid et j’ai eu du mal à saisir les motifs de cette froideur. Et le rythme lent, la répétition de certaines considérations (sur les photos des morts, sur le silence entre la fille et son père…) ont achevé de me décourager. Finalement, je ne suis même pas allé jusqu’au bout.

    1. @ Sébastien : j’avais vu sur ton site que c’était ta lecture en cours et je me demandais quel serait ton avis. Eh bien, je vois qu’il rejoint en tous points le mien! A l’époque où j’ai écrit ce billet, j’étais un peu seule à dire que je n’avais pas aimé et je me sentais comme le vilain petit canard. Maintenant, nous sommes plusieurs à patauger dans la mare… J’espère que tu auras plus de chance avec tes prochaines lectures. Moi, je suis partie dans un Craig Johnson en VO et ensuite, Le léopard de Nesbo m’attend! Grrrr…

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s