Sur la ligne noire

Encore une bonne surprise au rayon “polars” de la médiathèque.

Eté 1958. Le jeune Stanley Mitchell entre à peine dans l’adolescence quand il s’installe avec ses parents dans la petite ville de Dewmont, où son père vient de racheter un cinéma en plein air. L’été est brûlant dans cette partie du Texas et les occupations peu nombreuses. En se baladant avec son chien, Stanley découvre, enfouie dans la terre, une boite métallique qui contient des lettres et des fragments d’un journal intime.

Intrigué, il cherche évidemment à en savoir plus. Aidé de sa sœur Callie, de son copain Richard et du vieux projectionniste noir Buster, il veut comprendre ce qui a conduit aux deux drames simultanés qui se sont produits dans le passé : une jeune femme écrasée par un train, la nuit même où une autre périssait brûlée vive dans sa maison…

Dans une Amérique profonde où sévit encore la ségrégation et où la religion dicte les comportements, le jeune Stanley va peu à peu s’éloigner de l’innocence de l’enfance… et franchir cette ligne noire qui mène vers le monde sans fard des adultes.

L’époque est magnifiquement évoquée à travers quelques personnages emblématiques et des descriptions criantes de vérité. Un polar bien mené, plein d’humour et de noirceur, qui se lit d’une traite.

Il arriva dans sa voiture au moteur gonflé, avec des langues de flammes peintes sur les portières. Ses cheveux gominés formaient une espèce de sculpture qui rappelait la quille noire d’un bateau après un naufrage. Il portait une chemise rose et noire, un jeans aux ourlets remontés et, vous l’avez deviné, des chaussures en daim bleu, comme dans la chanson d’Elvis. Chester descendit lentement de sa bagnole, tel un dignitaire de la planète Rockabilly en visite sur la Terre.

Sur la ligne noire, Joe R. Lansdale, Editions du Rocher.

Evening Class/ Cours du soir

En furetant ici et là, à la recherche d’auteurs anglais que je ne connaissais pas encore, je suis tombée sur le nom de Maeve Binchy qui ne me disait strictement rien. Parce qu’il évoquait un groupe de personnes inscrites à un cours du soir d’italien, j’ai choisi cet “Evening class”.

Et j’ai adoré lire cette histoire. Ou plutôt me laisser porter par elle…

L’auteur a choisi de raconter ce “cours du soir” par l’intermédiaire de certains des protagonistes. Il y a d’abord Aidan Dunne, un professeur passionné par son métier et ses élèves. Il espère devenir principal du collège dublinois où il enseigne mais c’est son “rival”, Tony O’Brien qui est choisi. Pour des raisons personnelles – Tony est secrètement amoureux de la fille de Dunne et ne veut pas se fâcher définitivement avec celui qui pourrait devenir son beau-père – il propose alors à Aidan de prendre en charge une structure chargée de dispenser des cours du soir.

Justement, Signora, une irlandaise qui a suivi en Sicile son amour de jeunesse, revient au pays et est disposée à donner des cours d’italien, qu’elle maîtrise à la perfection. Après plus de vingt ans d’absence, elle trouve son pays bien changé mais s’adapte facilement à cette nouvelle vie.

Viennent ensuite les différents “élèves” dont on découvre peu à peu l’histoire et le lent cheminement qui les a amenés là.

Evening class – qui est traduit en français – n’est pas un livre exigeant. Non, c’est juste une bonne histoire, pleine de personnages dont la vie n’est pas forcément rose, mais qui sont tous attachants. L’Irlande et Dublin sont, au moment où l’histoire se déroule (les années 90) en pleine mutation et c’est un aspect qui est habilement mis en relief par l’auteur.

C’est un livre chaleureux, confortable ai-je presque envie de dire, comme ces vieux pulls chauds dans lesquels on s’emmitoufle les soirs d’hiver pour savourer devant le feu un bon chocolat chaud. Un livre qui fait du bien parce qu’il présente le côté optimiste de la vie… Et par les temps qui courent, on a bien besoin d’une petite perfusion d’espérance de temps en temps…

Evening Class/ Cours du soir (chez Pocket), de Maeve Binchy.

Les yeux au ciel

Pour les soixante-dix ans de son mari, Noé, Marianne a décidé d’organiser une grande fête en invitant tous ses enfants et ses petits-enfants. Au cours d’un long week-end, ils se retrouvent tous dans la grande maison de Saint-Lunaire où le vieil homme s’est exilé pour sa retraite. C’est une famille recomposée qui se rassemble car Noé a eu un fils lors de son premier mariage.

Ces retrouvailles sont l’occasion, pour les uns et les autres, de renouer avec leur passé, de retrouver ce qui faisait le sel de leur enfance. Chaque personnage s’exprime tour à tour et si chaque voix fait penser au détail d’une mosaïque, c’est peu à peu une image d’ensemble qui se dégage. Celle d’une famille qui s’est calcifiée sur la mort d’une enfant, enfouissant ses secrets et ses chagrins, pour continuer à vivre, malgré tout. Cette famille, c’est un peu la vôtre, c’est un peu la mienne et c’est sans doute ce qui permet au lecteur de se glisser aisément dans cette histoire où les apparences sont, évidemment, trompeuses.

De l’adolescente délaissée par ses parents à la jeune mère qui ne veut pas voir la dépression qui la guette, de l’aïeul qui ne sait plus trouver les mots pour parler à ses enfants devenus adultes à la mère jalouse qui applique la loi du Talion, du mari pièce rapportée et pris pour un con à la fille qui n’assume pas vraiment ses désirs : vous retrouverez dans ce roman cet air bien connu des familles qui s’aiment mais se déchirent.

J’ai apprécié ce week-end un peu houleux, avec les uns et les autres, même si j’ai trouvé, par moments, que l’auteur “chargeait un peu la mule”… tant cette famille semble accumuler drames et déboires. Mais c’est finement écrit, bien vu et l’ensemble sonne juste. Une lecture qui a la douceur et la chaleur d’un plaid en mohair. Celui qui vous enveloppera, quand la nuit venue, vous ouvrirez la première page de ce roman…

Merci à Dialogues Croisés. 

Les avis de Constance et d’Antigone.

Les yeux au ciel, Catherine Reysset, Editions de l’Olivier.

Le ciel est immense

La narratrice aura bientôt soixante ans. Elle se sent flétrie et a l’impression d’être passé à côté de l’amour et du reste. Aussi, elle préfère s’arrêter là. En finir avec cette vie qui lui pèse… Elle se rend dans un hôtel, dans une station balnéaire endormie et projette de se noyer dans la mer. Mais un jeune garçon curieux va débouler dans sa vie et l’obliger à différer son projet. Comme dans cette histoire universellement connue qu’est le Petit Prince, le dialogue entre la femme et l’enfant s’instaure. Et, un peu malgré elle, un peu pour avoir la paix, elle va s’engager à répondre à quatre questions que l’enfant se pose sur les choses de la vie. Durant ces quelques jours – un jour par question – c’est toute sa vie qu’elle va revoir. Sa vie non pas terne et flétrie, comme elle la voyait à travers son regard déformé. Mais la vie à travers les yeux de ce garçon, un peu sauvage et étrange, qui n’est peut-être, après tout, que le reflet de l’enfant qu’elle a été…

Ce roman de Marie Sabine Roger, publié en 2002, surprend par la richesse de son écriture. La tonalité d’ensemble est très différente de celle de La tête en friche. C’est à un questionnement essentiel sur la vie, ce qui la fait, ce qui la remplit, ce qui la détruit aussi, auquel nous convie ici l’auteur à travers ce personnage de femme sensible et blessée. Une histoire dont le charme opère à travers le foisonnement des mots et la délicatesse des personnages. Voici un extrait que j’aurais pu signer… je ne l’aurais pas mieux dit :

Je n’ai jamais su définir mon type d’homme. Beaucoup auraient pu l’être. Peu le furent vraiment. Je m’attache au détail, au superflu, à l’accessoire : la voix, le sourire, les mains. Ce qui m’émeut pourrait passer inaperçu. Je m’attendris pour une gaucherie, une timidité. J’aime les hommes pour leurs failles, leurs doutes, leurs défaites. Les hommes trop sûrs d’eux m’agacent. Les ignorer, c’est un plaisir puissant. Ce qui me séduit est toujours indicible. Je ne peux conjurer ce sort qui, je le sais, inévitablement m’aliène : je suis touchée au cœur par la vraie gentillesse. La douceur m’est un piège fatal, une glu.

Le ciel est immense, Marie Sabine Roger, Le relié (disponible à la médiathèque de DZ bien sûr!)

Vie et mort (cérébrale) d’un petit fonctionnaire

Ce pourrait être le sous-titre du roman de Jean-Claude Lalumière, Le front russe.

Le héros de cette histoire doit à la fréquentation assidue de quelques numéros de Géo son désir de voyager et son entrée dans une carrière de fonctionnaire diplomatique. Il espère gravir rapidement les échelons, se faire bien voir de ses supérieurs et connaître très vite la joie de travailler dans une ambassade. Son impatience d’être remarqué va être rapidement comblée : l’attaché-case offert par sa mère et qui peut contenir “deux dictionnaires, un casse-croûte, une paire de rollers, un siège pliant et une lampe à gaz avec sa recharge”, se retrouve, malencontreusement, sur le chemin du chef de service qui s’étale de tout son long. Blessé, humilié, ce dernier décide aussitôt de se venger en expédiant l’impétrant sur le “front russe”, une antenne du ministère, délocalisée dans le XIIIème arrondissement. Là, notre homme va tenter de sortir de cet exil forcé… Il va y parvenir mais sa réussite ne sera que de courte durée et il sera bientôt ré-expédié dans la section des pays en voie de création… Vie et mort cérébrale d’un petit fonctionnaire qui concluera ainsi son récit : “L’histoire d’une vie, c’est toujours l’histoire d’un échec”.

Un roman drôle, étonnant, dont le personnage principal, gaffeur lunatique et poète à l’insu de son plein gré, séduira les lecteurs adeptes de piquantes nouveautés… Prévoyez quelques fous-rires…

Le Front Russe, Jean-Claude Lalumière, Le Dilettante, 17€

Lu dans le cadre de Dialogues Croisés.

Fleur de Sable

Trois amis, unis depuis l’enfance par les bêtises, les fous-rires, les plaisanteries commises ensemble. Christian, Paolig et Germain (sans oublier la sœur de ce dernier, Elisa).

Ça se passe à Douarnenez au milieu des années 50. A cette époque, la ville est encore un grand port de pêche à la sardine et la guerre faire rage entre les pêcheurs de Douarnenez, partisans du filet droit et ceux du Cap (entendez ceux d’Audierne et des environs, et non pas la ville d’Afrique du Sud…) qui utilisent un filet tournant. La mer est au centre de toutes les discussions, la pêche également et il n’existe pas un garçon que cet univers viril et aventureux ne fasse rêver. Aussi, quand, quelques années plus tard, une commande de langoustier est annulée dans le chantier du père de Germain, les trois amis décident de s’associer et de partir pêcher la langouste en Mauritanie. Il faut dire que cette expédition sera aussi un moyen d’oublier les soucis “terriens” (que je ne dévoile pas pour ne pas déflorer l’histoire…).

Fleur de Sable, c’est le récit de cette amitié à trois et de cette aventure que constituait alors la pêche en Mauritanie.

J’ai beaucoup apprécié la lecture de ce livre. Les premières pages entamées, j’étais déjà dans l’histoire. Ayant eu l’occasion de discuter avec des gens âgés, qui avaient pratiqué ce type de pêche et bien connu la Mauritanie, je peux vous assurer que Nathalie de Broc s’est solidement documentée pour écrire ce roman. Elle a même été jusqu’à faire le dernier voyage de la Marie-Jeanne, pour donner plus de vraisemblance à son récit et à se rendre en Mauritanie pour découvrir quelle était l’odeur du désert… Christian, Germain et Paolig sont tour à tour énervants et attachants car ils sont terriblement humains. Avec leurs rêves, qui les portent ou les entravent, c’est selon, leurs regrets, les non-dits dont ils s’entourent… La différence qui grandit peu à peu entre les marins et ceux qui restent à terre est bien montrée, elle aussi. L’auteur a même réussi à glisser quelques préoccupations écologiques dans le récit et décrit admirablement bien les caravaniers du désert.

Comme toujours, ai-je envie de dire, mais ce terme est usurpé car je n’ai lu, pour le moment que deux livres de Nathalie de Broc, il y a l’histoire, rondement menée et puis des thèmes, qui la traversent, plus ou moins développés et qui donnent toute sa profondeur à l’histoire : l’amitié, la trahison, l’amour partagé ou non, le handicap, l’avidité, la patience, les rêves qui se fracassent contre la réalité… En fait, le récit et les personnages sont tellement prenants qu’on regrette que ce roman ne fasse que trois cents pages! Depuis que je l’ai lu,  je ne me promène plus tout à fait de la même façon dans Douarnenez et, parfois, j’ai presque l’impression d’avoir croisé Elisa, Germain et les autres…

L’avis d’Yvon (le Terrible)

Fleur de Sable, Nathalie de Broc, Presses de la cité, 19€90

Le bureau vide

Marc Deleuze était DRH. Avant la fusion. Depuis, il occupe un bureau vide. Entièrement vide. Plus un seul meuble, plus de téléphone et même plus de porte. On devine derrière ce traitement, l’habituel savoir-faire des entreprises qui s’y entendent pour faire craquer leurs cadres, les pousser à la démission, afin d’économiser d’éventuelles indemnités. Mais voilà, l’ancien DRH ne craque pas. Il occupe ce bureau vide, se paye même le luxe d’arriver avant tout le monde le matin, histoire de voir la tête de ses anciens collègues… Avec une jubilation qui le protège de toute forme de dépression, il fréquente le self, les toilettes et s’est même mis à fumer pour pouvoir aller sur la terrasse réservée aux fumeurs… Parasite? Empêcheur de fusionner en rond? Peut-être… Il n’en a cure. Il laisse le temps faire son œuvre car il est bien placé pour savoir que nul n’est irremplaçable dans l’entreprise.

Croquant avec une verve qui porte à sourire les travers nombreux des entreprises, les méthodes iniques, les comportements peureux et grégaires des salariés, Frank de Bondt nous présente une image de l’entreprise qui ferait fuir même les jeunes ambitieux aux dents longues et donnerait à n’importe quel individu un peu sensé des envies d’élevage dans le Larzac. Tout plutôt que ce microcosme où chacun se croit indispensable, du numéro 1 à la secrétaire, alors qu’il n’est qu’un pion. J’ai particulièrement apprécié certains passages : le statut reflété par le “siège”, les millions dépensés pour transformer le nom de l’entreprise – de Maison en Domus! – ou encore les interventions du sociologue dont les têtes pensantes attendaient “un diagnostic complet sur les composantes organisationnelles, relationnelles et culturelles du groupe, observé à partir de ces deux entités fondatrices et des propositions de solutions visant à pérenniser la légitimité des décisions institutionnelles”.

Le bureau vide est un roman court qui se lit avec plaisir, un roman qui moque et dénonce une société dont les organisations deviennent de plus en plus absconses, jargonnantes et creuses. Ce ne serait pas grave si la vie de milliers de personnes ne dépendait pas d’illuminés capables de dire “Nous devons éviter impérativement de juxtaposer des directions déjà pléthoriques, sous peine de dénaturer les stimuli stratégiques de l’équipe dirigeante”…

Les avis de Keisha et de Daniel Fattore

Le bureau vide, Frank de Bondt, Buchet-Chastel, 13€50

Les fiancées du Pacifique

“En 1946, nous dit la quatrième de couverture, quelques six cent cinquante cinq épouses de guerre australiennes embarquèrent pour un voyage exceptionnel” : traverser les mers pour rejoindre leurs époux britanniques à Plymouth, à bord du Victorious, un porte-avion!

Voilà une lecture orginiale et fort divertissante que je dois à Armande, qui m’a offert ce livre, lors d’un swap. L’histoire suit plus particulièrement quatre jeunes femmes. La première, Jean, jeune et immature, a pour habitude de se lancer bille en tête. La seconde, Avice, issue de la bourgeoisie australienne, “desperate housewife” avant l’heure, rêve d’une vie en technicolor avec son mari Ian. La troisième, Margaret, dont le père est fermier, est enceinte. D’un tempérament joyeux et fonceur, elle s’entend bien aussi bien avec les marins qu’avec ses congénères. La dernière, Frances, silencieuse et énigmatique, est infirmière.

Cette croisière n’amuse pas tout le monde, et surtout pas le commandant du bateau, Highfield, traumatisé par la mort d’un proche et la perte de son précédent navire. Il met en place, à bord, des règles strictes afin qu’hommes et femmes ne se mélangent pas. Il faut à tout prix éviter les incidents… Pourtant des incidents, il y en aura. De l’épouse débarquée en cours de route parce qu’elle est devenue non grata à la rixe dans les coursives surchauffées, en passant par l’incendie et le concours de “Miss Victoria”, les péripéties sont nombreuses et elles révèlent, peu à peu, les portraits tout en contrastes des différents protagonistes…

Dans une société encore profondément patriarcale, parmi des marins tendance “gros muscles et calendrier de pin-up”, ce “lâcher d’épouses” met en lumière les préjugés et les modèles à l’œuvre dans la société d’alors. Mais il est aussi, pour beaucoup, le symbole d’un nouveau départ et d’une nouvelle vie qui commence.

Une histoire qui se lit toute seule et un bon moment de divertissement, avec en guise de cerise sur le gâteau, un happy end en forme de cœur…

Les fiancées du Pacifique, Jojo Moyes, Le livre de poche, 7€50

Dark Tiger

Ah, Stoney… (soupir).

Oui, j’ai enfin lu la dernière aventure de Stoney Calhoun, écrite par William Tapply. Et c’est une sensation étrange que de se réjouir de retrouver un héros attachant et, en même temps, de se désoler parce qu’il s’agit là de sa dernière aventure, l’auteur ayant rejoint le paradis des écrivains en 2009…

Si l’intrigue en elle-même n’a peut-être pas la puissance des précédentes, on retrouve néanmoins un Stoney au meilleur de sa forme. Contraint et forcé par de mystérieux représentants de l’Etat, il quitte sa maison, son magasin et Kate, sa bien-aimée, pour aller remplir une mission dans un lodge, hôtel luxueux pour amateurs de pêche fortunés, au fin fond du Maine. C’est, en effet, là qu’on a retrouvé, quelques semaines auparavant un agent sur-entraîné, mort, au volant de sa voiture. Stoney doit donc “donner des coups de pied dans les pierres” jusqu’à ce qu’il débusque quelque chose. Mais à peine arrivé, les cadavres tombent véritablement du ciel et Calhoun sait alors qu’il est sur la bonne piste et qu’il se passe quelque chose de louche à Loon Lake Lodge… Sa mission ne fera que confirmer ses soupçons : il était lui aussi, avant que la “foudre” ne le terrasse, un agent à fort potentiel…

Qu’il décrive un buffet de petit-déjeuner ou un paysage typique du Maine, Tapply sait toujours faire mouche (ah! ah!) et le lecteur est ainsi transporté immédiatement dans l’histoire. L’humour est souvent en demi-teinte, surtout quand il s’agit des relations complexes entre Stoney et Kate… L’intuition féminine. Kate la possédait aussi et, parfois, ça lui faisait sacrément froid dans le dos. Tapply n’a pas son pareil non plus pour camper les personnages, qu’il s’agisse de quelques pêcheurs – personnages très secondaires – que Stoney guide ou bien de Ralph, le chien, dont chaque attitude est criante de vérité.

Les romans de Tapply font la part belle aux paysages, à un certain mode de vie et surtout à l’ambiance. C’est sans doute la raison pour laquelle on s’y plonge toujours avec délectation.

Biogée : une ode à la vie

Michel Serres a 80 ans. D’origine gasconne, il fait partie de ces personnes intelligentes, au profil atypique, qui aiment toucher à tout. Marin, agrégé de philosophie, docteur en lettres, professeur d’histoire des sciences, écrivain, académicien… ses talents s’exercent partout et dans de nombreuses directions. Son dernier livre, Biogée, paru aux éditions Dialogues, se lit comme un hymne à la vie, une ode à la joie, un chant d’amour.

Divisé en six parties, “Mer et fleuve”, “Terre et monts”, “Trois volcans”, “Vents et météores”, “Faune et flore”, “Rencontres, amours”, ce livre nous invite à une sorte de balade, métissée de réflexions et de méditations diverses, dans et sur le monde qui nous entoure. Le monde dans sa partie vivante et naturelle, puisque biogée signifie “la vie” (bio) et “la terre” (gée). Maniant une plume alerte, Miche Serres déroule une langue qui ondule, chatoie, enfle, souffle, apaise et fusionne. Les mots emportent véritablement le lecteur dans un tourbillon irrésistible, qu’on suive la partition écrite ou la version enregistrée… N’hésitant pas à manier subjonctif imparfait, passé simple et mots savants, ce livre révèle aussi l’amour de la langue de son auteur.

Si je suis l’auteur dans certaines de ses réflexions – “quelle pensée, quelle politique valent si elles ne prévoient pas d’abreuver les enfants?” – ou dans la critique qu’il fait de notre société moderne, compétitive, rigide et froide -l‘ignominie du collectif se mesure à sa religion de la dominance bestiale, à son culte des gagnants. Les squelettes des vaincus durcissent l’acier de leurs statues” - j’adhère par contre beaucoup moins facilement à cet âge d’or que représente pour lui la France des paysans que la modernité a épargnée – “Voici mon pays, mes paysans, mes paysages divers, à petits lopins séparés par du vert, l’ancien rapport à la terre et aux bêtes, où l’industrie, la finance, la banque, l’économie de marché… n’ont encore imposé à la vie leur format ni leur loi.”

Plus encore qu’aux lecteurs lambda qui liront son livre – et qui sont sans doute, pour la plupart, déjà convaincus de la nécessité de préserver le vivant -, c’est aux politiques que Michel Serres devrait s’adresser. A ceux qui décident, en notre nom mais sans jamais rien nous demander et sans jamais proposer, a posteriori, d’évaluer leurs choix, de mettre en place des politiques d’agriculture intensive, de cautionner un droit du travail moribond et des méthodes de management inhumaines, de sauver les financiers plutôt que la planète… Car dans le fond, ce sont eux qui sont à même de décider des tendances de fond qui modèleront le futur… mais est-ce là leur priorité? “Toute lutte pour un poste, de l’argent, une médaille, une citation, la réussite, le succès, la puissance, la gloire, précipite le combattant au rang de ces pauvres frères matés ou des mammifères mâles, saignant au combat, pendant le printemps, pour la possession de femelles apparemment soumises”.

Comme Michel Serres l’a soutenu dans un autre de ses livres – Le temps des crises – il devient urgent  de favoriser la primauté des sciences de la vie et de la terre dans les institutions de demain. Car c’est de notre avenir à tous qu’il s’agit. Et comme le chante Michel Serres, à pleins poumons, entre les lignes, dans cet avenir, une autre vie est possible… Une vie d’harmonie et de joie.

“Jusqu’au matin où, par un silence soudain dont la grandeur occupa toute l’étendue de l’espace, tout craqua. Un big bang muet. La peau de la poche venait de lâcher. Alors, dense, intense, explosive, la joie arriva, de gauche, de droite, en hautes lames, au ras du sol, en cataracte et marée galopante, comme un tsunami. Liquide, noya les plages comme le ressac, occupa le creux des mers…”

Un livre fort et beau.

D’autres avis : George, Clara

Biogée, Michel Serres, Editions Dialogues, 22€, disponible en livre numérique et en fichiers MP3.

Merci à Dialogues Croisés