Michel Serres a 80 ans. D’origine gasconne, il fait partie de ces personnes intelligentes, au profil atypique, qui aiment toucher à tout. Marin, agrégé de philosophie, docteur en lettres, professeur d’histoire des sciences, écrivain, académicien… ses talents s’exercent partout et dans de nombreuses directions. Son dernier livre, Biogée, paru aux éditions Dialogues, se lit comme un hymne à la vie, une ode à la joie, un chant d’amour.
Divisé en six parties, “Mer et fleuve”, “Terre et monts”, “Trois volcans”, “Vents et météores”, “Faune et flore”, “Rencontres, amours”, ce livre nous invite à une sorte de balade, métissée de réflexions et de méditations diverses, dans et sur le monde qui nous entoure. Le monde dans sa partie vivante et naturelle, puisque biogée signifie “la vie” (bio) et “la terre” (gée). Maniant une plume alerte, Miche Serres déroule une langue qui ondule, chatoie, enfle, souffle, apaise et fusionne. Les mots emportent véritablement le lecteur dans un tourbillon irrésistible, qu’on suive la partition écrite ou la version enregistrée… N’hésitant pas à manier subjonctif imparfait, passé simple et mots savants, ce livre révèle aussi l’amour de la langue de son auteur.
Si je suis l’auteur dans certaines de ses réflexions – “quelle pensée, quelle politique valent si elles ne prévoient pas d’abreuver les enfants?” – ou dans la critique qu’il fait de notre société moderne, compétitive, rigide et froide - “l‘ignominie du collectif se mesure à sa religion de la dominance bestiale, à son culte des gagnants. Les squelettes des vaincus durcissent l’acier de leurs statues” - j’adhère par contre beaucoup moins facilement à cet âge d’or que représente pour lui la France des paysans que la modernité a épargnée – “Voici mon pays, mes paysans, mes paysages divers, à petits lopins séparés par du vert, l’ancien rapport à la terre et aux bêtes, où l’industrie, la finance, la banque, l’économie de marché… n’ont encore imposé à la vie leur format ni leur loi.”
Plus encore qu’aux lecteurs lambda qui liront son livre – et qui sont sans doute, pour la plupart, déjà convaincus de la nécessité de préserver le vivant -, c’est aux politiques que Michel Serres devrait s’adresser. A ceux qui décident, en notre nom mais sans jamais rien nous demander et sans jamais proposer, a posteriori, d’évaluer leurs choix, de mettre en place des politiques d’agriculture intensive, de cautionner un droit du travail moribond et des méthodes de management inhumaines, de sauver les financiers plutôt que la planète… Car dans le fond, ce sont eux qui sont à même de décider des tendances de fond qui modèleront le futur… mais est-ce là leur priorité? “Toute lutte pour un poste, de l’argent, une médaille, une citation, la réussite, le succès, la puissance, la gloire, précipite le combattant au rang de ces pauvres frères matés ou des mammifères mâles, saignant au combat, pendant le printemps, pour la possession de femelles apparemment soumises”.
Comme Michel Serres l’a soutenu dans un autre de ses livres – Le temps des crises – il devient urgent de favoriser la primauté des sciences de la vie et de la terre dans les institutions de demain. Car c’est de notre avenir à tous qu’il s’agit. Et comme le chante Michel Serres, à pleins poumons, entre les lignes, dans cet avenir, une autre vie est possible… Une vie d’harmonie et de joie.
“Jusqu’au matin où, par un silence soudain dont la grandeur occupa toute l’étendue de l’espace, tout craqua. Un big bang muet. La peau de la poche venait de lâcher. Alors, dense, intense, explosive, la joie arriva, de gauche, de droite, en hautes lames, au ras du sol, en cataracte et marée galopante, comme un tsunami. Liquide, noya les plages comme le ressac, occupa le creux des mers…”
Un livre fort et beau.
D’autres avis : George, Clara
Biogée, Michel Serres, Editions Dialogues, 22€, disponible en livre numérique et en fichiers MP3.
Merci à Dialogues Croisés
