Fleur de Sable

Trois amis, unis depuis l’enfance par les bêtises, les fous-rires, les plaisanteries commises ensemble. Christian, Paolig et Germain (sans oublier la sœur de ce dernier, Elisa).

Ça se passe à Douarnenez au milieu des années 50. A cette époque, la ville est encore un grand port de pêche à la sardine et la guerre faire rage entre les pêcheurs de Douarnenez, partisans du filet droit et ceux du Cap (entendez ceux d’Audierne et des environs, et non pas la ville d’Afrique du Sud…) qui utilisent un filet tournant. La mer est au centre de toutes les discussions, la pêche également et il n’existe pas un garçon que cet univers viril et aventureux ne fasse rêver. Aussi, quand, quelques années plus tard, une commande de langoustier est annulée dans le chantier du père de Germain, les trois amis décident de s’associer et de partir pêcher la langouste en Mauritanie. Il faut dire que cette expédition sera aussi un moyen d’oublier les soucis “terriens” (que je ne dévoile pas pour ne pas déflorer l’histoire…).

Fleur de Sable, c’est le récit de cette amitié à trois et de cette aventure que constituait alors la pêche en Mauritanie.

J’ai beaucoup apprécié la lecture de ce livre. Les premières pages entamées, j’étais déjà dans l’histoire. Ayant eu l’occasion de discuter avec des gens âgés, qui avaient pratiqué ce type de pêche et bien connu la Mauritanie, je peux vous assurer que Nathalie de Broc s’est solidement documentée pour écrire ce roman. Elle a même été jusqu’à faire le dernier voyage de la Marie-Jeanne, pour donner plus de vraisemblance à son récit et à se rendre en Mauritanie pour découvrir quelle était l’odeur du désert… Christian, Germain et Paolig sont tour à tour énervants et attachants car ils sont terriblement humains. Avec leurs rêves, qui les portent ou les entravent, c’est selon, leurs regrets, les non-dits dont ils s’entourent… La différence qui grandit peu à peu entre les marins et ceux qui restent à terre est bien montrée, elle aussi. L’auteur a même réussi à glisser quelques préoccupations écologiques dans le récit et décrit admirablement bien les caravaniers du désert.

Comme toujours, ai-je envie de dire, mais ce terme est usurpé car je n’ai lu, pour le moment que deux livres de Nathalie de Broc, il y a l’histoire, rondement menée et puis des thèmes, qui la traversent, plus ou moins développés et qui donnent toute sa profondeur à l’histoire : l’amitié, la trahison, l’amour partagé ou non, le handicap, l’avidité, la patience, les rêves qui se fracassent contre la réalité… En fait, le récit et les personnages sont tellement prenants qu’on regrette que ce roman ne fasse que trois cents pages! Depuis que je l’ai lu,  je ne me promène plus tout à fait de la même façon dans Douarnenez et, parfois, j’ai presque l’impression d’avoir croisé Elisa, Germain et les autres…

L’avis d’Yvon (le Terrible)

Fleur de Sable, Nathalie de Broc, Presses de la cité, 19€90

Mémoires de porc-épic

Je connais peu d’auteurs africains. Par contre, je suis souvent allée écouter des conteurs africains qui n’avaient pas leur pareil pour enchanter leur auditoire avec les histoires de M’bakatré La Hyène, Mibero le petit garçon distrait ou de l’Arbre qui parle. Aussi, quand j’ai voulu découvrir l’œuvre d’Alain Mabanckou – sur les conseils insistants de Constance – je me suis dit que Mémoires de porc-épic était bien adapté. Dans ce roman, en effet, l’auteur s’inspire d’une légende populaire selon laquelle chaque être humain possède un double animal. On n’est alors pas très loin du conte…

Quand le roman débute, le maître de porc-épic, Kibandi, vient de mourir. Curieusement, son double ne l’a pas suivi dans l’au-delà. Après avoir erré un moment, l’animal se retrouve au pied d’un vieux baobab auprès duquel il soulage sa conscience et raconte sa drôle d’histoire. Il explique la différence entre doubles nuisibles et doubles pacifiques, la manière dont un jeune humain se retrouve lié à un animal, les rapports qui se créent entre eux. Il confesse aussi les meurtres qu’il a dû commettre pour le compte de Kibandi, à l’aide de ses piquants.

Une fois encore, la quatrième de couverture en dit trop et évente l’intérêt du récit. Si j’ai retrouvé dans ce roman, à certains moments, la fantaisie et la malice propres à une manière “africaine” de raconter les histoires, de donner naissance à des proverbes à tomber par terre, j’ai par contre été déçue par le manque de dynamisme global. Au début, la curiosité aidant, on suit l’histoire de porc-épic, impatient de savoir comment tout a commencé mais bien vite, l’intérêt s’émousse. On cherche en vain le “rocambolesque”, le “truculent et le picaresque” vantés sur la couverture de ces aventures mi-humaines mi-animales.

Mais ce n’est pas bien grave. Comme le dit si justement un vieux porc-épic dans cette histoire, ce n’est pas parce que la mouche vole que cela fera d’elle un oiseau.

Proverbe qu’on peut interpréter de deux manières différentes.

Ce n’est pas parce que la quatrième de couverture fait du vent que le livre plaira à tout le monde.

Ce n’est pas parce qu’une première rencontre est ratée que toutes les autres le seront…

Mémoires de porc-épic, Alain Mabanckou, Seuil, 16,50€

Parle-leur de batailles, de rois et d’éléphants

Dans cette rentrée littéraire, le livre de Mathias Enard attire l’œil. D’abord en raison de son titre, pour le moins surprenant. Puis par la beauté de sa couverture qui donne des envies de voyage et de méditation au crépuscule. Que cachent donc ces mystères bleus?

S’appuyant sur quelques indices tangibles : l’invitation d’un sultan, quelques lettres, l’esquisse d’un projet de pont, une dague exposée dans une vitrine et la biographie d’un poète, Mathias Enard laisse aller son imagination et déroule une histoire originale. Il raconte, en effet, en de courts chapitres, les quelques semaines que Michel-Ange a passées, en 1506, à Constantinople. Bravant la colère  et la puissance du pape Jules II qui a froissé son orgueil, l’artiste se rend, en effet, en terre musulmane à l’invitation du sultan Bajazet. Ce dernier rêve de faire construire par le sculpteur un pont sur la Corne d’Or.

Michel-Ange, homme de la Renaissance, découvre les beautés de Constantinople : Sainte-Sophie, la bibliothèque du Sultan, les jeux de lumière dans les bâtiments, l’écriture arabe, la musique et la danse… Cherchant d’abord à s’imprégner de l’atmosphère, il parcourt la ville en compagnie d’un interprète et d’un poète que le vizir a mis dans ses pas. S’ensuivra une amitié étrange, des hésitations, une trahison et le miracle de la création.

Très bien écrit, ce livre a pour lui l’originalité de son sujet, l’équilibre qu’il parvient à produire entre fiction et réalité, à la manière de ce pont qu’on imagine enjamber le Bosphore et le personnage de Michelangelo, célèbre déjà mais pas encore au point que l’on sait, dont la personnalité, tout en demi-teintes, affleure sous les mots. Seul défaut : sa brièveté! Eh oui, on commence à peine à s’attacher aux personnages que l’épilogue déjà apparaît…

Merci à Dialogues Croisés

Parle-leur de batailles, de rois et d’éléphants, Mathias Enard, Actes Sud, 17€

Ru

L’auteur de Ru, Kim Thuy, a quitté le Vietnam avec d’autres boat people à l’âge de dix ans. Elle vit à Montréal depuis une trentaine d’années. Après avoir écrit plusieurs romans, elle consigne ici une partie de ses souvenirs.

On a déjà beaucoup parlé du livre de Kim Thuy dans la blogobulle… Comment rester insensible, en effet, à la plume, tout en pudeur retenue de l’auteur, à ses souvenirs éparpillés entre le Québec et le Vietnam? Pour dire ce que fut son enfance et le traumatisme de l’exil, Kim Thuy use de quelques images symboliques, de mots bien choisis, d’impressions fugaces, d’odeurs et de couleurs. C’est un acte de mémoire, un témoignage mais qui reste fragmentaire, à la manière d’un kaléidoscope.

De toute manière, depuis notre fuite, nous avons appris à voyager très léger. Le monsieur assis à côté de mon oncle, dans la cale du bateau ne possédait aucun bagage, même pas un petit sac avec des vêtements chauds, comme nous. Il transportait tout sur lui. Il avait un maillot de bain, un short, un pantalon, un T-shirt, une chemise et un chandail sur le dos, et le reste de ses orifices : des diamants encastrés dans ses molaires, de l’or sur les dents et des dollars américains enroulés dans l’anus.

L’absurdité de la guerre, la peur, la solidarité, l’incompréhension, le goût de la tradition, le mélange des genres, la violence des souvenirs… ce livre regorge de ces fils qui tressent une vie. Il se lit comme un chant, auquel peuvent répondre d’autres chants. Comme par exemple ce que m’a raconté un jour un marin d’ici, qui travaillait alors sur un pétrolier :

Lors d’un voyage à bord du Chinon, nous avons croisé un boat-people. Nous revenions de Corée. Il était environ dix-neuf heures. Nous étions, pour la plupart, en train de dîner. Tout à coup, les alarmes d’incendie se sont déclenchées. Tout le monde s’est précipité sur le pont. Nous nous demandions ce qui se passait. Il semblait y avoir un feu sur l’eau. C’était un jonque pleine de réfugiés. Ils avaient un fût, à la poupe, dans lequel ils avaient fait un grand feu pour être visibles sur la mer. Arrêter le pétrolier a pris un certain temps. Nous avons dû faire des tours autour de la jonque avant qu’elle puisse accoster. La paroi du pétrolier étant haute d’une trentaine de mètres, nous avons débarqué les enfants à l’aide de sacs postaux, attachés à une corde. Je me souviendrai toujours du regard des enfants quand j’ai ouvert les sacs, sur le pont!

Trente-sept personnes sont montées à bord. L’un des nôtres a fait couler la jonque pour ne pas laisser de traces et ne pas risquer que les familles restées au Vietnam soient inquiétées par les autorités. Les réfugiés étaient tous traumatisés et dans un état de déshydratation avancée. Ils n’avaient plus ni eau, ni vivres à bord. Quelques jours auparavant, des pirates avaient croisé leur route. Des femmes avaient été violées.

Après avoir contacté un médecin, nous avons passé la nuit à leur presser des oranges pour les alimenter doucement. Ils sont restés à bord une quinzaine de jours, jusqu’à ce que nous atteignions Singapour. Leur présence à bord a mis une certaine animation. Au bout de quelques jours, les  réfugiés ayant retrouvé leurs forces, je suis allé demander au commandant l’autorisation de les faire participer à certaines tâches, notamment la vaisselle. Avec le surplus de personnes à bord, le postal, celui qui était chargé du service, était en effet débordé. Des femmes se sont portées volontaires pour aller essuyer la vaisselle. Du coup, les assiettes n’avaient pas le temps d’être lavées qu’elles étaient déjà sèches! Et quelle ambiance dans les cuisines!

Le livre de Kim Thuy se lit comme un fragment de littérature, un morceau d’Histoire, des pépites enchâssées dans la mémoire. Une très belle lecture pleine d’humanité.

Ru, Kim Thuy, Liana Levi, 14€

L’avis de Sylire chez qui vous trouverez d’autres liens

L’empoisonneuse d’Istambul

Depuis que Le Che s’est suicidé, je suis toutes les aventures du commissaire grec Kostas Charitos. Il faut dire que dans la famille, on a un petit faible pour la Grèce et tout ce qui s’y rattache. Il était donc impossible de passer à côté de ce policier athénien, amateur de souvlakis et de tyropita, flanqué d’une femme, Adriani, un peu compliquée sur les bords et qu’il ne manie pas toujours avec le doigté qu’il met dans ses enquêtes et gaga de sa fille unique, Katérina, qui fait de lui ce qu’elle veut… Eh oui, ils sont comme ça, les papas grecs, fous de leur fille (j’ai des noms!).

Cette cinquième enquête commence pourtant  presque bien. Kostas et sa femme sont en vacances à Istambul. Bon, d’accord, c’est surtout pour se remettre du refus de leur fille de se marier à l’église et se changer les idées… mais enfin, le tourisme agit comme un baume apaisant sur le cœur des deux parents mortifiés. Adriani fait les boutiques et Kostas se régale de pâtisseries très sucrées… Jusqu’au jour où le commissaire est abordé par un écrivain grec qui cherche à retrouver la nourrice qui l’a élevée. Maria, une nonagénaire, semble s’être volatilisée depuis son arrivée à Istambul. Or, il semblerait qu’elle ait quité la Grèce juste après avoir empoisonné son frère. Bientôt, on trouve un second cadavre… La vieille dame aurait-t-elle perdu la tête?

Pour éviter tout incident diplomatique entre ces frères ennemis que sont la Turquie et la Grèce, Charitos est prié de collaborer discrètement à l’enquête de son alter ego turc, Murat, et de veiller à ce que les meurtres ne créent pas de tensions…

Voilà un polar comme je les aime (même si j’avoue ne pas être totalement objective sur le coup…). De l’humour, beaucoup d’humour. Quand on connaît un peu la Grèce et ses habitants, on savoure les commentaires in petto de Charitos, son attitude, ses réactions, son côté “méditerranéen”. Surtout dans cet ouvrage où la traditionnelle animosité greco-turque transpire de manière parfois comique… Des cadavres mais pas de scènes sanglantes. Des personnages secondaires savoureux (Adriani et ses crises, Guikas, le supérieur du commissaire, les voyageurs qui font partie du groupe… ). Bref, un bon moment de lecture, une enquête menée l’air de rien et une fin qui, telle une note finale, donne toute sa profondeur au mouvement…

Extraits :

Charitos et les complexes. Il a la trentaine, une stature sportive et un air ironique qui me tapent déjà sur le système car j’y distingue la supériorité de la vaste Turquie sur la petite Grèce de rien du tout. Evidemment, c’est sur ce genre d’attitude que se rapprochent ou au contraire se fâchent les hommes en uniformes, qu’ils soient policiers ou militaires de fortune. Parce que, tout bien considéré, la petit Grèce de rien du tout est bel et bien aujourd’hui la Grèce de l’Union Européenne et la Turquie n’est autre que le parent pauvre frappant comme un sourd à la porte orientale de notre communauté de nations.

Charitos et la gourmandise. Je commande un ekmek. C’est à dire, selon les standards turcs, deux couches d’ekmek comme ceux que l’on trouve chez nous et un couche de kaïmak. L’ekmek est un entremets à base de pâte, de beurre et de sirop, le kaîmak est une crème fraîche si épaisse qu’on doit la couper au couteau.

Charitos et sa femme. Je n’aurai donc pas tout perdu, me dis-je. A tout le moins, j’ai appris que lorsque ma tendre moitié me fait une scène, elle ne le fait que par devoir conjugal. Il est donc inutile que je me prenne la tête dorénavant.

L’empoisonneuse d’Istambul, Pétros Markaris, Seuil Policiers, 20€

Merci à Dialogues Croisés pour cette réjouissante lecture.

Shangaï Moon

Au centre de l’histoire, des bijoux.

Des bijoux qui appartenaient à des réfugiés juifs autrichiens venus à Shangaï, à la fin des années 30, dans l’espoir d’échapper aux persécutions nazies et de commencer une nouvelle vie. Rosalie et Paul Gilder, âgés respectivement de 18 et 15 ans font, en effet, partie de ces vingt-cinq mille réfugiés qui ont débarqué en quelque mois dans cette ville chinoise. Ces bijoux sont leur sauf-conduit, ce qui leur permettra de survivre dans cette jungle d’un genre nouveau. Mais, dans cette région du monde marquée par de nombreux bouleversements politiques, Rosalie et Paul sont vite portés disparus, comme les bijoux qui leur appartenaient…

Des bijoux que Lydia Chin, jeune détective privée d’origine chinoise, est chargée de retrouver, en 2009, par une avocate suisse. Pour l’aider, seulement quelques lettres adressées par Rosalie à sa mère et tombées dans le domaine public à la fin de la guerre. Intrépide et pleine d’humour, Lydia se lance sur la piste de ce qui pourrait sembler, au départ, un jeu grandeur nature. Mais bien vite, les événements donnent à cette chasse un tour tragique car Joel Pilarsky, ami de Lydia et pourvoyeur de cette affaire, est tué dans son bureau. Pour Lydia, l’enjeu est désormais de retrouver les bijoux mais aussi l’assassin de son ami.

Difficile de résumer ce roman foisonnant, qui mêle passé et présent et aborde une partie méconnue de l’histoire, celle des réfugiés européens de Shangaï. La personnalité sympathique de Lydia, la double dimension du mystère – passée et présente -, l’accumulation patiente de preuves, les descriptions vivantes et drôles (notamment de Chinatown et de ses habitants), et la multiplication des péripéties scotchent le lecteur à cette histoire. Difficile de reposer le livre avant d’avoir compris les tenants et les aboutissants de ce polar complexe.

Shangaï Moon est le premier livre de S.J Rozan à être traduit en français… gageons que ce ne sera pas le seul!

Merci à Dialogues pour cette lecture captivante.

Shangaï Moon, S. J Rozan, Le Cherche-Midi, 21€

Seul sur la mer immense…

… et immense coup de cœur pour moi. Michael Morpurgo, je n’avais encore rien lu de lui. Cet écrivain britannique, né en 1943, est pourtant ambassadeur officiel de la littérature jeunesse dans le monde. Rien que ça… J’ai donc comblé mes lacunes et découvert par la même occasion un auteur et une histoire qui m’ont profondément touchée.

Ce livre se compose de deux parties. L’histoire commence à la fin de la seconde guerre mondiale, en 1947 exactement, quand un groupe de jeunes orphelins anglais embarque sur un paquebot à destination de l’Australie. Arthur, six ans, est parmi eux. Il laisse derrière lui un passé dont il n’a que des souvenirs flous et une sœur. Seul objet tangible auquel il peut se raccrocher : une clé que sa sœur lui a passée autour du cou avant qu’ils ne soient séparés. Après une houleuse traversée, il arrive enfin sur cette terre inconnue dont il espère le meilleur. Malheureusement, le bonheur n’est pas (tout de suite) au rendez-vous. Ce qu’il va vivre pendant les quarante ans qui suivent compose la première partie de cette histoire. La seconde, elle, est le récit des aventures d’Allie, la fille d’Arthur, qui, seule à bord du voilier construit par son père, va faire le chemin inverse pour rejoindre la Grande-Bretagne et tenter de retrouver sa tante dont elle ne sait rien.

Ce roman est écrit pour les enfants mais c’est un grand roman. Récit d’une vie pleine de rires et de bosses, où les plus grandes joies succèdent aux peines immenses, à l’image des vagues et des creux qui cerneront Allie et son bateau lorsque, respectant la promesse faite à son père, elle tentera de remonter le fil de sa vie. Les personnages, si humains, sont terriblement attachants. Les péripéties qu’ils traversent captivantes… Arthur, dont la vie a si mal commencé, sera par trois fois sauvé par des femmes. Faut-il y voir là un quelconque message à l’attention des lecteurs et du monde? En tout cas, ce roman de Michael Morpurgo m’a vraiment emballée, et je pense lire d’autres livres de cet auteur qui sait si bien conter… Une lecture idéale pour les 10/15 ans environ et plus si affinités…

A voir, le site de l’auteur. In English, of course…

Seul sur la mer immense, Michael Morpurgo, Gallimard Jeunesse, disponible à la médiathèque de DZ

Taxi

Taxi, de Khaled Al Khamissi, est un des dix livres sélectionnés pour le prix du Télégramme. A mi-chemin entre Naguib Mahfouz et les histoires farfelues de Nasredine Hodja, il regroupe cinquante-huit conversations avec des chauffeurs de taxi du Caire. Le procédé est original et le résultat tout à fait convaincant.

Au fil des dialogues, l’auteur dresse un portrait de l’Egypte contemporaine (plus précisément de la période 2005/2006) avec ses grands maux et ses petits remèdes. C’est la voix d’un peuple qui s’exprime par la bouche des chauffeurs de taxi, pestant contre le coût de la vie, la difficile éducation des enfants, regimbant contre les tracasseries administratives et les innovations politiques qui ne mènent à rien. Politique, religion, argent, amour, beaucoup de thèmes sont abordés, plus ou moins légèrement.

Portrait en filigrane d’un pays où la corruption gangrène tout, où le système politique paraît totalement verrouillé et où les humiliations pleuvent sur une population qui ne peut que subir les ravages du capitalisme, Taxi est à la fois un recueil d’histoires et un manifeste politique. Comment, en effet, après avoir lu ce livre, ne pas vouloir tout faire pour que les choses bougent enfin? Ce n’est pas un hasard si ce recueil est rapidement devenu, après sa publication, un best-seller… J’ai bien aimé la narration, typiquement orientale même si je dois avouer que la répétition de certains thèmes m’a parfois lassée.

Extrait :

La différence entre nous et eux, ce n’est pas la démocratie. Parce que la démocratie, elle n’existe que dans les livres, chez eux comme chez nous. La différence, c’est le droit. Ils ont un droit qui est appliqué et nous, non. C’est ça la différence. Chez eux, on ne pourrait pas dire que le groupe des Frères Musulmans est interdit et les avoir comme seuls opposants face au parti au pouvoir. Là-bas, interdit veut dire interdit, alors qu’ici, on peut être interdit et continuer tranquillement son chemin. D’ailleurs cela ne concerne pas seulement les Frères, ça nous concerne tous. On peut tous être arrêtés, conformément à la loi. J’ai bien dit “tous”.

Taxi, Khaled Al Khamissi, Actes Sud, 18€80

L’avis moins enthousiaste de Clara

Itinéraire d’enfance

Dans cette semaine consacrée à la littérature pour “ados”, il m’a semblé intéressant d’inclure un billet sur une adolescence “ailleurs”. Il ne s’agit pas spécifiquement d’un livre destiné aux 13-18 ans – bien que je leur en recommande chaudement la lecture! – mais l’âge de l’héroïne d’Itinéraire d’enfance, ainsi que les péripéties qu’elle traverse, permettent une mise en parallèle avec les adolescents d’ici et d’aujourd’hui et éclairent ces années d’une lumière différente. Si l’adolescence est vécue, en Occident, comme un âge “ingrat”, qu’il convient de passer au plus vite, ce roman montre qu’elle est aussi une époque de transition entre l’enfance et l’âge adulte. Quelques années seulement, où les expériences se révèlent déterminantes, les rencontres capitales, les choix décisifs…

Dans le Vietnam des années 50, à la suite d’une injustice, Bê, jeune fille de treize ans, est exclue de son école et contrainte de prendre la route pour aller retrouver son père, responsable d’une garnison à la frontière du pays. Accompagnée de sa meilleure amie, la fillette va faire, en chemin, la connaissance de plusieurs personnes, tantôt bonnes, tantôt mauvaises et s’initier ainsi peu à peu à la vie, à ses beautés, à ses dangers. C’est un véritable roman d’initiation, empreint d’une grande humanité, pétri aussi par une culture orientale qui ne fait pas de l’homme le centre de l’univers… Là tout n’est qu’ordre et beauté, luxe, calme et volupté… Ces vers me sont venus à l’esprit quand j’ai refermé ce livre que j’ai lu presque d’une traite… Je vais essayer de vous expliquer pourquoi…

Ordre : L’écriture de Duong Thu Huong est d’une grande clarté. Son style fluide laisse couler aussi bien les mots que l’histoire, dans un beau mélange d’odeurs, de couleurs et d’émotions. La construction rigoureuse du récit n’apparaît pourtant pas aux yeux du lecteur, tout entier captivé par l’histoire de la petite Bê. Et pourtant il se déroule, implacable, alternant descriptions et péripéties, moments de joie ou de peine, à l’image même de la vie de l’enfant.

Beauté : Elle s’exprime d’abord par les paysages. Flamboyants en fleurs, herbe verte des chemins, pluie comme une cascade argentée, rondeurs des collines… Les contrastes de couleurs, les effets du soleil et de l’eau, la limpidité d’une rivière. Tout y est admirablement décrit, sans que jamais cela devienne lourd ou envahissant. La nature, la ville forment les décors où Bê et son amie évoluent, influant sur leurs humeurs et leurs actions. La beauté s’exprime également par certains personnages dont la bonté et la douceur rayonnent tout au long du livre. La mère de Bê, son maître d’école, ce vieil homme rencontré dans la montagne, le soldat, le médecin : tous jouent un rôle très important dans ce roman de formation qui raconte l’évolution d’une petite gamine de 13 ans qui découvre le monde. Enfin la beauté, c’est aussi tout simplement cette histoire, véritable hymne à la vie!

Luxe : C’est un luxe bien différent de celui de nos sociétés modernes. L’auteur excelle par exemple à décrire les mets préparés par les uns et les autres, une cuisine simple et roborative qui flatte le palais des personnages mais aussi celui du lecteur! Soudain, on prend conscience de ce plaisir sain : manger quand on a bien faim! Le luxe, c’est aussi l’épaisse veste de coton ouaté qui permet de garder la chaleur du corps, le poêle dans la cuisine, quand le crépuscule noie la maison de brouillard. Le luxe, c’est la main qui se tend quand l’enfant croyait que tout était perdu…

Calme : Il émane de l’ensemble de cette histoire une véritable sérénité car l’auteur ne joue jamais sur un suspens créé de toutes pièces. Ce qui m’a étonnée, c’est le calme relatif avec lequel les adultes prennent ce départ. Si la mère de Bê est inquiète, elle imagine que les événements ont poussé sa fille à aller chercher refuge chez des parents. Le fait qu’elle ait pris la route ne la perturbe pas plus que cela. Une forme de confiance est accordée aux enfants et surtout, ce genre d’aventure fait partie de la vie. Les gens rencontrés en chemin forment tout autant les jeunes filles que leurs propres parents. Chaque expérience est emmagasinée, telle un précieux grain de riz et toutes ne prennent leur sens qu’une fois le périple achevé.

Volupté : Volupté de la lecture, tout simplement. De se laisser emporter par un récit captivant, dans un pays méconnu, à une époque révolue. Volupté de s’abandonner, de s’immerger dans une belle histoire. Volupté de lire (enfin!) un bon livre!

En bref, vous l’avez compris,  une lecture extrêmement enrichissante , qui rassasie l’esprit et les sens, que je vous recommande!

Itinéraire d’enfance, Duong Thu Huong, Sabine Wespieser Editeur, 24€