Héritage

Ce livre fait partie des bonnes surprises qu’on prend parfois par hasard lors d’une tournée à la médiathèque.

Andy Larkham travaille dans une maison d’édition minuscule et peu prestigieuse, spécialisée dans les livres de développement personnel. Lorsqu’il apprend le décès d’un ancien professeur qui a longtemps été son mentor, il se rend à l’enterrement mais en raison d’une confusion, il entre dans la mauvaise chapelle. Il assiste à l’enterrement d’un parfait inconnu mais juge qu’il serait déplacé de partir en pleine cérémonie. Or, le mort, Christopher Madigan, a stipulé dans son testament que seuls les présents lors de la cérémonie pourraient hériter de lui. Voilà Andy potentiellement détenteur de 17 millions de livres sterling… 

L’arrivée de cette somme faramineuse va évidemment changer sa vie. Cédant d’abord aux paillettes et la facilité, notre Andy se disperse un peu mais heureusement un de ses amis veille sur lui. Avec le temps, le goût des excentricités s’émousse, la “vue” lui revient et une évidence s’impose à notre nouveau riche : découvrir qui était Christopher Madigan, cet original qui a préféré risquer de léguer sa fortune à de complets inconnus plutôt qu’à sa propre fille qui semble le détester cordialement…

A force d’obstination, Andy va peu à peu lever le voile sur la vie et les malheurs de cet homme étrange qui a fait fortune avec une mine de fer en Austalie et terminé sa vie reclus dans son manoir londonien…

Selon le principe de l’histoire dans l’histoire, Nicholas Shakespeare nous livre ici un roman plaisant et tragique, à la fois. Il y a des moments drôles – Andy s’inspirant des livres de développement personnel pour tenter de donner un sens à sa vie – et d’autres plus émouvants – la relation entre Christopher et sa fille… Abordant les liens d’amitié, de filiation et ceux que peuvent créer aussi tout héritage, il brode une histoire dans laquelle le lecteur entre sans peine. Et à la fin, celui-ci ne peut s’empêcher de se demander : et si c’était moi?

L’avis de Griotte

Héritage, Nicholas Shakespeare, Grasset, 20€90

Famille modèle

Je trouve que les artistes américains ne sont jamais aussi bons que lorsqu’ils se mettent à descendre en flèche ce “modèle” que leur pays cherche à vendre depuis toujours et à tout prix, comme s’il s’agissait là de la seule expression possible de la démocratie. Et dans ce roman, Eric Puchner n’y va pas de main morte. C’est avec une massue qu’il s’attaque au mythe. Le rêve américain s’en prend plein la figure et ceux qui se sont laissés bercer d’illusions à son sujet aussi…

1985. Les Ziller ont quitté leur vie confortable et tranquille du Wisconsin et sont venus s’installer en Californie sous la pression du père, Warren, avide de s’approprier une part plus large de la prospérité “américaine”. Cette décision va littéralement pulvériser leur vie…

A cette occasion on découvre peu à peu les différents protagonistes. Warren, d’abord, qui lorsque débute l’histoire, vient de comprendre que son rêve est au bord de l’abîme et doit peu à peu tout sacrifier à son projet raté. Honteux, il n’ose pas avouer à sa femme l’ampleur des dégâts et son comportement devient de plus en plus suspect. A tel point que Camille, son épouse, est persuadée qu’il a une aventure. Ce qui ne l’empêche pas de continuer à réaliser ses “films pédagogiques” et à subvenir aux besoins de tous les malheureux de la planète par de généreux dons.

Les enfants sont au nombre de trois : Dustin, le beau gosse et l’enfant chéri de la famille, Lyle, l’adolescente complexée qui s’amourache d’Hector, le gardien de la résidence et Jonas, le petit dernier – l’enfant symptôme pourrait-on dire… qui a de drôles d’idées, des questions dérangeantes et l’habitude de s’habiller de façon monochrome, le plus souvent en orange…

Eric Puchner a mis ces cinq-là dans un tube à essai, il y a ajouté quelques paillettes de rêve américain frelaté, des questionnements bien de notre époque, une absence de conscience écologique, du sexe et de la loufoquerie et il a bien mélangé…

Aussi, ne vous étonnez pas si, à la moitié du roman, tout explose… et si, peu à peu, vous passez du rire à la tragédie. Car ce qui avait commencé un peu “grand-guignol” est progressivement alourdi par la gravité, l’échec, la peur et la douleur. J’ai même vu dans le comportement de Warren et l’effet que ce dernier a sur son fils aîné une sorte de métaphore d’une génération qui par, appât du gain et inconséquence, compromet gravement l’avenir de la suivante.

Le roman d’Eric Puchner est dense et bien écrit. Il est difficile d’en souligner toutes les qualités lorsqu’on en fait le résumé car il y aurait tant à dire… Tout sonne juste et semble pertinent. Alors, la conclusion s’impose : lisez-le!

Deux extraits (j’aurais pu en mettre cinquante… Dites-moi merci!) :

- Ne me regarde pas, grogna Lyle en enfilant son jean. Je déteste mon cul.

- Moi, je le trouve très beau, répondit Hector.

- On dirait un navet.

Hector haussa les épaules. “Il y a des légumes très sexy.

- C’est une blague?

****

Celui qui avait déclaré que seuls les gens ennuyeux s’ennuyaient méritait d’être assommé à coups de batte de base-ball. De toute évidence, il n’avait jamais habité un lotissement à l’abandon, en plein désert, un endroit si chaud et si glauque que le facteur leur faisait un doigt d’honneur chaque après-midi et que la plus proche bibliothèque, à cinquante kilomètres de là, contenait les œuvres complètes de Robert Ludlum mais pas un seul roman immortel de George Eliot ou de Charles Dickens.

Un immense merci à Claudialucia qui a fait voyager son livre jusqu’aux contrées reculées du grand Ouest (français… c’est encore autre chose). Vous pouvez aussi lire le billet de Clara. Ou bien celui de Keisha

Le passage des Ephémères

J’avais déjà lu ce roman de Jacqueline Harpman, je savais que j’en avais gardé un bon souvenir mais quid de l’histoire? J’avais beau interroger ma fulgurante mémoire, rien ne me revenait sinon, une petite touche d’immortalité…

Vous qui vous êtes régalés en découvrant les pièces de Marivaux, il se pourrait que vous vous amusiez tout autant en lisant ce roman. Il y a des amours contrariés, des chassés-croisés, du fantastique et une belle galerie de personnages. Le tout est présenté sous une forme épistolaire moderne puisqu’il s’agit d’un échange de mails entre les différents protagonistes. Mais nous sommes loin d’Emmi et Léo, de Quand souffle le vent du nord. Ici le langage est châtié, pimenté, très relevé et plein d’un humour très subtil.

Je suis étonné. La plupart des femmes, sauf vous, chère Clarisse, traînent en général des bagages trop lourds pour elles, il faut les aider, les armoires ne suffisent pas car elles possèdent plus de vêtements qu’on n’en peut user dans une vie. Où étaient la trousse de maquillage, le sèche-cheveux et les bigoudis, la robe du soir, la robe de nuit, la robe de chambre et la robe d’intérieur, le tricot en cours, ce vaste paraphernalia qui doit être organisé au prix d’une longue réflexion?

Mais l’histoire? demandez-vous en trépignant. Oui, l’histoire… Elle se déroule dans un institut d’astro-physique à Bruxelles. Là, travaillent Clarisse et Johann, entre autres. Comme ils sont en manque de personnel, Johann propose à une jeune femme, Adèle, rencontrée à Saint-Petersbourg, de rejoindre leur équipe. Or, il se trouve qu’Adèle est… immortelle. Née au seizième siècle, elle a traversé toutes les époques sans vieillir et ne connait qu’un homme qui ait la même particularité qu’elle, Jean-Baptiste. Consciente du danger que cette particularité peut lui faire courir, elle ne peut jamais rester trop longtemps au même endroit et doit toujours être prête à fuir… Et elle ne peut aimer d’autre homme que Jean-Baptiste.

Je me suis toujours demandé pourquoi, hors l’amour qui fait tout endurer, une femme se donne la fatigue de mettre un homme dans son lit. Cela tient éveillée quand on a sommeil et s’endort quand on voudrait causer.

Clarisse et Johann ont été formés par deux chercheurs : Delphine et Werner, qui sont désormais à la retraite, s’aiment mais vivent le plus souvent loin de l’autre. Lorsque le roman débute, Delphine raconte à son fidèle ami qu’elle vient d’apercevoir dans la rue une femme qu’elle a connue quarante ans auparavant et que cette dernière n’a pas pris une ride. Est-ce possible? Ce mystère ne cesse de troubler son repos…

Le passage des Ephémères constitue un agréable divertissement mais pas seulement. Parce qu’il cache une profonde réflexion sur la vie, ce que les simples mortels peuvent en faire ou non, il peut être lu comme une fable sur la fragilité de l’humanité.

L’homme est si fou, on peut tout craindre et tout espérer.

L’avis d’Anne.

Le passage des Ephémèrs, Jacqueline Harpman, Grasset, 2003

Une douce flamme

Revoici mon Bernie préféré! Après La Trilogie Berlinoise et La mort entre autres, j’ai retrouvé le désormais célèbre ex-flic et détective privé de Berlin dans sa dernière aventure.

Sa précédente enquête l’a mené plus loin qu’il ne l’avait imaginé : en Argentine. Pris en charge par une organisation qui veille à ce que certains potentiels – fussent-ils nazis jusqu’à la moelle – ne soient pas gâchés, il s’installe à Buenos Aires et très vite, il est présenté à Juan Peron. Là, jouant son va-tout, il avoue n’être pas le médecin que sa nouvelle identité a fait de lui mais un ancien flic. Son vrai nom révélé, il est reconnu par le responsable de la police de Peron, le colonel Montalban et aussitôt embauché pour enquêter sur un meurtre particulièrement ignoble et la disparition de la fille d’un banquier très lié au IIIème Reich.

Basé sur un travail de recherche important et très sérieux, Philipp Kerr nous concocte, une fois encore, une histoire à rester réveillé toute la nuit. Dans une Argentine prospère, où Eva Peron joue les dames patronnesses en manteau de fourrure et rivière de diamants, l’auteur brosse à traits précis cette petite communauté allemande, pro-nazie, encore stimulée par la “douce flamme” que certains éprouvaient pour Hitler et dont le gouvernement argentin de l’époque a su tirer profit… Bernie doit, une fois encore, mettre de côté le dégoût profond que ces gens lui inspirent pour faire avancer son enquête et sauver sa peau. Ce faisant, il rencontrera aussi une jolie jeune femme prénommée Anna…

Intrigue solide et multiple, humour ravageur, histoire d’amour, liens avec le passé : tous les ingrédients sont là pour vous faire passer quelques bonnes heures de lecture…

Un dernier opus (pour le moment) à ne rater sous aucun prétexte…

Morceaux choisis

Une jolie maison rose pour le président, une décapotable vert citron pour son directeur de la sécurité et du renseignement. Le fascisme n’avait jamais eu l’air plus pimpant. Les pelotons d’exécution devaient porter des tutus.

Je préfère vous avertir, je suis du genre délicat. Les morgues, je n’apprécie pas trop. Surtout quand il y a des cadavres dedans.

J’ai eu l’occasion d’observer de près les femmes qui pleurent. Dans ma branche, cela va de pair avec la matraque et les menottes. Sur le front de l’Est, en 1941, j’ai vu des femmes qui auraient pu remporter une médaille d’or aux Jeux Olympiques des larmes. Sherlock Holmes a étudié la cendre de cigare et écrit une monographie sur le sujet. Moi, je m’y connaissais en pleurs. Je savais que, quand une femme sanglote, il vaut mieux qu’elle ne soit pas trop près de votre épaule. Ça peut vous coûter une chemise propre.

L’avis de Richard.

Une douce flamme, Philippe Kerr, Editions du Masque.

Little Big Bang

Un père israélien, trouvant sa bedaine un peu trop prononcée, décide un jour de se lancer dans un régime. Suivant les avis des uns, les conseils des autres, il teste sans succès de nombreuses méthodes.

Il commença donc par suivre un régime extrême, à base de lait et des pommes, qui autorise la consommation de vingt pommes par jour, jusqu’à cinq verres de lait et de l’eau à volonté. Le souci avec ce régime fut que Papa se mit à avoir l’impression d’être lui-même une pomme, ce qui n’est pas une sensation extraordinaire. [...] Il passa ensuite à une formule à base de carotte, chaudement recommandée par de nombreuses personnes. Mais en peu de jours, sa peau prit une étrange couleur, à mi-chemin entre l’orangé et le jaune foncé. Effrayée, Maman décida de lui faire suivre une diète à base de pop-corn dont on lui avait dit monts et merveilles, parce que c’était un régime à la fois plaisant et amaigrissant et qui s’accordait bien avec les sorties au cinéma.

Vous l’avez compris : racontée à hauteur d’enfant, cette histoire est une fable pleine d’humour. Mais le propos de l’auteur n’est pas de fustiger les charlatans “qui abusent des gros”. Même si le père fait les frais de ceux-ci. Après quelques tentatives infructueuses, il se lance, sur les conseils d’une “spécialiste” dans un régime à base d’olives. Un jour, un noyau reste coincé dans sa gorge et quelque temps après, une petite pousse d’olivier commence à sortir de son oreille. Le noyau s’est enraciné dans le corps de l’homme et lui pousse à travers la tête. Le fait que cet arbre soit un olivier n’est pas innocent : symbole de paix, il permet à l’auteur, Benny Barbash d’évoquer avec humour et dérision la situation des territoires palestiniens et l’attitude de l’Etat d’Israël face à ses archaïsmes et ses contradictions.

On sourit beaucoup en lisant ce livre – la consultation chez le médecin, les repas de famille, la visite du spécialiste des oliviers en territoire arabe, sont autant d’occasions de faire passer quelques messages bien sentis. Ce conte, plein de verve, plairait sans doute à Frédéric Lefèvre car on y sent l’esprit de Voltaire (du fameux Zadig &…) en raison de cette manière bien particulière de “cultiver la satire” sous le couvert d’une histoire invraisemblable.

Un dernier extrait pour vous faire sentir l’esprit du livre sans rien dévoiler de l’histoire.

Alors que sa femme s’inquiète des silences de plus en plus nombreux lors de ses séances de thérapie, son mari répond :

Il n’est pas étonnant que vous ayez épuisé tous les sujets de conversation au bout de 248 séances! De quoi peut-on bien papoter après 12 400 minutes de conversation, pratiquement 207 heures? demanda Papa, en secouant la feuille. Avec qui as-tu parlé 207 heures dans ta vie?

- Certainement avec toi, non?

- Enfin, Smadar, lança Papa sur un ton méprisant, fais le calcul toi-même. Nous parlons peut-être en tout et pour tout deux minutes par jour, et crois-moi, c’est deux fois plus qu’un couple moyen.

- Rien que maintenant, nous parlons davantage.

- Parce que nous parlons du temps que nous passons à parler et que les discussions sur le temps passé à parler prennent toujours plus de temps que les discussions elles-mêmes. Pense à tous ces jours au cours desquels nous ne nous disons rien, ou lorsque nous nous contentons d’un bref compte-rendu  sur ce qui s’est produit, ou sur ce qui doit se produire, du genre : Tu as payé la taxe foncière? Tu as appelé un réparateur pour la machine à laver?

- C’est vraiment odieux, ce que tu me racontes là, déclara Maman après un instant de réflexion.

- C’est bien pour cela que tu vas chez la psy, non?

L’avis de Leiloona

Little Big Bang, Benny Barbash, Zulma, 17€50, disponible à la médiathèque de DZ

The other side of the story

Trois filles.

Trois histoires qui, comme une tresse, se croisent et se décroisent.

D’abord, il y a Jojo, agent littéraire ambitieuse, qui a eu la mauvaise idée de tomber amoureuse de son patron – marié évidemment… Ensuite, il y a Lily, la jeune maman, dont le premier roman a rencontré un succès inattendu mais qui peine à en écrire un second. Enfin, il y a Gemma, l’organistrice d’évènements surbookée, appelée en urgence à la rescousse par sa mère car son père vient de quitter le domicile conjugal pour aller vivre avec sa secrétaire. Quand on apprend que Lily a piqué son amoureux à Gemma et que Jojo est celle qui a révélé Lily, on comprend que le destin de ces trois femmes est lié, d’un côté ou de l’autre de l’histoire…

C’était la première fois que je lisais un roman de Marian Keyes. Je crois que c’est chez Juliette que j’avais vu un billet à son sujet mais impossible de le retrouver – Juliette, désolée d’être aussi brutale, mais une grenouille ne retrouverait pas ses têtards dans tes billets… Je dois dire que j’ai beaucoup apprécié cette lecture. Ces portraits de femmes, tous différents sonnent juste. Jojo, avec son côté frondeur et sa capacité à l’auto-dérision, est sans doute celle qui m’a le plus plu. Lily, gentille mais indécise et Gemma, allumée et compliquée, sont bien campées mais je me suis senti moins d’affinités avec elles. J’ai beaucoup aimé l’évocation du fonctionnement d’une agence littéraire – chose qui n’existe quasiment pas en France. Ce n’est pas une histoire rose bonbon, loin de là car comme dans la vie, il y a de tout dans ce livre : des bonnes et des mauvaises surprises, de l’amour sous toutes ses formes (y compris quand ça commence à sentir le roussi… ), des amis et des ennemis, des rêves qui aboutissent et d’autres qui finissent en miettes, du génie et du cliché et des soirées (très très) arrosées qui ne laissent aucun souvenir… Et beaucoup d’humour!

Un petit extrait en guise de conclusion…

I should never have started this thing with him, Jojo thought. I could be in love with someone else right now, someone who wasn’t married. Well, shoulda woulda coulda… If only it was just about sex, she thought regretfully. If only it was about thrillingly dangerous bonks. Relationship gurus always said that an attraction based on friendship and mutual respect was far more likely to stay the course – and the bastards were right.

Le site de l’auteur

The other side of the story, Marian Keyes, Penguin. 7£99

Mon père est femme de ménage

C’est par le plus grand des hasards que j’ai emprunté ce livre à la médiathèque alors que sa version filmée doit sortir aujourd’hui… Je ne peux augurer de la qualité du film – bien que la bande annonce m’ait parue assez fidèle à l’esprit et aux dialogues – mais je peux vous parler du livre. Il se lit comme on prend une petite récréation. De l’humour, un style allègre et sous la légèreté du propos, des réflexions font mouche et stoppent net le lecteur dans son éclat de rire.

Paul, dit Polo, a est un adolescent presque comme les autres. Il vit dans la banlieue parisienne, va au collège et voit régulièrement ses copains pour jouer au foot. Le hic, c’est que son père est femme de ménage, sa mère ne sort pas de son lit et sa sœur rêve de devenir Miss Salami… Dans cette famille un peu frappée, Paul n’a d’autre choix que de se raccrocher aux mots puis aux livres. Il a de l’ambition et ne veux pas finir comme son vieux.  Alors, il se forge une culture, la sienne. Il gravit les marches du savoir, une à une, espérant voir plus loin et pouvoir un jour sortir de son bourbier social. En attendant, il donne souvent un coup de main à son père pour le ménage.

Je trimballe le chariot de produits jusque dans les toilettes hommes et il me vient une drôle de pensée en voyant ce qui m’attend. Je me dis qu’un homme a beau employer des mots dédaigneux, arrogants, supérieurs et transcendants, il ne sait toujours pas viser dans le trou.

C’est un peu la “France d’en bas” que décrit Saphia Azzeddine. Celle qui marne, celle qui joue au loto mais ne gagne jamais aucun gros lot, celle qui économise un an pour offrir un blouson à son fils, celle qui sent sous les bras… J’ai trouvé ça bien vu, réaliste et très drôle. Il faudra plusieurs années à Paul pour comprendre que la honte est un concept relatif et que son père ne peut pas se réduire à la serpillère qu’il manie.

Je m’en suis voulu de l’avoir maudit si souvent pour ses blagues vaseuses, ses yeux trop souvent baissés et ses trop nombreux “que” dans une même phrase. Je m’en suis voulu de n’avoir pu imaginer que mon père pourrait épargner pour moi. Et m’épargner moi.

Un livre qui vous fera, à coup sûr, passer un bon moment. Parfois, c’est juste ce dont on a besoin…

Mon père est femme de ménage, Saphia Azzedine, Editions Léo Scheer. Le site de l’auteur est ici.

La tête en friche

Ce livre était sur mes étagères depuis longtemps. Je ne voulais pas le lire tout de suite. Le film qui en a été tiré venait de sortir quand je l’ai acheté et l’on voyait Depardieu sur le bandeau. Depardieu tellement omniprésent que je craignais de ne pas réussir à voir un autre visage que le sien quand je lirais le prénom de Germain… J’ai donc attendu que les images se décantent. J’ai placé le roman dans ma cave à livres où il a vieilli, mûri, doucement mais sûrement. Et puis là, avant-hier, ça y était : le moment était venu de me plonger dans cette histoire.

La tête en friche, c’est un peu ce que ressent Germain. La bonne quarantaine, élevé par une mère qui n’avait pas la fibre maternelle, le cerveau laissé en jachère par un maître peu pédagogue, ce géant, qu’on pourrait vite classer dans la catégorie des crétins, vivote sans se poser de questions. Les circonstances de la vie ont fait le reste : Germain est analphabète et (presque) fier de l’être. Entre son potager et ses potes du bistrot, il a de quoi faire. Mais c’est compter sans Margueritte. Une vieille dame charmante et passionnée de littérature, qu’il croise un jour au parc. Avec stupéfaction, Germain s’aperçoit qu’elle aussi, elle compte les pigeons… C’est là le point de départ d’une étrange mais pourtant solide amitié qui va naître entre l’aïeule frêle et le géant mal dégrossi. Une amitié qui va mener Germain sur des chemins inattendus qui vont lui permettre de se réconcilier avec les mots et une partie de lui-même…

Non seulement La tête en friche est une belle histoire, pleine d’humour et d’humanité mais en plus, elle est remarquablement écrite. Certains objecteront sans doute que Germain, qui appelle un chat un chat et un con un con, ne fait pas toujours dans la dentelle ni dans le syntaxiquement correct. Mais justement, quelle prouesse de réussir à se glisser à ce point-là dans la tête d’un homme, un peu rustre mais bonne pâte, fâché avec les mots! De la bouche de Germain (et de la plume de Marie-Sabine Roger) jailissent non pas des fleurs ou des crapauds mais des tournures drôles et belles à la fois, des brèves de comptoir plus vraies que nature, cette sagesse populaire qui existe même sans être cultivée, des pépites de bon sens et une poésie loufoque et inattendue. Tout m’a plu dans cette histoire, jusqu’aux personnages secondaires, esquissés seulement pour certains, mais tellement crédibles! J’ai été tellement enchantée par cette lecture en forme de surprise que j’ai emprunté dans la foulée Vivement l’avenir

Un petit extrait pour vous mettre en bouche…

Je repense à ce mot, inculte – Qui n’est pas cultivé. Voir : friche – qui m’était venu dans la tête, un jour, pendant que je parlais avec Margueritte. Et au rapport qu’il y a entre la culture des livres et l’autre, des topinambours. C’est pas parce qu’on ne cultive pas un terrain qu’il n’est pas bon pour les patates ou autres. Faut pas croire, c’est pas de bêcher qui rend le sol meilleur : ça le prépare seulement à bien recevoir les semis. Ça l’aère. Parce que si le terrain est trop acide, trop calcaire, ou trop pauvre, il prendra pas n’importe quoi, de toutes les façons. [...] Enfin, c’était deux ou trois idées qui me sont arrivées sans que j’y prenne garde. Réfléchir, ça m’aide à penser.

L’avis de Clara et de Leiloona aussi enthousiastes que moi…

La tête en friche, Marie-Sabine Roger, Collection La Brune, éditions du Rouergue, 16€50

Killer Blonde

Bon, rien qu’avec le titre, je perds déjà la moitié de mes fidèles (mais rares) lecteurs. Oh, râlez-vous, encore un livre en anglais! Ben oui, mea culpa et aussi un peu la culpa de Juliette qui m’a transmis le virus Jaine Austen… Allez, non, ne partez pas, je vous assure que vous ratez quelque chose. C’est l’occasion ou jamais de vous réconcilier avec l’anglais. Personne ne résiste au charme très particulier de Jaine. Je vous en ai déjà parlé ici.

Jaine est “freelance writer” (écrivain public quoi…) mais les circonstances aidant, elle se lance parfois aussi sur la piste des méchants en jouant les détectives privés.

Dans Killer Blonde, elle est embauchée par SueEllen Kingsley, ex-star de la télévision commerciale et épouse du célèbre chirurgien esthétique Hal Kingsley. Celle-ci s’est en effet mis en tête d’écrire un livre sur ses trucs d’hôtesse pour bien recevoir. Entre la Nadine de Rostchild version WASP et la blonde américaine “pure bitch” (100% sal***), SueEllen Kingsley représente ce que la société américaine produit de plus effarant : une femme 50% humaine, 50% siliconée, stupide, creuse, cupide, manipulatrice, méchante, superficielle et j’en passe. Obsédée par sa ligne et celle des autres, elle contraint sa belle-fille au jeûne et Jaine au régime involontaire. Adepte des bains qui durent des heures et lui permettent de montrer ses vrais-faux seins, elle oblige Jaine à rester assise aussi longtemps sur la cuvette des toilettes pour prendre des notes. Bref, vous l’aurez compris, SueEllen n’a pas que des amis et quand on la retrouve morte – dans son bain, comme Claude François – il ne fait aucun doute qu’un de ses nombreux ennemis jurés est passé à l’acte…

Rien qui concerne Jaine Austen me direz-vous… Eh bien si car Heidi, la belle-fille de SueEllen est accusée du meurtre. Elle avait le mobile, l’occasion et la veille du meurtre, elle a déclaré devant trente témoins souhaiter la mort de SueEllen… Mais Jaine, avec son cœur de marshmallow, est persuadée que la jeune fille est innocente et elle est bien décidée à le prouver à la police. Comment? En trouvant le vrai coupabl, pardi! Et la liste est longue : un mari qui voulait divorcer, une amie d’enfance jalouse, un amant humilié, une masseuse intéressée… Mais il en faut plus pour décourager Jaine Austen!

Encore une fois, on rit et on est pris par l’histoire. L’intrigue est mieux ficelée que dans le premier épisode. Quant à Jaine, elle est fidèle à elle-même : gourmande tendance boulimique, curieuse jusqu’à l’intrépidité, folle de son chat qui n’a d’yeux que pour la bouffe… Je vous recommande particulièrement la scène d’anthologie du dîner “blind date” avec Ted the Termite. Plus catastrophique, ça n’existe pas…

Allez, un petit extrait en guise de zakouski…

“So how about it?” she said. “Will you stay for dinner?”

Was she kidding? If I had to listen to one more word about Aunt Melanie and her damned pecan balls, I’d go bonkers. No way was I staying for dinner. I’d head straight home with a pitstop at McDonald’s.

“We’re having beef bourguignon”, SueEllen said.

My salivary glands sprung into action.

“With cherry cobbler for dessert”, she added.

“Sure”. I gulped. “Sounds great”.

Killer Blonde, A Jaine Austen Mystery, by Laura Levine.

Twenties Girl

Lire des romans “girly”, ce n’est pas vraiment dans mes habitudes. Et puis les couvertures des livres en anglais sont tellement niaises – n’ayons pas peur des mots – qu’elles jouent parfois le rôle de repoussoir. Mais là, je ne sais pas, est-ce l’effet magique de mes lunettes fuchsia en forme de cœur ou bien un abus de sherry un soir de blues, j’ai décidé de me lancer dans un roman écrit par celle qu’on ne présente plus au royaume de Barbie et de Prada : Sophie Kinsella.

Lara Lington est dans cet âge incertain situé entre la vingtaine et la trentaine. Elle croit tout savoir et n’a, en réalité, rien compris à la vie. Elle doit faire face à plusieurs problèmes : son nouveau boulot de chasseuse de tête, qu’elle doit désormais assumer seule puisque son associée est restée bloquée à Goa avec un bel éphèbe amateur de cocktails, son ex-boyfriend qu’elle aime d’amour vrai et qu’elle voudrait reconquérir à tout prix, quitte à se rouler par terre en lui léchant les pieds, ses parents qui s’inquiètent, à raison, pour sa santé mentale et son oncle Bill, sorte de Robert Maxwell du café… Mais le problème le plus urgent, quand le livre commence, c’est de se débarrasser vite fait de l’enterrement de sa grand-tante Sadie, qu’elle n’a pas connue, qui n’était pour elle qu’une vieille chose fripée et dont elle se moque éperdument.

Mais alors que la cérémonie débute, Lara entend une voix qu’elle identifie comme celle de Sadie, cette grand-tante quasi-inconnue. Non, elle ne rêve pas. Le fantôme de Sadie, sous son enveloppe de jeune fille de 27 ans est bien à côté d’elle et il réclame qu’on l’aide à retrouver son collier. Evidemment, Lara, écervelée mais bonne poire, va tenter d’aider son aïeule et se lancer dans la recherche du bijou. Ce qui va amener d’étranges bouleversements dans sa vie…

Dans le rôle de la gourde têtue : Lara. Dans celui du mentor : Sadie. Eh oui, vous l’avez compris, cette “quête”, comme dans tout bon roman de “quête” qui se respecte, va être l’occasion pour Sadie de donner à sa petite nièce quelques leçons sur l’amour, l’audace, le bonheur et la vie. Le lecteur s’amuse – même s’il a parfois envie de secouer Lara qui s’empêtre sans ses mensonges et n’assume jamais totalement ses actes – et suit avec une sorte de sourire disneyéen ces aventures à paillettes. Sous l’apparente légèreté de l’histoire, affleurent des questions existentielles et les rebondissements divers et variés maintiennent l’intérêt en éveil. Certaines descriptions – Diamanté, la cousine de Lara ou bien le service d’ordre de l’oncle Bill – valent le détour. La réflexion sur l’âge et le vieillissement est intéressante. Quant au dénouement – couleur rose bonbon bien sûr – il laisse dans la bouche un parfum acidulé qui s’accorde bien à cette période de fêtes où l’on a envie de dégouliner de gentillesse… Et comme j’ai la fâcheuse tendance d’être bon public, je n’ai pas boudé mon plaisir… Yes, I confess…

Un extrait. Sadie essaie de convaincre cette mule de Lara de lâcher définitivement son ex et de trouver un autre petit ami pour se consoler.

“I don’t want several lovers I say mulishly. I want Josh

- Well you can’t have him! Give up!

I’m so, so, so sick of people telling me to give up on Josh. My parents, Natalie, that old woman I got talking to on the bus once…

- Why should I give up? My words fly out on a swell of protest. “Why does everyone keep telling me to give up? What’s wrong to sticking to one single goal? In every other area of life, perseverance is encouraged! It’s rewarded! I mean, they didn’t tell Edison to give up on light bulbs, did they? They didn’t tell Scott to forget about the South Pole! They didn’t say “Never mind, Scotty, there are plenty more snowy wastes out there”. He kept trying. He refused to give up, however hard it got. And he made it!

I feel quite stirred up as I finish, but Sadie is peering at me as though I’m an imbecile.

- Scott didn’t make it, she says. He froze to death.

I glare at here resentfully. Some people are just so negative.”

Twenties Girl, Sophie Kinsella, Black Swan