L’armoire des robes oubliées

Le roman de Riikka Pulkkinen sort ces jours-ci en librairie et je vous conseille d’y jeter un œil attentif car je pense qu’on n’a pas fini de parler de ce livre et de cette auteure, déjà saluée comme un des écrivains les plus prometteurs de sa génération…

Elsa, la soixantaine, découvre un jour qu’un cancer la ronge et qu’elle n’a plus que quelques mois à vivre. Pour son mari, Martti, sa fille Eleoonora et ses petites filles Anna et Maria, c’est bien sûr un choc et un immense chagrin. Et cela a pour conséquence de les rapprocher, pour mieux entourer la malade de soins et d’attentions.

C’est à cette occasion qu’Anna, la plus fantasque des deux petites-filles, va découvrir dans l’armoire de sa grand-mère, une robe oubliée, ayant appartenu à une jeune femme, Eeva, chargée il y a bien longtemps de veiller sur la petite Eléoonora alors que ses parents  menaient de front leur vie, leur amour et leur carrière (Elsa était une spécialiste reconnue de l’éducation, son mari un peintre renommé). Peu à peu, un pan totalement occulté de l’histoire familiale se révèle, et avec lui, secrets, non-dits et mensonges.

Le roman de Riikka Pulkkinen est d’abord une construction très habile qui donne, tour à tour, comme un coup de projecteur sur tous les protagonistes de l’affaire et permet ainsi de mettre en lumière toutes les facettes de l’histoire.

Ce sont ensuite des personnages très humains, attachants, entre lesquels on sent passer un attachement profond, de l’humour, de la tendresse et des regrets. La manière de présenter ici la “famille finlandaise” se fait en toute simplicité, même si les relations sont complexes, et tranche de manière flagrante avec les romans familiaux “à la française”, souvent larmoyants et nombrilistes.

Pour finir, L’armoire des robes oubliées, c’est une plume souple et riche, au service d’une histoire captivante et émouvante, qui m’a marquée pour longtemps.

C’est mon premier coup de cœur de l’année et je souhaite ardemment qu’il le devienne aussi très vite pour vous… 

Merci à Dialogues Croisés qui m’a permis de faire cette très belle découverte.

Yv a aimé aussi.

L’armoire des robes oubliées, Riikka Pulkkinen, Albin Michel

Une vie

Je fais partie, comme Sylire, de la Secte des Adoratrices de la Voix de Victoria (SA2V). Ne faites pas vos yeux de hibou grand-duc! Elle vous en a déjà parlé et moi aussi… Comment? Vous ne connaissez pas encore cette voix chaude et calme qui vous chuchote à l’oreille des histoires passionnantes? Alors, il faut très vite la découvrir

Je viens d’écouter “Une vie” de Maupassant. Et j’en suis encore toute ébaubie! Et totalement sous le charme de la prose de cet auteur dont je ne connaissais, jusqu’alors que les nouvelles, lues il y a bien longtemps, à l’époque du collège.

L’histoire d’Une vie. En l’occurrence, celle de Jeanne, dix-sept ans, que son père vient juste de faire sortir du couvent et qui part s’installer avec ses parents, au château des Peuples (peupliers), près d’Yport. Là, elle mène une vie saine, heureuse et tranquille, découvrant les bonheurs simples de la vie au grand air. Comme toutes les jeunes filles de son époque, on l’a maintenue dans une ignorance totale des choses de l’amour et du sexe et c’est donc sans avoir pu interroger son cœur sur la validité des ses sentiments qu’elle croit tomber amoureuse de Julien de Lamarre et qu’elle accepte de l’épouser très vite.

Mais dans le mariage, son mari est soudain bien moins charmant que lorsqu’il lui faisait la cour. Après un voyage de noces en Corse, elle découvre bientôt sa brutalité, son avarice, son humeur massacrante et ses infidélités. D’abord avec la bonne de la maison puis avec une jeune femme noble du voisinage…

La vie de Jeanne bascule alors dans la tristesse, l’ennui et la résignation…

Roman de la désillusion, Une vie décrit sans complaisance la condition des femmes au XIXème siècle, qu’elles soient nobles, bonnes ou paysannes. Maintenues dans l’ignorance, abreuvées de rêves naïfs, leur entrée dans la vraie vie est souvent un choc très rude. Muselées par la honte, méprisées par la religion, infantilisées par les hommes, elles vivent, pour la plupart, dans une grande solitude intérieure.

Je ne vous en dis pas plus. Si vous n’avez pas encore lu ce roman de Maupassant, faites-le! Cette histoire, mise en valeur par la voix de Victoria, m’a captivée. J’ai aimé les descriptions de la nature, la psychologie des personnages qui affleure sous leurs pensées,  la description de cette vie sans grand relief mais que l’auteur, sait, par sa plume et par ses mots, rendre passionnante, émouvante. Cela a été pour moi un grand bonheur de lecture et je ne pouvais qu’avoir envie de le partager avec vous…

Une mollesse, parfois, la faisait s’étendre sur l’herbe drue d’une pente ; et parfois, lorsqu’elle apercevait tout à coup, au détour du val, dans un entonnoir de gazon, un triangle de mer bleue étincelante au soleil, avec une voile à l’horizon, il lui venait des joies désordonnées, comme à l’approche mystérieuse de bonheurs planant sur elle.

L’avis de Sentinelle

Retrouvez ici le texte intégral.

Une vie, Guy de Maupassant, Livre de poche, 247 pages.

Armen

Les hommes ont toujours aimé l’aventure. Parfois, il n’est pas besoin d’aller bien loin pour sentir les limites de sa propre humanité. Un phare, au large de Sein, dans l’océan Atlantique fait très bien l’affaire… C’est ce “monastère” qu’a choisi un temps Jean-Pierre Abraham.

On ne triche pas avec Armen. On ne louvoie pas non plus. Sous les coups de boutoir des tempêtes, le rocher gronde, le phare tremble. L’homme est seul dans la nuit, gardien d’une lumière que rien ne doit venir éteindre, sinon le jour. Ils se relaient dans le froid et l’humidité. Deux solitaires qu’on vient relever tous les dix ou vingt jours, si le temps le permet.

Accompagné de quelques livres – dont un sur Vermeer -, avec un cahier pour seul compagnon des veilles, pleines de fantômes, de peurs et de solitude, Jean-Pierre Abraham décrit son quotidien de forçat de l’âme. Cette vie au bout du bout, qui s’écoule, patiente, impitoyable, infinie…

C’est un récit qui claque comme ces gerbes d’écume qui semblent vouloir engloutir le phare et ses habitants taciturnes. Quelques extraits pour vous donner le goût du sel sur le bout de la langue.

Penché sur la rambarde, j’ai vu monter vers moi, avec une étonnante lenteur, une gerbe d’écume, un peu grise dans la nuit, soudain éblouissante lorsqu’elle est parvenue au niveau de la lanterne et qu’un des trois faisceaux du feu l’a heurtée. J’ai habité  un instant cette maison fantastique, qui s’est écroulée sur mes épaules. Je suis réveillé.

Houle à dessiner, précise comme un feuillage. Elle déploie maintenant tous ses fastes, s’enroule et s’écrase contre le soubassement, créant autour du phare une vaste plage d’écume dont l’éclat est insoutenable sous le soleil. De grandes lueurs passent sur le plateau, trouent la pénombre de la cuisine, illuminent les objets tranquilles. Dans l’interminable silence, entre les vagues, je m’entends respirer trop vite. J’attends.

Il n’y a plus de pétrole dans ma lampe. Je n’ose pas descendre en chercher. Le feu pourrait s’étouffer pendant mon absence. Il faiblit encore. L’aube dans une heure. La peur peut bien venir, et le froid, ça ne fait rien. L’ombre déjà pénètre dans le cercle. Sous la flamme courte la mèche rougit et se consume. Les yeux me piquent. Je vais monter dans la lanterne, tourner bêtement avec le feu, pour qu’il tienne.

Un récit fort qui, à aucun moment, ne laisse le lecteur indifférent. J’ai été emportée par ce récit de pierre, d’eau et de brume où chaque objet, chaque souffle prend un relief particulier. Un grand livre à garder près de soi, pour le relire, les nuits d’insomnie, quand la pluie bat la fenêtre et que le monde entier semble assoupi…

Armen, Jean-Pierre Abraham, Le tout sur tout.

Le premier été

Que ceux qui ont toujours vécu en parfaite adéquation avec le monde qui les entoure passent leur chemin: ce livre n’est pas pour eux. Ils auraient beau lire toutes les lignes, même plusieurs fois, ils ne comprendraient pas.

L’histoire de ce Premier Eté a toutes les caractéristiques d’une toile d’araignée. Elle tient à rien, un souffle d’air, une goutte de rosée, la délicatesse de deux pattes qui tricotent… mais une fois qu’on est dedans, on est captif. Impossible d’en sortir…

Est-ce que Catherine, la narratrice, a encore quelque chose en commun avec l’enfant qu’elle a été? Sans doute car sinon, cette enfant en elle ne se souviendrait pas avec autant d’acuité de ces quelques semaines de vacances, passées au milieu des années 80 chez leurs grands-parents, dans les Vosges. Aujourd’hui, les grands-parents ont disparu et il faut vider leur maison avant de la mettre en vente. Rien de tel pour faire remonter à la surface des souvenirs au goût de groseille, mêlé de Tang, cette boisson chimique si furieusement à la mode à cette époque-là. Mais derrière le goût sucré ou acide se cache celui de la bile, âcre et amère, comme un dégoût qui n’est jamais passé…

L’été des seize ans d’une jeune fille qui ne sait pas encore vraiment qu’elle l’est, qui oscille entre l’enfance et ce monde des adultes qu’elle regarde par la lunette déformante des livres classiques qui ne la quittent presque jamais. Un premier été fait d’ennui et de solitude, dans la chaleur qui souvent précède l’orage, plein de pensées inabouties, d’espoirs chimériques et de questions auxquelles elle cherche en vain des réponses. Une enfant encore, avec ce que cela suppose de naïveté et de brusquerie, de générosité et d’inconscience.

Il suffit d’une rivière et d’un pré où repose le corps nu d’un garçon pour que tout bascule. La sensualité, ce ne sont plus seulement ces mots qui flottent entre les pages. La sensualité, elle est là, comme un fruit mûr gorgé de soleil et qu’on cueille pour y goûter avant même d’avoir conscience de son geste, des conséquences de son acte. Il y a un peu d’Eve en Catherine alors… Sortir de l’enfance, est-ce quitter le paradis?

C’est en tout cas quitter l’innocence… Car cet été-là, Catherine fait aussi connaissance avec la cruauté, celle qui noie des chatons ou stigmatise des humains. Et dans un assaut de violence intérieure insoutenable, la jeune fille comprend que la cruauté niche aussi dans son cœur… Et avec : la honte et la culpabilité. Le tout se mêlant en une sorte de boule de chagrin et de rage qui se loge dans sa poitrine pour très longtemps…

Il y aurait encore beaucoup à dire sur ce récit qui étage ses richesses comme un millefeuille (langage soutenu, descriptions sensuelles, justesse des émotions, précision des souvenirs, etc…) mais le mieux, c’est encore de le lire car ce roman d’Anne Percin a la sensibilité des blessures à vif, de celles qui ne se referment jamais complètement. Parce que l’auteur nous rappelle ici, sans jamais relâcher la pression, que nous sommes humains, trop humains…

D’autres avis : Sylire, Clara, In Cold Blog

Le Premier Eté, Anne Percin, Le Rouergue, 16€

Une île trop loin

En 1939, deux petites filles débarquent sur une île essentiellement peuplée de pêcheurs et de leurs familles, en Suède. Steffi (douze ans) et Nelli (sept ans) sont sœurs et juives. Leurs parents, voyant la tournure que prennent les évènement à Vienne, ont préféré les confier à un comité qui se charge de trouver des familles d’accueil aux enfants réfugiés. C’est pour elles, à la fois un déchirement et une nouvelle vie qui commence. 

Nelli est placée dans une famille où elle fait connaissance d’autres enfants de son âge. Tante Alma est une femme maternelle et généreuse qui lui prodigue l’attention et la tendresse dont elle a désespérément besoin. Très vite, Nelli s’adapte au point d’en oublier sa langue maternelle…

Pour Steffi, l’aînée, les choses ne sont pas aussi faciles. Elle arrive chez Tante Marta, une femme austère, très croyante qui ne dévoile que très rarement ses émotions. Heureusement, son mari est plus amical et plus doux. De plus, les parents de Steffi l’ont chargée de veiller sur sa sœur et c’est une lourde responsabilité. Steffi apprend peu à peu à faire face, à cacher ses émotions pour ne pas effrayer sa sœur ni causer de chagrin à ses parents, restés à Vienne et dont les conditions de vie se dégradent rapidement…

Comment se faire accepter dans une communauté quand on est différent? Comment survivre à l’éloignement de ceux que l’on chérit plus que tout? Comment grandir quand l’adversité semble permanente? Comment surmonter les ravages de cette gueurre qui n’en finit pas? Steffi vit douloureusement les premiers mois sur cette île hostile, presque coupée du monde. Elle a perdu non seulement ses parents mais aussi son grand appartement, la facilité d’une vie citadine, ses amies, son milieu et sa culture. Le désespoir n’est pas loin. Cependant, elle puise en elle l’énergie nécessaire pour aller de l’avant. Elle apprend la langue, se fait quelques amies et peu à peu parvient à établir des relations de confiance avec Marta qui se révèle solide et fiable.

Ce premier roman est suivi de trois autres : L’étang aux nénuphars, Les profondeurs de la mer et Vers le large.

Je ne saurais trop vous en recommander la lecture. Oui, vous avez bien lu, quatre romans à ajouter d’un coup sur votre liste… Je sais, c’est abominable… ;-)

Encore une fois, ces romans font partie du secteur jeunesse et ils sont PASSIONNANTS. On suit avec émotion le parcours de Steffi (dans une moindre mesure celui de Nelli), cette jeune fille courageuse et perdue, qui essaie de faire face, de grandir sans chagriner personne et de trouver sa voie… Le contexte historique est évoqué avec subtilité. On n’est pas dans l’Allemagne hitlérienne et ce qui s’y passe n’arrive aux oreilles des fillettes que feutré, filtré par la sagesse des parents ou rogné par la censure.

Les positions des suédois – depuis ceux qui sont fascinés par Hitler jusqu’à ceux qui le rejettent farouchement en passant par une majorité silencieuse, prête à tout pour maintenir la paix, fût-ce au prix de quelques compromissions… – est bien rendue et le lecteur se rend compte de la complexité de cette période. Dans ce monde hostile, Steffi rencontre quelques belles personnalités, qui deviendront des ami(e)s et qui sauront l’aider dans la mesure de leurs moyens… Elle fait aussi partie d’une nouvelle génération de femmes : celles qui par choix ou par nécessité pourront enfin décider de leur vie…

Violette, qui ne se sent pourtant que peu d’affinités avec la littérature jeunesse, a, elle aussi, été enchantée par cette histoire.

Une île trop loin, Annika Thor, Editions Thierry Magnier.

Le temps des miracles

Si vous aviez l’habitude, en arrivant à la médiathèque de foncer directement à la section Romans adultes, il est temps de changer de trajectoire. Pour une fois, arrêtez vous au secteur Jeunesse, allez à la lettre B et prenez ce “petit miracle” d’Anne Laure Bondoux.

Ce livre m’a attirée d’une manière irrésistible… 

Par la couverture, d’abord. Cette silhouette, perchée sur un bidon qui roule dans les vagues. Entre solitude et amusement, dans des tons de bleus et de gris.

Par l’histoire ensuite. Qui commence quand des douaniers, sur le bord de l’autoroute A4 découvrent un jeune garçon qui dit s’appeler Blaise Fortune au fond de la remorque d’un camion rempli de porcs. Il ne sait que dire “jesuiscitoyendelarépubliquedefrance”…

Le temps des miracles raconte son étonnante histoire… Comment il est apparu dans la vie de Gloria, comment il a fui le Caucase en guerre avec elle, comment il a survécu au froid, à la faim, aux milices, à la maladie… et a enfin réussi à passer toutes les frontières qui le séparaient de la France, son vrai pays.

Je ne veux pas vous en dire trop car chaque page est un régal et jusqu’au bout vous irez de surprise en surprise. Ça se lit d’une traite, ça ne ressemble à rien de connu et c’est bon. Oui, voilà, c’est un bon livre, un de ceux qu’on n’a pas envie de lâcher, un livre qui fait voyager, trembler, sourire, pleurer… Un livre qu’on garde longtemps dans son cœur, une fois la dernière page tournée. Et pour ceux qui aiment soulever le voile pour savoir ce qui se trame derrière le processus de création, l’auteur, Anne-Laure Bondoux, a créé un site spécialement dédié à ce roman où vous trouverez une mine d’informations sur sa génèse…

Une auteure que je vais suivre de près… Et qui confirme qu’une fois encore, la littérature jeunesse se porte très bien!

L’avis de Kathel, chez qui vous trouverez d’autres liens…

Le temps des miracles, Anne Laure Bondoux, Bayard.

Les déferlantes

A la suite de la mort de son compagnon, une femme vient s’installer dans une maison, dans un petit village près de la Hague. Elle travaille pour le centre ornithologique, observe et dessine les oiseaux, compte leurs œufs, etc… Malgré son côté taciturne et solitaire, elle s’est peu à peu intégrée au paysage et aux habitants qu’elle connait tous, ou presque.

D’abord il y a Morgane et son frère Raphaël, le sculpteur, avec qui elle partage la maison de la Griffue. Il y a aussi Lili, qui tient le bar-restaurant du coin, sa mère qui végète dans un coin et son père Théo, qui connait bien les oiseaux. Max est le doux dingue du village, amoureux de Morgane et des mots, il construit patiemment un bateau pour réaliser son rêve : aller pêcher le requin-taupe. Il y a Nan, une vieille femme traumatisée par la disparition de tous les siens en mer. Car la mer est là, partout, violente, omniprésente, incontournable et nécessaire.

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Les hommes sirènes

L’homme – Antoine, Abhra de son nom de naissance – apprend qu’il a un caillot fatal niché près du cœur. Un argument suffisant à ses yeux pour laisser derrière lui femme et enfant et aller voir la mer. Mais ce long voyage vers l’océan, que l’homme fait à pied, est aussi pour lui une manière de remonter le temps et de sonder son passé. Un passé très particulier : enfant indien adopté par un couple formé d’un frère et d’une sœur et élevé par une cuisinière et un sage-sorcier-rebouteux. Un passé marqué par les horreurs de camps qu’avaient subi ses parents adoptifs, par la mort et la fatalité. Par la nature aussi et les rencontres de hasard. D’ailleurs, des rencontres, l’homme en fait aussi en allant vers la côte. Des amours de vent, des amis de toujours peut-être, des questions à n’en plus finir. L’une d’elle s’avèrera vitale et aura le pouvoir de dénouer les sortilèges brodés par le passé…

Le thème est connu – tout quitter, changer de vie, retrouver ses racines… – mais ce n’est pas une énième variation sur le sujet que nous propose ici Fabienne Juhel. Dans une langue poétique, avec un immense talent de conteuse, l’auteure déroule une chanson légère et terrible qui prend littéralement le lecteur dans ses rêts. S’il faut un peu de temps pour entrer dans cette histoire particulière, il en faut aussi beaucoup pour en sortir…

Plus qu’une lecture, c’est une aventure et une expérience. Un moment magique. Une plongée en apnée dans une langue belle, riche, infiniment nuancée… Entre tous ces éléments, le dénominateur commun, c’est l’humanité, parfois cruelle mais aussi belle et profonde. Un livre à garder précieusement à son chevet pour y replonger sans jamais se lasser. Un de ces livres rares qui marquent durablement…

Merci à Clara pour cette lecture, pour moi une des meilleures de l’année…

Les hommes sirènes, Fabienne Juhel, éditions Le Rouergue, 19€

La tête en friche

Ce livre était sur mes étagères depuis longtemps. Je ne voulais pas le lire tout de suite. Le film qui en a été tiré venait de sortir quand je l’ai acheté et l’on voyait Depardieu sur le bandeau. Depardieu tellement omniprésent que je craignais de ne pas réussir à voir un autre visage que le sien quand je lirais le prénom de Germain… J’ai donc attendu que les images se décantent. J’ai placé le roman dans ma cave à livres où il a vieilli, mûri, doucement mais sûrement. Et puis là, avant-hier, ça y était : le moment était venu de me plonger dans cette histoire.

La tête en friche, c’est un peu ce que ressent Germain. La bonne quarantaine, élevé par une mère qui n’avait pas la fibre maternelle, le cerveau laissé en jachère par un maître peu pédagogue, ce géant, qu’on pourrait vite classer dans la catégorie des crétins, vivote sans se poser de questions. Les circonstances de la vie ont fait le reste : Germain est analphabète et (presque) fier de l’être. Entre son potager et ses potes du bistrot, il a de quoi faire. Mais c’est compter sans Margueritte. Une vieille dame charmante et passionnée de littérature, qu’il croise un jour au parc. Avec stupéfaction, Germain s’aperçoit qu’elle aussi, elle compte les pigeons… C’est là le point de départ d’une étrange mais pourtant solide amitié qui va naître entre l’aïeule frêle et le géant mal dégrossi. Une amitié qui va mener Germain sur des chemins inattendus qui vont lui permettre de se réconcilier avec les mots et une partie de lui-même…

Non seulement La tête en friche est une belle histoire, pleine d’humour et d’humanité mais en plus, elle est remarquablement écrite. Certains objecteront sans doute que Germain, qui appelle un chat un chat et un con un con, ne fait pas toujours dans la dentelle ni dans le syntaxiquement correct. Mais justement, quelle prouesse de réussir à se glisser à ce point-là dans la tête d’un homme, un peu rustre mais bonne pâte, fâché avec les mots! De la bouche de Germain (et de la plume de Marie-Sabine Roger) jailissent non pas des fleurs ou des crapauds mais des tournures drôles et belles à la fois, des brèves de comptoir plus vraies que nature, cette sagesse populaire qui existe même sans être cultivée, des pépites de bon sens et une poésie loufoque et inattendue. Tout m’a plu dans cette histoire, jusqu’aux personnages secondaires, esquissés seulement pour certains, mais tellement crédibles! J’ai été tellement enchantée par cette lecture en forme de surprise que j’ai emprunté dans la foulée Vivement l’avenir

Un petit extrait pour vous mettre en bouche…

Je repense à ce mot, inculte – Qui n’est pas cultivé. Voir : friche – qui m’était venu dans la tête, un jour, pendant que je parlais avec Margueritte. Et au rapport qu’il y a entre la culture des livres et l’autre, des topinambours. C’est pas parce qu’on ne cultive pas un terrain qu’il n’est pas bon pour les patates ou autres. Faut pas croire, c’est pas de bêcher qui rend le sol meilleur : ça le prépare seulement à bien recevoir les semis. Ça l’aère. Parce que si le terrain est trop acide, trop calcaire, ou trop pauvre, il prendra pas n’importe quoi, de toutes les façons. [...] Enfin, c’était deux ou trois idées qui me sont arrivées sans que j’y prenne garde. Réfléchir, ça m’aide à penser.

L’avis de Clara et de Leiloona aussi enthousiastes que moi…

La tête en friche, Marie-Sabine Roger, Collection La Brune, éditions du Rouergue, 16€50

L’honorable société / DOA-Manotti

Ce livre, dont la sortie est prévue début mars, sera sans doute un véritable évènement et fera couler pas mal d’encre. D’abord parce que ses auteurs – DOA et Dominique Manotti – sont deux grandes pointures du polar. Ensuite parce que ce roman – vrai bon polar à la française – prend ses racines dans un réel encore très frais et montre sans ménagement l’envers du décor…

L’action se situe entre deux tours d’une élection présidentielle. Les enjeux sont élévés. La tension, palpable. Dans un immeuble parisien, Benoit Soubise revient chez lui plus tôt que prévu. Il surprend un homme cagoulé en train de copier son disque dur. Il cherche à le neutraliser mais l’inconnu est accompagné. La confrontation tourne mal, Soubise est tué. Et les deux cambrioleurs partent avec son ordinateur sous le bras.

L’enquête est confié au commandant Patrus Pâris, ancien de la brigade financière qu’on a muté à la Criminelle pour qu’il arrête de faire des vagues. Très vite, il apparait qu’un groupe de trois écologistes extrêmistes est lié à l’affaire mais Pâris ne les croit pas coupables. Avec son équipe, il fouille et il creuse et suit une piste qui le mène dans des cercles très proches du pouvoir. Voilà qui risque d’en froisser plus d’un à l’heure où l’élection suprême doit se tenir…

Dans le même temps, Neal Jones-Saber, père de la jeune femme supposée faire partie du groupe d’écologistes, se lance sur les traces de sa fille. Ancien journaliste, il retrouve très vite ses vieux réflexes…

L’honorable société, à travers une histoire dense et haletante, montre comment quelques uns utilisent la force de l’appareil d’Etat pour servir leurs intérêts. Il découvre aussi la concupiscence de ces dirigeants de groupes privés, prêts à parier sur un poulain politique pour récupérer, ce-dernier ayant enfin accédé à la plus haute fonction, les retours sur investissements : des privatisations juteuses et extrêmement favorables, faisant ainsi passer le bien public dans l’escarcelle de quelques privilégiés.

Les personnages sont bien campés et très crédibles. L’un des candidats, Pierre Guérin, grossier, colérique et dévoré d’ambition ne manquera pas de vous rappeler quelqu’un… J’ai apprécié ce roman de politique-fiction de bout en bout. Il n’y a pas un mot de trop, pas de digressions inutiles. Récit nerveux, captivant, accablant, c’est aussi le fruit d’un immense travail de documentation, qui démonte un à un les rouages de notre honorable société où les Justes n’ont plus droit de cité… A lire d’urgence!

Ils avancent dans le couloir et s’arrêtent sur le seuil de la scène de crime, à côté d’un autre homme en civil. Le médecin. Salutations, politesses lasses d’usage entre familiers. A l’intérieur, encore des techniciens, du matériel, des cavaliers jaunes. Un corps. Litanie de précisions sur le décès. L’heure semble compatible avec les premières déclarations de la femme, entre vingt et une heures et deux heures du matin. Il y a eu lutte. La victime a le poignet droit et le nez cassés, une des arcades entaillée et le côté gauche du crâne enfoncé. C’est vraisemblablement ce trauma-là qui a été fatal. Choc probable avec un rebord de table. Le bureau est désigné.

L’honorable société, DOA/Manotti, Série Noire Gallimard, 18€

Merci à Dialogues Croisés.